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Intérêt pédagogique des langages documentaires.

par Marie-France Blanquet,
Maître de Conférence Université de Bordeuax III [Janvier 2000]

Mots clés : langage documentaire

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Une problématique documentaire récurrente

Le langage est à l'évidence essentiel à l'intelligence humaine. Il façonne les pensées, permet de communiquer et rend possible les civilisations. Spécificité de l'homme, le langage est l'objet central d'études de nombreuses disciplines : linguistique, psychologie, neurophysiologie... Il l'est également pour le documentaliste occupé à en maîtriser la richesse et la polysémie dans l'enregistrement comme dans la recherche d'information. Pour réduire les risques de bruit et de silence liés à l'ambiguïté du langage naturel, les documentalistes se sont, depuis longtemps déjà, dotés d'outils linguistiques, instruments de contrôle de la terminologie utilisée par l'auteur pour expliciter son sujet d’étude ou par l’utilisateur sa question ; l'ensemble de ces outils ouvrant sur un chapitre essentiel des techniques documentaires : les langages documentaires. Or, ces derniers ont connu et continuent de connaître une évolution importante, avec en filigrane, une problématique récurrente portant sur leur utilité, leur nécessité et leur intérêt puisque l'outil informatique autorise directement le traitement du langage naturel de l'auteur comme de l'utilisateur. Dès lors, on est en droit de se demander si l'ordinateur rend caduc tout langage documentaire et la nécessité de leur apprentissage. Cette question posée dès les années 60, retrouve aujourd'hui un regain d'intérêt. Convient-il, en effet, encore à l'heure d’Internet, d'élaborer des langages d'indexation pour organiser les informations mémorisées ?

Est-il encore nécessaire, d'utiliser des langages d'interrogation pour rechercher des informations, recherches rendues possibles en langage naturel avec l’assistance d'agents intelligents ?

Pour répondre à ces interrogations, nous devons distinguer deux niveaux de préoccupations du professeur-documentaliste :

- celui du professionnel de l'information. Comme le souligne François Feyler [1], les recherches en langage naturel ne remettent pas en cause l'utilisation des thésaurus. «On peut même penser, que s'ils deviennent «transparents»par rapport aux questions posées par des utilisateurs de base, ils demeureront des outils importants au sein des moteurs de recherche en langage naturel». En ce sens, le documentaliste doit se tenir au courant de l'évolution et des innovations techniques relatives à ces outils linguistiques.

- celui du professeur chargé de la formation méthodologique d'un type d'utilisateur nettement défini : l'élève. A ce niveau là, qui nous préoccupe ici, l'apprentissage des langages documentaires, se révèle déterminant comme outils fondamentaux d'apprentissage de la rigueur intellectuelle, d'organisation du travail et de découverte du langage et donc des langues.

Nous nous plaçons donc dans notre réflexion dans l'interrogation de l'utilité pédagogique en soi des langages documentaires.

Soulignons tout de suite que dans cette optique, l'impact des TICE est moindre ; les calculettes, puis les ordinateurs n'ayant, par exemple, jamais entraîné pour les élèves la fin de la nécessité de l'apprentissage des nombres ! Il en va de même pour les correcteurs orthographiques.

L'apport des classifications encyclopédiques

Les premiers langages documentaires sont d'abord des classifications, tables de termes normalisés utilisés à la fois comme outils de cotation et outils d'indexation. En ce sens, on leur doit deux importants apports complémentaires : le premier se situe, à court terme, sur le plan de l'efficacité documentaire immédiate, le second, à long terme, sur celui de la structuration de la pensée humaine et de sa consolidation.

Les langages documentaires de type classificatoire proposent, par leur structure hiérarchique même une solution économique aux bruits nés de la post-coordination inhérente à l'utilisation du «et» booléen combinant les concepts x' et "y. Au contraire, dans les classifications le «et» est implicite, la pré-coordination étant incluse dans la hiérarchisation des concepts. Par exemple, le concept de mariage est, dans la CDU, pré-coordonné avec le droit (347.62), l'ethnologie (392.5), la morale (173.1) et la médecine (613.89). Cela revient à poser dans une équation booléenne.

mariage et morale familiale et morale

ou

mariage et coutume relative à la vie et anthropologie culturelle

et ethnologie

ou

mariage et droit de la famille et droit

ou

mariage et hygiène privée et science médicale

Ainsi, tous les concepts d'une classification sont hiérarchiquement et implicitement pré-coordonnés, permettant ainsi de faire l'économie d'équation booléenne complexe. Par ailleurs, en enfermant un terme dans sa chaîne hiérarchique, les classifications offrent une solution aux problèmes liés à l'homonymie. Par exemple, le concept de calcul perd son ambiguïté lorsqu'il reçoit l'indice 517 ou 616. Dans le 1er cas, il s'agit de calcul mathématique, dans le second, de calcul médical. Dans tous les cas, la classification oblige à mettre un concept dans un cadre préétabli, c'est à dire à poser des repères par rapport à des catégories ou savoirs généraux. 

Cet aspect là est essentiel. En effet, depuis longtemps déjà, de très nombreux auteurs, parlent de culture «mosaïque» pour caractériser le morcellement des connaissances qui, privées de leur cadre, ne permet plus de caler les éléments de la mosaïque entre eux, de la construire, c'est à dire d'établir des relations entre les choses sues. Dans un article intitulé «Hypermonde et géopolitique» Jacques Attali [2] indique qu’un des malaises de nos sociétés vient de la rupture opérée entre sens et information, avec pour effet, de niveler les savoirs en les mettant sur un même niveau. «Du point de vue de la théorie de l'information, souligne cet auteur, l'information est une quantité de signes égaux à 1 ou 0. Le sens est la signification de ces signes par rapport à un contexte, à une langue, à des connotations diverses, à des significations multiples, à des ambiguïtés, à un océan de savoir. Nous savons codifier et automatiser l'information : il n'en va pas de même du sens» ajoute Jacques Attali, avant de conclure qu'il appartient aujourd'hui désormais aux professionnels de produire et de proposer du sens.

Les langages documentaires, en particulier, les classifications leur offrent cette opportunité. Elles permettent de transposer mentalement une organisation systématique des savoirs rencontrés physiquement dans l'organisation spatiale des ouvrages dans un CDI. J'observais récemment de jeunes étudiants en sciences faire, sur Internet et en langage naturel, une recherche sur la protection du loup en France. Les résultats les étonnèrent : car en plus des hôtels, des villages et des Saint Loup, ils trouvèrent le loup dont on se masque le visage, le loup du métallurgiste, du constructeur.. et aussi le mammifère qu'ils recherchaient. Mais que de bruit pour une recherche simple et pour cause d'absence de méthode ! Interrogés ces jeunes étudiants ont reconnu que dans le CDI de leur établissement, ils auraient recherché les documents souhaités dans le rayonnage de la zoologie (59). Pourquoi, dès lors, ne pas transposer cette connaissance topographique à une recherche dans un autre espace, virtuel cette fois. Une nouvelle recherche limitée à la catégorie «animal» de yahoo.fr donna de bien meilleurs résultats !

Les classifications bibliologiques ont été beaucoup critiquées. Il faut cependant reconnaître qu'elles offrent un cadre en systématisant les savoirs. Ces derniers ne sont plus des pièces détachées mais des pièces qui trouvent leur place dans un ensemble unifié.

Lorsqu'on voit les difficultés qu'ont nos élèves à utiliser une encyclopédie, on comprend qu'il leur manque une infrastructure intellectuelle solide que l'utilisation de classification peut aider à construire ou à consolider. Internet peut apparaître comme une immense encyclopédie à condition que l'on apprenne à l'élève à organiser ce nouveau territoire, et à donner du sens aux informations trouvées, c'est à dire à les inter relier. Dans les autres cas, il saura éventuellement trouver l'information ; mais, sans contexte et vide de sens, celle-ci ne servira en rien à la construction de sa personne.

Une initiation à la recherche documentaire dans nos écoles ne doit donc jamais se limiter à l'initiation aux techniques de recherches de l'information liées aux technologies nouvelles ; cette initiation doit être impérativement complétée par une initiation à la recherche du sens, de la signification des informations trouvées et rendues, apparemment du moins, plus facilement accessibles grâce aux TICE. La facilité offerte par la recherche en langage naturel ne concerne que l'information. Celle-ci doit être identifiée, inscrite dans un ensemble, c'est à dire cadrée ; c'est ce que font les classifications.

L'apport des langages contrôlés spécialisés

Les classifications encyclopédiques permettent de réfléchir au niveau des catégories générales et d'établir des liens entre les différents chapitres du savoir, en forgeant ainsi un esprit de synthèse. Les langages contrôlés de type thésaurus entraînent, quant à eux, vers une réflexion sur le langage et contribuent à l'acquisition d'un esprit d'analyse. En d'autres termes, avec les classifications, les documentalistes travaillent au niveau macroscopique des savoirs. Les thésaurus permettent d’œuvrer avec les élèves, au niveau microscopique du langage dans lesquels sont exprimés ces savoirs. Cela permet également de faire acquérir la démarche rigoureuse et logique liée à toutes tâches portant sur les définitions et la découverte de l'environnement linguistique des termes.

En effet, les thésaurus sont nés de la volonté de réduire la polysémie du langage naturel, source de bruit et de silence, de gaspillage de temps et d'argent, lors d'une recherche d'information.

Sans retracer l'histoire des thésaurus, rappelons toutefois qu'avec cet outil linguistique né dans les années 60, les documentalistes introduisent dans la technologie documentaire un concept entièrement nouveau : celui de la post-coordination. Le thésaurus est qualifié de langage à structure combinatoire par opposition aux langages à structure hiérarchique avec lesquels leur créateur entendent opérer une rupture. Les premiers langages thésaurus sont en effet constitués d'unités sémantiques les plus fines possibles nommées unitermes qui obligent à réfléchir à la valeur linguistique du mot : valeur morphologique, sémantique.. Plus tard, les systèmes évoluant, un certain degré de pré-coordination redevient possible, permettant ainsi un enregistrement de concepts plus pertinents et plus précis. Par exemple, "Bibliothèque universitaire" est un "mot" documentaire plus précis que "Bibliothèque ET université", unitermes combinés, avec un bruit possible.

Plus tard, les langages d'interrogation viennent compléter le panorama des langages documentaires. Ces derniers obligent leur utilisateur à établir une équation de recherche selon une démarche identique - bien que beaucoup moins ample - à celle qui préside à la construction d'un thésaurus. Cette démarche consiste à poser une loupe sur chacun des termes composant le thème de la recherche et à avoir pour chacun d'entre eux une rigueur linguistique et logique pouvant conduire à la créativité.

La rigueur linguistique entraîne à déterminer la ou les formes du mot, à établir la liste des termes dérivés et distinguer les homonymes en précisant le sens du mot, objet d'étude et à en découvrir les synonymes.

La rigueur logique entraîne à définir le concept étudié selon la démarche intellectuelle de la définition. Car un concept se définit d'abord par les connaissances qu'il rassemble. C'est ce que les logiciens nomment la "connotation ou compréhension" Mais le concept est également le résultat d'une autre démarche mentale qui conduit l'esprit à généraliser, c'est à dire à édifier un genre. C'est ce que les logiciens désignent par «généralisation ou extension». Un concept est donc un rapport entre une compréhension et une extension. La possibilité de hiérarchiser les concepts est à l'origine du raisonnement discursif (tel le syllogisme). On comprend donc l'importance pour l'élève d'acquérir la démarche intellectuelle au terme de laquelle un mot est devenu un "terme" (où commence où s'arrête sa signification) et un "concept" c'est à dire ce que l'on conçoit comme termes spécifiques ou termes génériques de la famille sémantico-hiérarchique du mot concerné.

La créativité des relations associatives

La recherche autour du mot analysé entraîne à associer ce terme avec d'autres concepts issus d'autres chaînes hiérarchiques et à en comprendre le rapport. Les nouvelles technologies ont attiré l'attention sur la nature hypertextuelle de tout travail intellectuel. Depuis longtemps déjà, les associationnistes ont souligné l'importance de l'association dans la vie mentale. Elle permet, comme le souligne V. Bush, père du moderne hypertexte, de nouer des liens entre une information quelconque et n'importe quelle autre. Sans engager ici la discussion sur la valeur de la pensée associative, il semble toutefois important de souligner le danger de l'hypertexte quand il est subi. C'est à dire quand la nature de la relation ou des liens qui relient les informations entre elles n'est pas créée ou recréée - c'est à dire comprise - par celui qui la vit. En effet, si l'association est chemin vers la connaissance, il importe de trancher et de dire s'il s'agit de l'association mentale, activité de l'esprit qui, constatant des causes, les associe librement à des effets. S'agit-il, au contraire, d'associations déjà faites, établies en amont par d'autres qui constatant des causes peuvent imposer des effets qui ne sont pas toujours scientifiques (principe de la propagande).

L'hypertexte peut, en ce sens, se révéler être un outil dangereux, outil de manipulation obligeant à percevoir inconsciemment des associations déjà créées et à les assimiler passivement.

L'intelligence implique l'aptitude à inventer et la compréhension active, libre et créatrice des rapports ; L'élève qui navigue dans un hypertexte fait-il fonctionner cette aptitude ? Le thésaurus, explicitant les relations qui unissent entre eux les descripteurs, offre une assistance précieuse au documentaliste chargé - au même titre que les autres enseignants - d'éveiller les intelligences au sens étymologique : inter-lego = entre les liens.

Comprendre la nature des relations unissant des informations entre elles, c'est s'assurer de l'appropriation du savoir par l'élève, le placer en situation active et créative. Le rapprochement entre deux concepts dont on ignore encore les rapports qui les unissent reflète une certaine gradation de la science où l'on commence par rapprocher deux faits dépourvus de rapports immédiats pour étudier ensuite leur co-variation et les intégrer enfin, le cas échéant dans une théorie. C'est ainsi que les rapports unissant électricité et magnétisme d'inconnus sont devenus connus, grâce à la recherche scientifique.

Conclusion : Complémentarité pédagogique des langages documentaires

On assiste, à un moment de l'histoire des langages documentaires, à une fusion des deux types de langages traditionnellement distingués. Les langages à structure hiérarchique se dotent des moyens leur permettant de devenir combinatoire ; les langages à structure combinatoire étant, par nature, également hiérarchique. Si cette distinction devient caduque pour le professionnel de l'information, elle doit cependant rester vivante pour le professeur-documentaliste car elle lui permet d'intervenir à deux niveaux de la formation méthodologique de l'élève en l'entraînant dans l'apprentissage d'exercices intellectuels complémentaires pour atteindre le double objectif de tout apprentissage par l'élève : l'appropriation du savoir pour la construction de sa personne aujourd'hui, et son épanouissement demain.

[1] FEYLER, François.- De la différence entre langage d’indexation et langage d’interrogation.[en ligne].-Paris : CNDP, 1999[consulté le 5 janvier 2000].
http//savoirscdi.cndp.fr/culturepro/actualisation/linguistique/LangageFeyler.htm

[2] ATTALI, Jacques.- Hypermonde et géopolitique.- Documentaliste – Sciences de l’information, 1998, vol 35, n° 3, p. 139-143

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