La place du professeur-documentaliste

par Patricia Basin-Ecalle, professeur documentaliste au lycée Thierry Maulnier,
[mars 2015]

Mots clés : éducation aux médias

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Patricia Basin-Ecalle, professeur documentaliste au lycée Thierry Maulnier revient sur les activités engagées autour de l'EMI et sa participation au Marathon-presse. A travers son retour d'expériences, elle rend compte de l'importance de son métier dans l'accompagnement de tels projets transversaux.

En tant que professeure, je considère prioritaire le fait de rendre les élèves acteurs afin qu'ils comprennent et réinvestissent ce qu'ils ont appris, qu'ils développent leur autonomie et leur créativité. En tant que documentaliste, j'ai toujours essayé de mettre en œuvre cette priorité, soit seule (prise en charge d'un groupe en Accompagnement Personnalisé lorsque la Réforme des lycées s'est mise en place), soit en collaboration avec mes collègues avec qui nous avons une réflexion sans cesse renouvelée pour mettre l'élève en position de producteur d'information… voire de publication.

Quelques exemples :

  • Il y a quelques années, une collègue d'histoire-géographie et moi avions monté un projet intitulé « A l'école des journalistes » et nos élèves de 2nde avaient eu pour objectif de rendre compte de leur démarche documentaire en ECJS dans une petite vidéo « à la manière de Marie-Monique Robin ». La production demandée imposait aux élèves de mettre en évidence une démarche documentaire claire et rigoureuse, d'exploiter des documents précis, de sélectionner des arguments contradictoires et de formuler un avis. Après plusieurs séances de recherche et de sélection, ils ont dû construire une narration pour être dans une posture de démonstration.
  • L'année suivante, nous avons décidé de travailler sur l'usage responsable d'internet dans une classe de 2nde en partant, dans un premier temps, d'un jeu sérieux : « 2025ex Machina » [1] (proposé sur le site d'Internet sans crainte). Nous avons donc commencé par sensibiliser les élèves aux « dangers » d'internet pour les amener à réfléchir à la gestion de leur identité numérique. Dans un 3ème temps, ils ont eux-mêmes, par groupes de 2 ou 3, cherché davantage d'informations sur un des sous-thèmes traités et ont été concrètement confrontés au problème de responsabilité en devant publier leur article en ligne sur un wiki [2]. L'objectif était donc de vérifier leurs compétences en recherche d'information (évaluant les séances préliminaires de début d'année) mais aussi de travailler la notion d'auteur dans l'environnement numérique. A la fois le contenu (sujet de recherche) et la forme (article de wiki) les amenaient à s'interroger et à en apprendre davantage sur la production d'information. Aucun élève ne savait ce qu'était un wiki. Le choix de cette production nous a donc permis d'expliquer en quoi consistait un wiki et de ce fait, comment fonctionnait Wikipédia. Si les élèves utilisent beaucoup internet, j'ai observé que très peu d'entre eux connaissent les outils de publication et de curation. Ils ont avant tout une culture de partage (via Facebook ou Twitter) et parfois de commentaire plutôt que de participation. Aussi, après en avoir appris davantage sur leurs sujets respectifs en faisant leurs recherches, les élèves ont dû avoir ce travail de restitution fondamental qui leur permet de travailler l'organisation des idées, l'argumentation, la syntaxe… mais ont aussi acquis de nouvelles compétences en publication en faisant l'expérience de l'écriture collaborative en ligne.
  • Cette idée de publier en ligne, afin d'être lu par tous, a été reprise l'an dernier avec une collègue d'économie-gestion. Mais cette fois-ci nous avons demandé aux élèves d'ouvrir un blog pour retracer les étapes du travail réalisé pour l'épreuve anticipée d'Etude de Gestion. Le blog « carnet de bord » devait permettre d'évaluer leur démarche mais pouvait aussi permettre de présenter leur production finale s'ils le souhaitaient. Ce qui se conçoit bien, s'énonce clairement : nous avons constaté l'intérêt de la reformulation (expliquer à d'autres, publiquement, ce qui avait été fait… et compris dans la séance). Nous avons aussi constaté la motivation de la plupart des élèves qui en ont fait un objet très personnel. Nous les avons incités à poursuivre leurs publications et à transformer leur blog en e-portfolio à valoriser dans un CV.
  • Il y a deux ans, nous avons travaillé avec une autre collègue d'Histoire-géographie sur le journalisme. Ce projet, en classe de 2nde, en ECJS, faisait suite à une première séquence sur les outils et ressources disponibles au CDI (comment s'informer en tant que lycéen) et une deuxième sur la presse écrite (Comment s'informer que tant que citoyen). Nous souhaitions alors dans un troisième temps mettre les élèves en situation d'acteurs et qu'ils se demandent alors « comment informer ? » à leur tour. Nous voulions qu'ils réinvestissent ce qu'ils avaient appris lors des premières séances, qu'ils utilisent cette « grammaire documentaire » comme la désignerait peut-être Anne Cordier [3] tout en prenant en compte leur pratique irrépressible du copier/coller. Nous leur avons donc non seulement permis mais imposé de photocopier ou copier/ coller des extraits de documents qu'ils jugeaient intéressants pour leur sujet. Pour exploiter ce document de collecte, nous leur avons fourni un document qui les guidait dans la sélection des informations. En parallèle, nous avons réalisé une séquence sur l'écriture journalistique en partenariat avec le professeur de français. Chaque élève a ensuite réinvesti ses connaissances en rédigeant un article de presse sur un sujet en lien avec le thème « Information et Citoyenneté ». Exemples : Rue89, l'AFP, le Fact checking, Le BD journalisme, Reporters sans frontières, Le métier de journaliste, Le métier de photographe de presse aujourd'hui, la liberté de la presse en Chine, Le citoyen journaliste, L'émission « Arrêt sur images », La CNIL, Le site Internet sans crainte, Twitter….
  • Ce projet s'est développé l'année suivante autour d'un travail plus large sur l'engagement, avec l'intervention de professionnels, l'organisation de visites et l'intégration d'ateliers photographiques afin que les élèves se mettent aussi en position de photojournalistes. Les photographies réalisées et les articles rédigés ont fait l'objet d'une exposition au lycée qui a valorisé le travail effectué par les élèves sur plusieurs mois. Huit photographies ont par ailleurs été exposées au Théâtre de la Photographie et de l'Image de Nice ce qui a rendu très fiers nos élèves. Notre grande satisfaction, c'est qu'à l'issue du projet, une élève ayant travaillé sur l'UNICEF s'est engagée en tant qu'« ambassadrice UNICEF ».
  • Le projet qui s'est encore développé cette année, en s'inscrivant à présent dans l'enseignement « Littérature et Société », s'intitule « Engagez-vous ! De l'élève citoyen au citoyen journaliste ». Souhaitant partir des pratiques médiatiques des élèves et les faire réfléchir à leur responsabilité éditoriale et à leur e-réputation, nous avons aussi intégré une séquence sur les réseaux sociaux et ouvert un compte classe Twitter. Le travail sur Twitter permet non seulement d'aborder un autre type de média, de traiter concrètement de l'identité numérique mais aussi de mettre les élèves à nouveau en position de producteurs d'information (de tweets cette fois). Avec en parallèle, une interrogation sur l'impact d'une telle démarche : l''utilisation effective de Twitter en classe peut-elle être un levier à l'action citoyenne pour des lycéens ?
  • Ayant participé au Marathon Presse, organisé par l'Atelier Canopé de Nice, l'an dernier avec des 1ères L, et ayant constaté l'intérêt pour les élèves, nous avons cette année prévu la participation de cette « classe médias ». Le Marathon Presse va permettre à nos élèves de réinvestir les connaissances et les compétences acquises depuis le mois de septembre. Les séquences réalisées leur ont permis de travailler sur la photo de presse, l'affiche publicitaire, la recherche d'information, l'écriture journalistique, la BD documentaire… Ils ont déjà été en position de producteurs d'information en écrivant eux-mêmes un article sur une association de leur choix et en créant ensuite une campagne de sensibilisation. Le 26 mars, ils vont devoir appliquer ce qu'ils ont appris, avec la contrainte du temps en plus. Ils devront cette fois réagir face à l'actualité, travailler dans l'urgence mais ils auront la satisfaction d'être publiés en ligne dès le soir même… comme de vrais journalistes.

Ces projets d'Education aux Médias et à L'Information permettent de développer des savoirs, des savoir-faire et des savoirs-être essentiels dans la société qui est la nôtre. Un « savoir devenir » comme nous le rappelle régulièrement la directrice du CLEMI Divina Frau-Meigs. Les pratiques créatives sont encouragées par les textes institutionnels et le seront de plus en plus, comme nous le montre la dernière déclaration conjointe de Fleur Pellerin et de Najat Vallaud-Belkacem [4].

Des dispositifs comme la Journée du Direct du CLEMI ou le Marathon Presse de Canopé donnent une impulsion et un cadre. Encore faut-il avoir la possibilité de former au préalable les élèves pour que ces journées remplissent leurs promesses. Elles ont en tout cas le potentiel d'être des temps forts dans une démarche de projet, et le mérite d'être plus visibles par l'ensemble de la communauté éducative. Une façon de rappeler que l'Education aux Médias et à l'Information reste un enjeu scolaire fort mais aussi un enjeu politique : il s'agit de former des citoyens éclairés… et actifs.

Notes de bas de page

[1] http://www.2025exmachina.net/

[2] lien vers le wiki créé : http://internet-responsable-lycee-maulnier.wikispaces.com/

[3] A. Cordier. « Lâcher prise pour garder le contrôle » in Médiadoc n°7, dec 2011

[4] Eduscol. Doc&CDI. « Éducation aux médias et à l'information, Éducation artistique et culturelle » in Eduscol [en ligne], 13 février 2015, consulté le 14 février 2015. Disponible sur : http://eduscol.education.fr/cdi/actualites/emi-eac

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