Vous êtes ici :

  • Google+
  • Imprimer
Évocation de la bibliothèque d'Alexandrie

Les amateurs de lettres connaissent le prolifique Callimaque de Cyrène. Les commentaires sur son œuvre ne manquent pas et participent d'une très ancienne tradition puisque des découvertes papyrologiques (Papyrus des collections de Lille) ont révélé l'existence d'une édition commentée d'un poème de Callimaque, édition que l'on fait remonter à quelques années au plus après la mort de l'écrivain. Son œuvre a donc marqué l'histoire de la littérature.

Les documentalistes que nous sommes prêtent aussi un grand intérêt aux travaux de Callimaque qui est considéré comme le père de la classification bibliographique, de l'analyse documentaire et de l'indexation. [1]
Voyons donc qui fut ce Callimaque et essayons d'isoler le dénominateur commun qui lie sa création littéraire et son art de catalogueur.

Principales dates

Entre -310 et -305 : naissance à Cyrène (ville grecque, en Libye)
Entre -290 et -285 : séjour à Athènes, arrivée à Alexandrie
-280 : entrée à la Bibliothèque d'Alexandrie en tant qu' « attaché ».
A partir de -270 : rédaction des catalogues (« Pinakes ») de la Bibliothèque.
Vers -240 : décès à Alexandrie (On admet en effet la date de -243 pour son dernier poème L'Épinicie en l'honneur de Sosibios).

  • Contexte historique
    Alexandre le Grand meurt en 323 avant notre ère. Son immense empire, conquis à la vitesse de l'éclair, éclate, partagé entre ses généraux. L'Egypte, sous la domination d'Alexandre depuis 332, revient à Ptolémée Soter qui prend le titre de roi et fonde ainsi la dynastie lagide (du nom de son père, Lagos ou Lagus). Cette famille règnera sur le pays jusqu'à la fameuse défaite de Marc Antoine et Cléopâtre devant Octave, en 30 avant notre ère.
    Ptolémée est gourmand : l'Égypte ne lui suffit pas. Il s'oppose vivement à son alter ego de Syrie, mais retenons seulement un détail qui nous intéresse en la circonstance : il s'empare de la Cyrénaïque (Lybie) où naîtra Callimaque et en fait une colonie.
    La nouvelle dynastie égyptienne est donc hellénistique : elle rompt avec l'influence du joug perse qui pesait sur le pays depuis près de deux siècles, met fin pour toujours au règne des pharaons indigènes et s'attèle à restaurer le lustre de l'Égypte au sein d'un monde devenu grec.
    La nouvelle ville d'Alexandrie (qui comptera à son apogée jusqu'à 600 000 habitants) prend un essor considérable. Les Ptolémées font construire la grande bibliothèque et la dotent généreusement afin d'en faire le centre d'érudition majeur et incontournable du monde hellénistique.

C'est à Cyrène en Libye que naît Callimaque, dans une famille de haut rang, du moins c'est ce qu'il laisse entendre, car à l'en croire, il descend du héros fondateur de la ville, Battos. Son grand-père, également nommé Callimaque aurait dirigé les armées de Cyrène. La ville et sa région, colonie grecque marquée par les troubles en cette fin de IV ème siècle, ont été récemment annexées par Ptolémée Lagos. Son intervention ramène le calme, sécurise la famille de Callimaque et vaudra la reconnaissance fidèle du poète à la royauté lagide.

Mais, en ces temps où la face du monde change, le jeune homme d'une vingtaine d'année ne voit plus son avenir dans cette Cyrène déclinante. Il s'embarque pour Athènes où il suit les leçons du philosophe Praxiphane de Mitylène. Il comprend vite que le rayonnement d'Athènes s'essouffle également. Il décide donc de rejoindre ce qu'il pressent être le nouveau cœur de la civilisation hellénistique, la prestigieuse Alexandrie.

Selon certaines sources, ses débuts dans la ville y sont modestes : ceux d'un jeune intellectuel pauvre, qui gagne sa vie en enseignant dans un faubourg de la ville, à Eleusis. Une épigramme de ses jeunes années vante la faim comme le remède à l'amour déçu, semblant attesté de sa condition. Mais on retrouve rapidement ce jeune homme, noble, désargenté mais talentueux, à la cour de Ptolémée II Philadelphe. Ce dernier l'appelle pour donner des leçons de poésie au « Musée ». On est en 290 ou 285 avant notre ère.

  • Quelques mots sur la bibliothèque d'Alexandrie
    Voulue dès le début de l'histoire de la ville, elle devait être (et elle le fut !) le principal instrument de rayonnement de l'Égypte ptolémaïque. On estime qu'elle a abrité jusqu'à 700 000 rouleaux de papyrus. Les Ptolémées ont généreusement soutenu et alimenté la bibliothèque. Ils envoyaient même des soldats ‘chasseurs de livres' débusquer tout écrit qui pourrait compléter les collections jusque dans les bateaux, nombreux, qui, ayant passé le phare, accostaient à Alexandrie. On copiait les écrits et on remettait ces copies à leurs propriétaires tandis que les originaux prenaient la direction de la bibliothèque ! On pense que Ptolémée III, à qui Athènes avait prêté les originaux des tragédies grecques classiques, n'a pas retourné ces originaux mais des reproductions, renonçant à la caution laissée en Grèce. La bibliothèque (et le ‘Musée' qui lui était lié et que fonda par Ptolémée Philadelphe, à la fois temple, Académie et Université) n'était pas seulement un espace de conservation, une mine de savoir, mais aussi un lieu vivant par où sont passés les grands penseurs et érudits du monde hellénistique. On ne sait pas exactement quand elle disparut, mais il semble qu'à l'arrivée des Arabes en 640, elle n'existait déjà plus. L'incendie provoqué par Jules César en 47 avant notre ère aurait anéanti des centaines d'oeuvres littéraires et une bonne partie des premiers siècles d'historiographie grecque.

Son œuvre littéraire

De sa production pléthorique (800 œuvres, pense-t-on), il ne reste malheureusement que des fragments épars, l'essentiel ayant disparu avec la Bibliothèque d'Alexandrie elle-même. Du désastre ne réchappèrent que quelques épigrammes et des hymnes.

Il ne reste précisément de lui que six Hymnes intacts et une soixantaine d'Epigrammes (petites pièces de poésie s'inspirant de la brièveté des inscriptions présentes sur les stèles funéraires, les monuments, au pied des statues, etc.). On lui connaît des poèmes dans divers genres (lyrique, épique, satirique) organisés en recueils à la structure judicieusement élaborée dans lesquels les pièces sont reliées par des transitions ou des similitudes de thèmes.
Callimaque définit le poème et conceptualise la notion de recueil de poèmes. On constate, dans ce souci d'organisation en recueils, une exigence intellectuelle au service du lecteur qui le poussera plus tard à mettre en place une innovation majeure dans la bibliothèque d'Alexandrie. Mais nous allons en reparler.

Callimaque, infatigable lettré, mène une réflexion sur la littérature et ouvre une nouvelle voie (une nouvelle école), redonnant souffle à la poésie qui alors, à ce qui lui semble, sombre dans la décadence.
Ses talents de versificateur sont mis au service d'une poésie accessible à tous et dont l'objectif est de plaire. Il devient le maître des épigrammes qu'il ancre dans le présent reflétant ainsi la réalité culturelle et religieuse de son temps. Son œuvre maîtresse est constituée par le recueil des Aitia (« causes » ou « origines ») qui s'intéresse à l'origine des cultes, des légendes et des coutumes.

Sa vision littéraire novatrice va nourrir une importante controverse avec les tenants des normes anciennes. Cette controverse va se cristalliser autour des tensions apparues avec son disciple et ami Apollonios (que Callimaque va moquer sous les traits de l'Ibis, oiseau peu ragoutant se nourrissant d'impureté et destiné à l'Enfer). [Cette pièce satirique marquante inspira l'Ibis d'Ovide.] Cette brouille est liée à leur vision opposée de la composition poétique. Apollonios de Rhodes reste dans la tradition de l'épopée, même s'il la ramène indiscutablement à des dimensions plus humaines. Son long poème Les Argaunautiques, qui d'ailleurs ne trouva pas son public à sa sortie, en est une illustration. Callimaque veut, quant à lui, mettre fin à ces formats homériques d'un autre temps, et fustige les « cycles » et les « longs poèmes ».

Quand il publie Les Causes, les adversaires de Callimaque critiquent l'œuvre nouvelle, qui semble démontrer par sa concision que le poète est incapable d'écrire un long poème suivi. Jusqu'à sa mort vers 240, on lui reproche la brièveté de sa poésie. En témoigne l'argumentaire poétique de son Invective aux Telchines où Callimaque rappelle sa vision sur les dimensions idéales d'une œuvre et condamne la grandiloquence et la plate imitation d'Homère.

Concision, efficacité et structuration semblent être les maîtres-mots de la pensée littéraire de Callimaque. Ces caractéristiques intellectuelles de Callimaque le mèneront également à révolutionner l'organisation des bibliothèques par une innovation universellement adoptée aujourd'hui.

Les Pinakes

Callimaque fréquente le Musée, véritable lieu d'échange des intellectuels d'Alexandrie. Vers 280, le roi, flatté par les compositions laudatives du Cyrénien à son égard (Hymne à Zeus), fait entrer officiellement le poète comme « attaché » à la Bibliothèque. Précisons qu'il ne dirigera jamais lui-même la bibliothèque.
Zénodote, premier bibliothècaire en titre de la bibliothèque d'Alexandrie (et continuateur de l'œuvre du fondateur Démétrios de Phalère) prend Callimaque sous son aile et l'interroge sur l'organisation des fonds, qui s'accroissant de manière exponentielle, perdent progressivement en accessibilité.
Un répertoire tel que le préconise l'école d'Aristote et qui consiste à lister les textes en fonction de la chronologie de leur présentation et non de leur genre ou de leur contenu ne peut rendre les services attendus.
Callimaque décide donc de s'intéresser non pas tant aux papyrus en tant qu'objets de collection, mais à leur contenu : c'est d'abord une préoccupation de savant qui l'anime. Il a en effet écrit des ouvrages de grammaire, d'histoire et de littérature.
L'ambition que va développer Callimaque prend racine dans la nécessité de montrer aux Ptolémées qu'on ne peut limiter le rôle de la bibliothèque à un lieu d'accumulation de papyrus, mais que celle-ci a vocation à devenir un pôle d'érudition, de recherche, visant l'universalité, ouvert à l'immense variété des expressions de la culture. Les savants doivent pourvoir accéder de manière pratique aux contenus grâce à un outil « cartographiant » les fonds.
C'est donc un travail de classement et de facilitation de l'accès aux contenus qu'il va entreprendre. La Bibliothèque a besoin d'un catalogue, outil indispensable pour la poursuite des travaux d'érudition menés à Alexandrie. Ce catalogue, qui comptera finalement 120 volumes, sera le premier digne de ce nom.
Callimaque veut structurer le fonds en fonction d'une classification qui s'harmonise avec la vision du monde des intellectuels qui fréquentent l'institution.
« Callimaque divise ainsi la bibliothèque en rayons ou tables (pinakoi), organisés en huit classes ou sujets : drame, art oratoire, poésie lyrique, législation, médecine, histoire, philosophie et divers. Il partage les œuvres longues en les faisant copier en plusieurs sections plus courtes appelées "livres", de manière à obtenir des rouleaux plus petits et plus commodes à manipuler. […] L'ensemble des pinakoi, ou des tables – dont le titre officiel est : Table de Ceux qui furent remarquables dans tous les Domaines de la Culture, ainsi que leurs œuvres –, occupe apparemment cent vingt rouleaux. » [2].
C'est donc désormais le contenu qui préside au classement, suivi par le nom de l'auteur et le titre de l'ouvrage.

Autre innovation dans le plan de classement de Callimaque : utiliser l'ordre alphabétique plutôt que l'ordre chronologique de la rédaction des documents ou de leur divulgation.
L'organisation des fonds mise en place par Callimaque va servir de modèle d'abord à Rome puis se généralisera progressivement.

Callimaque fait du catalogue une image de la bibliothèque, de l'agencement de ses fonds tels qu'ils sont entreposés dans les casiers : « Le catalogue mime la configuration de la bibliothèque, et l'on pouvait peut-être passer de ses subdivisions aux lieux matériels du rangement. » [3] Le catalogue devient donc en lui-même un instrument au service de la connaissance du fait des divisions intellectuelles qu'il stabilise désormais.
« Comme les collections érudites qui atomisaient la bibliothèque selon une logique hypertextuelle, les Tables de Callimaque offrent une carte de la bibliothèque d'Alexandrie et la carte peut être détachée du territoire, devenir mobile, reproductible, investie d'une valeur et de fonctions indépendantes de leur lieu d'origine. Le catalogue devient encyclopédie bibliographique, et la carte de la bibliothèque universelle devient la carte de toute la culture écrite. » [4]
Ce catalogue – inachevé - des auteurs grecs et de leurs œuvres s'accompagnait d'informations biographiques et de commentaires littéraires. Malheureusement, il n'a pas été préservé.

Conclusion

L'antique Callimaque était donc un homme très moderne.
Moderne car tourné vers l'universalité de la conservation des œuvres provenant de tout le monde connu et des diverses époques. A Alexandrie, on rassemble, on traduit en grec si c'est nécessaire, on commente et on conserve quel que soit l'intérêt pour le présent.

Moderne car rationnel : il a élaboré un outil novateur « Les Pinakes » permettant l'accès aux contenus, accès facilité parallèlement par le découpage des œuvres longues en unité plus petites. Il a contribué ainsi à l'essor du livre en tant que vecteur et socle de la connaissance et de ses progrès.
On cherchait en introduction un dénominateur commun entre l'œuvre littéraire de Callimaque et son apport à l'organisation des bibliothèques : proposons un esprit concis, structuré et soucieux de l'accès du lecteur au contenu porté par l'œuvre.

Pour aller plus loin

Notes de bas de page

[1] Marie-France Blanquet. Robert Escarpit. Savoirs CDI [En ligne]. Accès: http://www.cndp.fr/savoirscdi/index.php?id=451

[2] Citation : Alberto Manguel, La Bibliothèque la nuit, Actes Sud, 2006

[3] Citation : Christian Jacob « Rassembler la mémoire », Diogène 4/2001 (n°196), p. 53-76.

[4] Citation : Christian Jacob « Rassembler la mémoire », Diogène 4/2001 (n°196), p. 53-76.

Recherche avancée