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Charles Ammi Cutter (1837-1903) : bibliothécaire américain, père de l’Expansive Classification

par Marie-France Blanquet,
[novembre 2010]

Mots clés : Cutter, Charles Ammi : 1837-1903, Expansive Classification, classification documentaire

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Charles Ammi Cutter (1837-1903) - Wikipedia
Charles Ammi Cutter (1837-1903) - Wikipedia

Découvrons un personnage étonnant, dont le nom est lié à la prestigieuse Library of Congress. Pour les professeurs documentalistes, il est un des bibliothécaires qui a le mieux décrit leurs missions.

Une vie dédiée aux bibliothèques

1837 : Naissance le 14 mars à Boston. C’est le deuxième fils de cette famille de commerçants. Hannah Bigelow Cutter meurt un mois après lui avoir donné la vie. Son père se remarie et l’envoie vivre chez ses grands-parents à West Cambridge.
1850 : Au décès de son grand-père, Cutter quitte Cambridge et part pour Havard. Il envisage de rentrer dans les ordres.
1855 : Il entreprend des études à Harvard College.
1856 : Il occupe le poste de bibliothécaire à la bibliothèque Havard Divine School library où il réorganise le catalogue et trouve les principes qu’il formulera en 1876. Il commence alors une longue carrière qui le mènera à devenir un spécialiste en sciences des bibliothèques.
1860 : Il rejoint l’équipe de la bibliothèque Harvard College.
1863 : Il épouse Sarah Fayerweather Appleton, une des ses assistantes attachée au département du catalogage. Ils ont trois enfants ensemble
1868-1892. Il occupe le poste de conservateur en chef à la Boston Athenaeum. Il y reste 25 ans.
1876 : Participation à la rédaction du « Bureau of education » sur les bibliothèques publiques.
Publication d’une de ses œuvres majeures : Rules for a printed dictionary catalog, qui pose les bases de principes toujours d’actualité [1]. Ce document, le premier de cette sorte, établit sa réputation dans le monde des bibliothèques.
1880 : Il entreprend la réalisation de son projet le plus ambitieux : l’Expansive Classification.
1880-1890 : Cutter vit des années professionnelles difficiles car il entre en conflit, au sein de l’ALA, avec son rival : Melvil Dewey que nous connaissons déjà.
1883 : A l’occasion d’une réunion de l’American Library Association qu’il a contribué à créer, il présente un document intitulé : The Buffalo Public library in 1983  [2] où il anticipe le devenir des bibliothèques grâce aux avancées technologiques et, dans un excellent passage, décrit le professeur documentaliste ! (voir infra)
1888-1889 : Il préside l’American Library Association.
1891-1911 : Publication des six premières tables de l’Expansive Classification, précurseur du système de classification de la Library of Congress  [3]
1892 : Les professionnels avec lesquels Cutter travaille résistent au changement que Cutter apporte en voulant utiliser sa classification. Il quitte alors la bibliothèque de Boston pour faire un voyage en Europe. Mais, avant de partir, il écrit aux dirigeants de la future bibliothèque présidentielle Forbes (Northampton) et obtient une importante somme d’argent pour acquérir des documents de toute nature dans les pays visités.
1894 : Il revient avec des idées neuves qui sont à l’origine de son apport sur la classification. Il  occupe alors,  pendant neuf ans,  le poste de bibliothécaire à la Forbes Library  où il gère une collection de 90 000 volumes selon le principe de son Expansive Classification. Il y  traite les quelques trois milles ouvrages achetés en Europe. Il veut faire de cette bibliothèque, « un nouveau type de bibliothèque publique, ouverte à tout le monde. Les enfants y seraient les bienvenus…. »  et pour ceux qui ne peuvent se déplacer, il met au point un service mobile (bookmobile service ) pour servir les petites villes sises dans l’ouest du Massachusetts. Aujourd’hui, les  Forbes Library and the Boston Athenæum travaillent avec son système classificatoire.
1902 : Il ouvre un département consacré à l’art et à la musique qui, aujourd’hui encore, comporte des collections uniques de photographies. Il crée également des salles et des programmes d’animation autour de la lecture, dédiés aux enfants .
1903 : Décès, dans sa résidence de Walpole (New Hampshire), après un long combat contre la pneumonie. Il a survécu à sa femme et à ses trois enfants.

Une vie traduite en mots clés

  • American Library Association (ALA)

En 1853, une rencontre a lieu à New York - à laquelle Cutter participe - pour jeter les bases de création d’une association professionnelle.
A l’occasion de l’exposition du centenaire de Philadelphie en 1876, 103 bibliothécaires s’associent pour lancer un appel pour une « Convention des bibliothécaires » qui, plus tard, débouche sur la naissance de l’ALA. Elle a pour objectif de permettre à tous les bibliothécaires de faire leur travail plus aisément et de façon moins coûteuse.
Cutter participe, avec Melvil Dewey, à la création de cette association professionnelle toujours active aujourd’hui. Il en est pendant un an son président. Il lui apporte toute sa vie sa contribution. Il écrit de façon régulière dans l’American Library Journal, publication officielle de l’ALA, devenue aujourd’hui le Library Journal. Il contribue également à Nation, au New York Evening Post et au North American Review [4 ]

  • Boston Athenaeum library

Cutter dirige pendant 24 ans cette bibliothèque qui est l’une des plus riches, une des plus anciennes et des plus influentes de l’époque. Fondée en 1807, par les membres d’une société savante en anthologie, sa mission consiste à concilier les besoins savants et ceux du grand public. Il faut rappeler ici que le terme « Athanaeum » désigne à l’origine la première université de la Rome antique comprenant un auditorium et une bibliothèque.
La bibliothèque de Boston  devient, grâce au travail de Cutter, l’un des centres culturels les plus dynamiques des Etats-Unis. Il y dresse le Catalogue of the library of the Boston Athenæum 1807-1871 dans lequel il rectifie les nombreuses erreurs commises par ses prédécesseurs. A ce sujet, Cutter regrette l’absence de tout guide de catalogage : « Mais qu’il s’agisse d’un catalogue-dictionnaire, complet ou partiel, il n’existe aucun manuel quel qu'il soit. Et aucun des ouvrages [de bibliothéconomie existant] n’a proposé de règles systématiques ou n’a abordé ce qu’on pourrait qualifier de premiers principes du catalogage ». [1]
Impressionnée  par cette remarque, mais surtout par son travail, la Commission de l’Education lui demande d’écrire un guide méthodologique à présenter lors de l’exposition du centenaire de Philadelphie. Le résultat est : Rules for a Printed Dictionary Catalog (1876). [5]

  • Bibliothèque

Loin d’être un « cimetière de livres morts », Cutter défend l’idée de l’importance vitale des bibliothèques dans la vie quotidienne de tous. Elle doit offrir des attractions pour éviter l’ennui, des loisirs pour lever la fatigue, des informations de toute nature pour les gens curieux. Elle doit inspirer l’amour de la recherche chez les jeunes. Elle doit inciter les lecteurs à continuer leur formation tout au long de leur vie. Mais surtout une bibliothèque doit intervenir dans l’éducation civique de tous. C’est une des raisons pour lesquelles il souhaite la présence d’enfants placés sous la responsabilité d’un bibliothécaire spécialisé pour les animer, les éveiller et leur donner l’autonomie dans leurs choix des documents de loisir comme de ceux de travail. La bibliothèque, c’est une institution démocratique au service du riche comme du pauvre, au service de tous. Elle peut intervenir, par sa mission éducative et culturelle dans l’épanouissement des personnes et des nations.

  • (the) Buffalo Public Libary in 1983

Avec beaucoup d’humour triste et de lucidité,  Cutter explicite, dans cette communication écrite à l’occasion de la sixième réunion générale de l’ALA, l’évolution des bibliothèques. Il fait visiter à ses auditeurs une bibliothèque publique imaginaire, celle de demain où l’automatisation joue un rôle déterminant. Cette conférence, ultérieurement publiée dans l’American Library Journal, représente –ou devrait représenter- un texte de base dans la formation de tout professionnel de l’information, en particulier celle du professeur documentaliste. Nous en proposons un résumé, proposé par thèmes.
 « Architecture et aménagement » : Il en décrit la situation au centre de la ville, l’architecture, l’organisation et l’aménagement des salles et des étages. Cette bibliothèque doit être dans un lieu de vie très animé : accessible à pied pour tout le monde, avec des commerces à proximité. Toutefois, les matériaux dont elle est faite doivent lui garantir un minimum de silence et d’insonorisation pour permettre aux lecteurs d’avoir une lecture attentive des ouvrages empruntés. « La situation, comme je l’ai dit, était au centre, et pourtant, elle a été éloignée de la plus bruyante des rues ». A l’intérieur, dans les salles de conservation, où les bibliothécaires circulent en uniforme et en pantoufles pour ne pas gêner ceux qui lisent, pas de places perdues. Le principe d’utilité règne permettant d’accueillir et de conserver d’importantes collections. Par contre, les salles de lecture sont placées sous le signe du confort. Sont même prévues des salles réservées aux fumeurs « qui sont fréquentées en partie par des hommes seuls ». Mais les clients sont aussi classés par l’odeur et les clients mal lavés peuvent faire appel pour emprunter des livres mais pas pour s’attarder dans les salles de lecture ! (« Lecteurs mal  lavés qui ne peuvent s’attarder dans les salles de lecture, parce qu’ils sentent ! »), 
 Il s’intéresse aux problématiques liées directement aux conditions de conservation et de maintenance des collections et attire l’attention sur les nuisances dues aux poussières,  au feu, à l’eau… Cela implique que la construction réponde à tous les principes de précaution et que le bâtiment soit rigoureusement entretenu. Cutter insiste sur «  l’attention particulière à accorder à la propreté méticuleuse afin d’éviter, autant que possible, le mal de poussière ». Il décrit ici, également avec de nombreux détails, les conditions générales et individuelles d’éclairage naturel et électrique, l’ameublement, le chauffage...

  • Bibliothéconomie

 

Il décrit également avec beaucoup de minutie le travail bibliothéconomique, l’importance des normes pour une organisation ordonnée des fonds, le rôle de la classification comme signalétique destinée à l’usager. Il défend les principes explicités dans l’Expansive Classification (voir infra). Par ailleurs, avec beaucoup d’avance, Cutter envisage dans la politique d’acquisition des bibliothèques, les principes de base du plan Farmington (1943). Une bibliothèque ne peut pas tout avoir et tout conserver. Une solution passe par un plan global d’acquisition inter-bibliothèque dans lequel chacune d’entre elle assure l’acquisition, la conservation et la mise à disposition d’une liste précise. Ainsi, « toutes les bibliothèques dans le pays sont une bibliothèque ». Cutter illustre son propos avec la presse. Il faut que chaque bibliothèque se préoccupe d’acquérir la presse locale. Ainsi, dans la bibliothèque imaginaire de Cutter,  on trouve la presse de Buffalo et des petites villes voisines, mais rien sur la presse d’autres régions américaines. Le lecteur qui voudra consulter un journal produit par une autre région que la sienne est ainsi sûr de le trouver en s’adressant à la bibliothèque publique de la région concernée. Mais alors se pose le problème de l’accès au document. Ici, encore, avec beaucoup d’avance, Cutter envisage des progrès technologiques permettant de diffuser le document souhaité sans que le lecteur ne soit obligé de se déplacer. Comme Paul Otlet l’a fait en 1934 dans son Traité de documentation, Cutter décrit une sorte de livre téléphoné. Il prévoit également la possibilité de consulter à distance le catalogue de la bibliothèque et de désigner sur une sorte d’écran tactile le livre choisi afin de l’obtenir sans délai et sans intermédiaire. « Le tout est automatique et très ingénieux, remarque Cutter, mais le mécanisme est très coûteux ! ».

  • Bibliothécaire

 

Cutter  dresse également le portrait du bibliothécaire. Il insiste  sur sa formation, ses compétences et défend l’homme face à la machine : « Un garçon intelligent est le meilleur et le plus rapide des moyens pour trouver l’ouvrage répondant à un besoin spécifique ». La bibliothèque peut disposer de nombreux ascenseurs, de bras mécaniques pour porter les livres et les remettre en place. Le plus important reste la pertinence du choix de ces livres et là, l’avantage est à l’homme. Cutter insiste sur la double compétence qui caractérise le bibliothécaire : il doit être savant dans la science des bibliothèques mais aussi dans la spécialisation sur laquelle portent les ouvrages qu’il traite. « Il doit y avoir un bibliothécaire dans chaque salle spécialisée. Un homme de science pour la science, un amateur d’art pour l’art, un voyageur pour la géographie… ». Cela dans le but de répondre au mieux aux besoins de ses usagers »
Cutter rejoint les cinq lois de la bibliothéconomie de Ranganathan lorsqu’il souligne  que le  bibliothécaire, quelque soit le niveau de son public, doit « donner à chacun le livre qui lui convient le mieux ». Mais le bibliothécaire n’est pas seulement guidé par l’amour du livre et de la lecture, ni leur sélection rationnelle et leur utilisation judicieuse ni même le désir de la connaissance qu’il désire le plus donner. Il veut communiquer une certaine culture du cœur et de l’âme.
Par ces mots, Cutter souligne surtout les objectifs d’une  bibliothèque  animée par un tel bibliothécaire. Il le fait dans des termes dans lesquels les professeurs documentalistes se retrouvent parfaitement. La bibliothèque, explique Cutter, est l’aboutissement même du système éducatif (voir impérativement ! « Formation des enfants »).
Le texte de Cutter, écrit le New York Times, qui relate les travaux de l’ALA : « d’une composition très habile et a suscité beaucoup d’applaudissements ». Il mérite, plus de cent ans après, d’être lu et applaudi.

  • Catalogue et catalogage

Les principales publications de Cutter portent sur le catalogage.
Il est le premier à proposer un modèle concernant tant les catalogues imprimés (les seuls existants alors) qu’à fiches.
Cependant, il prouve l’intérêt des catalogues proposés sur fiches et non en volumes imprimés. Ils sont plus faciles à réviser, à mettre à jour et ce, sans attendre, la prochaine édition. Mais surtout, ils permettent la construction de catalogue dont l’entrée principale peut varier : catalogue titre, catalogue matière…).  La carte de catalogage qui comporte la description d’un livre doit être normalisée. Cutter propose qu’elle soit de dix centimètres de large et quinze de haut.
 
 « Rôle  et fonction du catalogue » :
 Il établit trois  principaux rôles que les catalogues doivent assurer:
 1 Permettre à l’usager de trouver un livre lorsque l’un des items suivants est connu :
  a. l’auteur
  b. le titre
  c. le sujet

 2 Présenter les livres qu’une bibliothèque possède :
  a. par auteur
  b. par sujet
  c. par genre littéraire

 3 Aider l’usager à choisir un livre
  a. selon son édition
  b. selon sa nature
 
Cutter assigne ainsi  deux fonctions au catalogue :

 1 Une fonction de repérage (finding list function ) permettant de trouver un ouvrage selon son auteur, son titre ou son sujet

 2 Une fonction de regroupement (collocative function ) permettant de grouper toutes les éditions et les manifestations d’une œuvre d’un auteur donné.

Ces fonctions sont importantes car ce sont elles, entre autres arguments, qu’invoqueront les défenseurs de la pertinence de l’entrée principale dans les catalogues informatisés.

 Les règles de Cutter furent largement adoptées et la plupart des bibliothèques dont le catalogue était constitué de fiches mobiles se dotèrent d’un système à trois points d’accès : par auteur, par titre et par sujet. Cette augmentation du nombre de points d’accès multiplia le nombre de fiches dans les catalogues et renforça l’importance de l’entrée principale puisque la description bibliographique complète des ouvrages ne se trouvait que sur cette fiche.
 
 « Entrée principale : quelle utilité pour les catalogues informatisés ? »
 Toutefois, cette multiplication de fiches et de points d’accès est à l’origine d’une confusion aux niveaux terminologiques et du sens des termes « entrée principale » (main entry) et « vedette principale » (main entry heading). Ces deux concepts ont été, en effet, une source de controverse dans l'histoire de catalogage anglo-américain. La pertinence de l'entrée principale ou notice principale, dans les catalogues informatisés est un sujet qui a suscité la parution de nombreux articles présentant les arguments des auteurs en faveur ou non de son élimination.
 Selon le glossaire des RCAA2 [6],  l'entrée principale est l'« enregistrement catalographique complet d'un document disposé selon une présentation qui assure au document une identification et une référence uniforme. » C’est donc la fiche bibliographique qui décrit exhaustivement un document. L'entrée principale servirait donc à normaliser les citations bibliographiques. Cette fiche peut, également, comprendre le rappel des vedettes, et la vedette principale (main entry  heading) est la « première partie d'une vedette qui comprend une sous-vedette ». Mais, interrogent les informaticiens-bibliothécaires, pourquoi garder ce concept que l’informatique rend caduc ?
L'entrée principale était pertinente dans la mesure où il était impératif dans les « catalogues-livres » de déterminer une seule entrée par ouvrage et de limiter les accès dans les catalogues constitués de fiches (mais là encore, la possibilité de reproduire entièrement les fiches minimisait l'importance de l'entrée principale). L'entrée principale définie comme description complète d'un document et point d'accès principal à un document perd toute sa pertinence dans un catalogue informatisé puisque, théoriquement, un catalogue informatisé peut offrir une multitude de points d'accès. Certains se prononcent donc pour la disparition de ce concept.
Pour les défenseurs de l'entrée principale, l'uniformité des noms d'auteurs permettrait de regrouper toutes les œuvres  d'un auteur donné, une des fonctions essentielles du catalogue. Le maintien de l'entrée principale facilite la recherche par auteur. Par exemple, la recherche « k Pope Alexander.au »  repêchera tous les documents dont Pope est l'auteur principal et tous ceux pour lesquels il est cité en entrée secondaire (comme traducteur, par exemple). Cette distinction peut se révéler utile pour le lecteur qui pourra effectuer un tri entre les documents écrits par Pope et ceux, écrits par d’autres auteurs, dont le sujet d’étude est Pope.  Enfin, un des derniers arguments avancés par les défenseurs du maintien de l'entrée principale est le rôle que celle-ci tient dans le classement des documents sur les rayons ( Shelflist and cuttering ).

Entre les règles de catalogage de Cutter et les RCAA, les principes d’organisation de l’information sont toujours les mêmes. Aujourd’hui, les règles de catalogage anglo-américaines révisées sont basées sur ces principes. Ces derniers maintiennent l’importance de bien choisir l’entrée principale d’un document et y consacrent un chapitre entier, (le chapitre 21), que les détracteurs de l’entrée principale voudraient bien voir disparaître, ou à tout le moins, modifier ! [7]

  • Cutter numbers

Utilisés dans les bibliothèques américaines et canadiennes, en particulier la Library of Congress, pour coder l’auteur sur la cote des livres, les  Cutter numbers  sont directement issus des call numbers créés dans l’Expansive Classification pour préciser le contenu informatif du document analysé. Les cutter numbers concernent le nom de l’auteur, le titre de l’ouvrage mais aussi la date (voir Expansive Classification).
Pour représenter des concepts ou des noms,  Cutter  utilise une notation mixte, alphanumérique. Cet indice est en général composé de l’initiale écrite en capitale du nom de l’auteur et d’une séquence de chiffres arabes (un ou plusieurs selon la taille de la bibliothèque), traités de façon décimale. Cela permet de placer les auteurs par ordre alphabétique sans avoir à écrire leurs noms. À cet indice, s’ajoute la première lettre du titre de l’ouvrage et la date. L’indice de classification et cette mention du nom de l’auteur constituent la cote du volume.
Ainsi, quand on passe d’une version à une autre plus développée il suffit de compléter les indices d’auteur. Cet indice d’auteur est défini à l’aide de la Cutter-Sanborn.
Donnons pour exemple, les : Rules for a printed dictionary catalog écrites par Cutter.
L’indice de l’expansive classification est Z (bibliographie). Plus ou moins subdivisée, cette notation est donnée en première ligne. Dans la seconde, on trouve l’initiale du nom de l’auteur, accompagné de chiffres arabes. Enfin la troisième ligne est occupée par la date. Ainsi,
. dans une petite bibliothèque, la cote du volume est Z C
. dans une bibliothèque plus importante, la cote est Z693  (où Z est la classe et 693 les subdivisions de cette classe  pour traduite le catalogage) C991 selon la table à trois chiffres suivantes :
     984     Cus
     985     Cushing, M.
     986     Cushm
     987     Cust
     988     Cut
     989     Cutl
     991     Cutt
     992     Cuv
     993     Cuy
     994      Cy
 [8]
  
La table Cutter a été définie en 1880 par Charles A. Cutter. Elle a été ensuite revue par Kate A. Sanborn. Elle prend, alors, le nom de Cutter-Sanborn. Ces tables permettent de compléter les informations à donner sur un ouvrage : traduction, taille des volumes, …
Les  subdivisions géographiques (Geographicals numbers) sont placées sur la première ligne, après l’indice principal. Ainsi le geographical number pour l’Amérique est 8. 83 pour les Etats-Unis.
Sur la première ligne  on trouvera donc : Z83
La deuxième ligne peut, à coté de l’indice auteur, traduire la forme du document écrit par cet auteur (Form number). Ainsi, le form number pour un ouvrage de bibliothéconomie est 2.
Sur la seconde ligne, on trouvera donc : C2

  • Expansive classification

Avec le catalogage, l’objectif de Cutter est de créer un système de classification prenant en compte toutes les connaissances humaines. C’est surtout celui de permettre son utilisation pour tous les publics et dans toutes les bibliothèques, quelles que soient leur taille et le nombre de leurs lecteurs. L’idée est qu’une classification doit être adaptée à l’importance du fonds de la bibliothèque.
L’Expansive classification est un langage à structure hiérarchique. Il comporte sept chapitres différents allant du plus fruste ou plus générique, au plus raffiné ou plus spécifique. Le premier chapitre est destiné aux très petites bibliothèques, « bibliothèques de village », précise Cutter et le septième aux plus importantes : « aux bibliothèques nationales avec des millions de volumes ».
Le schéma de base comprend dix classes principales annoncées par une ou plusieurs lettres majuscules de l’alphabet latin  :
A Généralités
B-D Philosophie, psychologie, religion
E-G Biographie, histoire, géographie et voyages
H-K Sciences sociales et droit
L-T Sciences et technologie
U-VS Sciences militaires, sport et loisir
VT, VV, W Théâtre, musique et beaux-arts
X Philologie
Y Littérature
Z Livres d’art et bibliographie
Les tables développées le sont en fonction du niveau de spécificité des subdivisions. La grande idée de Cutter repose sur ce qu’aujourd’hui on désigne sous le terme de classification encyclopédique et de classification spécialisée ou d’indexation superficielle et d’indexation en profondeur. L’indice construit à partir de cette classification est complétée par les Call ou Cutter numbers (voir ce mot).
Dans une bibliothèque qui possède une petite collection, la cote comprendra un indice construit à partir du sommaire de l’Expansive Classification. Pour une bibliothèque plus importante, l’indice sera construit en incluant les sous-classes et ainsi de suite. C’est le sens à donner à l’intitulé « Expansive » que Cutter donne à son système.
Cutter meurt avant d’en avoir établi le schéma complet. Cependant, son travail est reconnu comme une base solide. Elle est qualifiée par les spécialistes de classification logique et pédagogique. Cependant ce système connut un succès limité et déclina rapidement. Pourtant, lorsque la Bibliothèque du Congrès renaît de ses cendres grâce au président Thomas Jefferson, les bibliothécaires en charge de cette bibliothèque examinent trois classifications : la Decimal Classification de Dewey, le Halle schema d’ Otto Hartwig (classification allemande) et l’Expansive Classification. Cette dernière est retenue, même si elle n’a pas atteint la renommée de la DC. Elle est la  base de l’actuelle classification de la Library of Congress

  • Formation des enfants ou le bibliothécaire de l’école

Cutter défend l’idée qu’il appartient aux bibliothécaires de former les enfants à l’utilisation des livres. Les bibliothèques publiques sont une branche de l’école publique. Dans cette bibliothèque, il y a un adulte « qui donne tout son temps pour aider et former les écoliers ». C’est le bibliothécaire de l’école. Le passage de ce texte (donné infra), décrit avec une grande précision son rôle dans la formation à la recherche documentaire. Il reconnaît que le bibliothécaire engagé pour cette mission a d’abord été perçu comme un professionnel qui « à plusieurs reprises dans la journée, n’aurait rien à faire. Mais il fut bientôt découvert que c’était une erreur ».
Cela d’autant plus que Cutter reconnaît que ce rôle est bien plus absorbant que lorsque le bibliothécaire accueille des chercheurs.  Le temps du bibliothécaire, engagé pour former les écoliers à la bibliothéconomie, c’est-à-dire à l’utilisation des livres, est entièrement occupé. C’est pourquoi il doit avoir des assistants.
Cutter porte également un jugement sur ces jeunes publics : « Il y a de grandes différences, bien sûr, entre tous les enfants. Certains prennent l’exercice avec enthousiasme, d’autres manifestent la plus parfaite indifférence. ». Mais il faut insister car la lecture est un levier dans le développement humain.
« Comme je quittais la bibliothèque par la porte latérale, une troupe d'enfants est entrée en tel nombre qu’on pouvait se croire dans une école publique. “Je croyais que la partie de la bibliothèque réservée aux enfants se trouvait à l’avant du bâtiment”, ai-je dit à mon ami. “C’est bien le cas”, a-t-il dit. “Ces enfants ne sont pas venus emprunter des livres, mais sont là pour apprendre comment les utiliser. Les bibliothèques publiques sont maintenues ici pour le public adulte mais sont considérées comme une annexe des écoles publiques. Nous avons une salle de lecture consacrée uniquement à un public de scolaires et un bibliothécaire qui consacre tout son temps à l'assistance aux enfants. Quand il a été nommé, nous avons pensé que, pour certaines périodes, il n’aurait rien à faire, mais ce n’était pas le cas. Avec le soutien des scolaires, la gestion des prêts spéciaux, l’établissement de bibliographies destinées aux recherches demandées par les enseignants, l’accueil des classes qui, chaque jour, venaient pour recevoir ce que l'on pourrait appeler une démonstration de bibliokresis — l'utilisation de livres  — non seulement était-il occupé à plein temps, mais il a fallu faire appel à des personnels supplémentaires ! ». Les professeurs documentalistes apprécieront !
Par la suite, Cutter décrit très bien le rôle du professeur documentaliste.
Ne vous méprenez pas lorsque l’on parle de l’établissement de bibliographies de références destinées aux compositions. Notre conception du soutien n’est pas simplement de distribuer ces listes aux élèves. L’objectif principal du système est de les rendre autonomes. Donc, quand dans le cadre scolaire, le temps est venu de visiter la bibliothèque pour la première fois, il leur donne des listes qui ne sont pas destinées à les aider pour une tâche particulière, mais qui servent d’exemple de ce qui peut être fait. Et il essaie de les mener ensuite à faire la même chose pour eux-mêmes, en leur donnant seulement de temps en temps des conseils/des indices, et par une interrogation socratique qui les conduit à une autonomie. [2]

  • Lecture

Cutter milite pour la démocratisation de la lecture. C’est pour cela qu’il est partisan de l’ouverture de petites bibliothèques dans tous les villages ou coins reculés. Il défend également l’idée d’une ouverture permanente de ces institutions. «  La bibliothèque était ouverte tous les jours dans l’année sans aucune exception ! ».
Pour ceux dont les yeux sont faibles ou qui ne lisent pas avec facilité ou qui ne possèdent pas de livres, Cutter propose le livre lu. Il défend également l’idée de la lecture à haute voix réunissant une famille ou un groupe d’enfants. Dans ces chambres d’écoute sont lus des ouvrages de fiction tout autant que des documentaires. Cela participe à la socialisation et au développement de l’esprit civique précédemment évoqué.

  • Périodiques

Cutter donne quatre caractéristiques à un périodique (règle 133) [1] :

- Il doit être publié de façon périodique mais de façon obligatoirement régulière.
- En général, cette publication paraît avec l’objectif d’une continuité « infinie ».
- Il est le résultat d’un nombre de contributeurs différents supervisés par un ou plusieurs rédacteurs.
- Il est constitué d’articles dont les sujets sont variés.

Conclusion

Ce théoricien des problèmes propres aux bibliothèques est en général sous-estimé. Cela est dû au caractère même de l’homme qui était extrêmement réservé et peu enclin aux relations publiques. De plus, ces écrits sont complexes et d’une facture très cérébrale. Toutefois, ses publications principales sont consacrées au catalogage, aux catalogues et aux classifications. A ce titre, il doit être connu et reconnu par tous les professionnels de l’information. Mais il mérite encore plus d’être lu par ces derniers qui ne peuvent qu’apprécier la mission déterminante qu’il leur donne, principalement face aux enfants.

Notes de bas de page

[1] CUTTER, Charles Ammi.  Rules for a printed dictionary catalog. Washigton : Govt. Print, off., 1876 (suivies de nombreuses autres éditions)
[2] CUTTER, Charles Ammi. The Buffalo Public library in 1983. Boston; presse de Rockwell et Churchill, 1883
[3] CUTTER, Charles Ammi. L'Expansive Classification, Boston : Athenaeum, 1891-1904
[4] www.ala.org
[5] www.bostonathenaeum.org
[6] Règles de catalogage Anglo-Américaines (RCAA2). 2e éd., rév. de 1998, Montréal : Asted, 2000.2 1998, XXIX
[7] PICARD, Anne-Marie. La pertinence de l'entrée principale dans les catalogues informatisés : une brève revue de la littérature. CURSUS (en ligne), printemps 2005, volume 8, numéro 1. www.ebsi.umontreal.ca/cursus/vol8no1/picard.html
[8] DAVIGNON, Nicole.  Table Cutter Sanborn / Cutter Sanborn Table (en ligne).  LIBRARIAN.OR.KR , 2008  www.davignon.qc.ca/cutter1.html

 

Pour aller plus loin

Charles Ammi Cutter: library systematizer. Ed. By Francis L. Miska. Littleton, Co: Libraries unlimited, 1977 Accès URL : http://www.ischool.utexas.edu/~miksa/dissertation.html

 

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