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Harry Morgan

Par Carole Détain,
CRDP de l'Académie d'Amiens [octobre 2009]

Mots clés : bande dessinée , écrivain

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Ferlimortar : alter-ego félin d'Harry Morgan
Ferlimortar : alter-ego félin d'Harry Morgan

Pouvez-vous présenter brièvement votre parcours et l'origine de votre intérêt pour la bande dessinée ?

Harry Morgan : J'exerce une double activité d'enseignant et d'homme de lettres. J'écris sur la bande dessinée depuis une vingtaine d'années. Mes Principes des littératures dessinées, parus aux éditions de l'an 2 en 2003, sont l'aboutissement de ma réflexion sur la sémiologie de la bande dessinée. Mes recherches s'orientent actuellement sur la création du mythe dans les littératures dessinées. J'ai soutenu une thèse en 2008 sur ce que j'appelle la mythopoeia (la génération du mythe) chez quatre dessinateurs, dont Alain Saint-Ogan et Jean-Claude Forest.
Mon intérêt pour la bande dessinée ne se distingue pas de mon intérêt pour la littérature. C'est précisément pourquoi j'ai créé cette expression de littératures dessinées (et je parle donc, de façon différentielle, de littératures écrites pour les corpus littéraires traditionnels).

Comment expliquez-vous cet engouement pour l'adaptation littéraire en BD chez les auteurs et/ou les éditeurs ?

Harry Morgan : Contrairement à ce que prétendent des journalistes paresseux, l'adaptation littéraire en bande dessinée n'est pas chose neuve. C'est en réalité l'un des genres canoniques de la presse destinée aux jeunes, qui est, je le rappelle, en Europe, du moins, le principal vecteur de la bande dessinée tout au long du XXe siècle. Le souci de rendre accessible à la jeunesse des classiques parfois difficiles, au moyen d'une présentation attrayante, explique ce procédé.
Dans l'aire nord-américaine, les Classics Illustrated de l'éditeur Gilberton, qui adaptent Hamlet, Le Dernier des Mohicans, Les Derniers Jours de Pompéi, etc., sous forme de comic books, finissent sur la mention : "tu as aimé cette bande dessinée, n'oublie pas de demander le roman à ton institutrice ou à la bibliothécaire". On peut supposer que l'enfant passe de la version comics à la version en livre, adaptée pour l'enfance, puis à l'œuvre originale.
À l'heure actuelle, et pour le marché français, joue un indéniable effet de snobisme. La bande dessinée « d'auteur » est censée avoir une valeur littéraire qu'on s'obstine à dénier aux chefs-d'œuvres de la bande dessinée du passé, et par conséquent l'idée s'installe qu'en faisant adapter une grande œuvre par un dessinateur, on lui confère une « valeur ajoutée ».

Qu'est-ce pour vous qu'une adaptation  : une interprétation, une recréation ?

Harry Morgan : Le « génie » des littératures écrites et celui des littératures dessinées est très différent. Une adaptation littéraire, par exemple une version espagnole de David Copperfield de Dickens publiée dans l'hebdomadaire français Le Journal de Nano et Nanette en 1960, frappe par son incongruité, la succession des événements étant impossible à rendre de façon cohérente en bande dessinée. De plus, les thèmes évoqués par Dickens sont beaucoup trop adultes pour une presse enfantine bien-pensante, de sorte que l'adaptation effleure à peine le roman.
Une adaptation en bande dessinée est donc nécessairement une recréation de l'œuvre originale. Je crois que la distance est plus grande que pour l'adaptation au cinéma, qui peut suivre assez littéralement l'œuvre originale. Le film Tom Jones de Tony Richardson (1963) est somme toute un excellente résumé du roman de Fielding. Il me semble que l'effort de transposition nécessaire pour changer un roman en bande dessinée n'est pas moins grand que pour une adaptation scénique, mettons un opéra.

Quels sont selon vous les critères d'une bonne adaptation ?

Harry Morgan : La meilleure adaptation que je connaisse en bande dessinée est la version de L'Île mystérieuse de Jules Verne par Jean-Claude Forest sous le titre Mystérieuse matin, midi et soir (rééditée chez L'Association), pré-originale dans l'hebdomadaire Pif gadget, en 1972. C'est Barbarella qui joue le rôle du capitaine Nemo. Quoique très fidèle à la structure, aux événements et à l'idéologie du roman, Forest s'est entièrement réapproprié l'œuvre, qu'il transpose dans son univers nourri de science-fiction et de nonsense. La réussite de cette adaptation-recréation se vérifie par le fait que c'est à la fois du pur Jules Verne (c'est réellement la quintessence du roman) et du pur Forest (je considère ce récit comme son chef-d'œuvre, à égalité avec le deuxième album de Barbarella, Les Colères du Mange-Minutes).

Quel intérêt pédagogique ce genre présente t-il d'après vous ?

Harry Morgan : Quand l'adaptation est besogneuse, littérale, qu'on résume le roman en bande dessinée, l'exercice est d'un intérêt nul sur le plan littéraire. Sur le plan pédagogique, on peut penser (selon le principe des Classiques Illustrés) que la bande dessinée constitue une introduction à l'œuvre, donnant envie de la lire ensuite sous forme écrite, au moins dans une version abrégée.
Mais beaucoup d'enseignants en collège m'ont confié leur difficulté à faire lire à leurs élèves la version bande dessinée par exemple des Contes de mon moulin ou d'une pièce de Molière, et on peut penser (indépendamment de la qualité de l'adaptation)  que pour des élèves peu à l'aise en lecture, la transformation en bande dessinée pose des problèmes supplémentaires, en rajoutant une couche de codes, ceux du récit dessiné. La lecture d'une bande dessinée ne paraît facile qu'à ceux qui la pratiquent dès l'enfance. On trouve d'ailleurs toujours un grand nombre d'adultes non initiés (ils sont souvent enseignants !) qui avouent leur incapacité à savoir ce qu'il faut lire d'abord, du texte ou du dessin.

Citez 5 titres d'adaptation littéraire en BD qui vous semblent particulièrement réussis

  • Forest. Mystérieuse, matin, midi et soir. Paris : L'Association, 2004. 68 p. : ill. ; 29 x 22 cm. Eperluette. ISBN 2-84414-121-8
    Voir plus haut
  • Themerson, Franciszka / Jarry, Alfred. Ubu. Angoulême : Ed. de l'An 2, 2005. 55 p. : ill. ; 22 x 28 cm. Krazy Klassics. Trad. de l'anglais. ISBN 2-84856-038-X 5
    Adaptation en strips, très réussie, jouant habilement sur le fait que l'original relève du théâtre de marionnettes, notamment par le procédé du découpage et du collage de papier.
  • Mairowitz, David Zane / Crumb, Robert / Mercier, Jean-Pierre. Kafka. Nouv. éd.. Arles (Bouches-du-Rhône) : Actes Sud, 2007. 172 p. : ill. ; 26 x 15 cm. Actes Sud BD. ISBN 2-7427-6573-5
    Vie de Kafka entrecoupée de l'adaptation de nouvelles, La Métamorphose, La Colonie pénitentiaire, etc.
  • Winshluss. Pinocchio. Albi : Requins marteaux, 2008. 187 p. : ill. en nb. ; 30 x 22 cm. Ferraille. ISBN 978-2-84961-067-1
    Adaptation très libre, mais parfaitement en phase avec l'anarchisme de Collodi.
  • Jacovitti, Benito / Zancarini, Jean-Claude. Don Quijote. Paris : Futuropolis , 1983.  Collection 30-40 ; 13 (indisponible)
    Pré-originale dans l'hebdomadaire catholique italien pour enfants Il Vittorioso, en 1950, adaptation à l'époque moderne, caractérisée par le comique burlesque et le déchaînement d'action.
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