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L'enseignement du fait religieux à l'école

Par Marie-Hélène Pillon pour Savoirs CDI,
[février 2003]

Mots clés : fait religieux

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Jean-Pierre Rioux [photographie Ouest-France, reproduction autorisée]
Jean-Pierre Rioux [photographie Ouest-France, reproduction autorisée]

Interview de Jean-Pierre Rioux, inspecteur général de l'Education nationale

Pouvez vous définir le "fait" religieux ? Et faites-vous une distinction entre le fait religieux "fait historique" et la signification actuelle ?

Jean-Pierre Rioux : Le "fait religieux" que l'Education nationale veut poser aujourd'hui comme objet d'enseignement a trois caractéristiques, bien mises en valeur dans le rapport de M. Régis Debray : premièrement, son évidence ne doit plus être passée sous silence, car il se constate et s'impose à tous, au point d'être une caractéristique du monde tel qu'il est ; deuxièmement, reconnaître un fait ne lui donne aucun statut moral ou épistémologique, et ne conduit pas à prendre parti ; troisièmement, tout fait est englobant et le "fait" religieux ne privilégie donc aucune religion particulière, considérée comme plus "vraie" qu'une autre.
Il n'y a aucune distinction à faire entre la nature et le rôle historique du fait religieux aujourd'hui et dans le passé.

Le fait religieux se confond-il avec l'histoire des religions ?

Jean-Pierre Rioux : Non. Il ne s'agit pas d'un enseignement religieux où l'on donnerait à la croyance le même statut qu'au savoir, et pas davantage d'un enseignement d'histoire des religions au sens strict. C'est l'enseignement d'un fait de société et de culture, visible dans l'aventure humaine hier comme aujourd'hui, qui déborde la croyance privée et l'inclination individuelle et identitaire.

Pourquoi enseigner le fait religieux à l'école ?

Jean-Pierre Rioux : A l'ouverture du colloque de novembre 2002 sur cet enseignement (dont les actes vont être bientôt disponibles), M. le Président de la République et M. le Ministre délégué l'ont clairement indiqué : " Dans le monde d'aujourd'hui, la tolérance et la laïcité ne peuvent pas trouver de bases plus solides que la connaissance et le respect de l'autre, car c'est du repli sur soi et de l'ignorance que se nourrissent les préjugés et les communautarismes. Renforcer la connaissance des religions, améliorer l'enseignement du fait religieux dans l'ensemble des matières concernées au collège et au lycée, suivre ces manifestations dans l'histoire, dans les arts, dans la culture de chacun, tout cela confortera l'esprit de tolérance chez nos jeunes concitoyens, en leur donnant les moyens de mieux se respecter les uns les autres ".
Il est inutile, je pense, d'ajouter que ces propos et ces ambitions sont de très rude actualité, parfois, dans certaines classes...

Le rapport Joutard en 1989 préconisait l'introduction d'un enseignement de l'histoire des religions qui a été pris en compte dans les programmes de 1995-1996. Alors pourquoi en reparle-t-on autant ? Est-ce une accélération liée à l'actualité (le 11 septembre 2001, la violence dans les établissements, le projet de construction de mosquées en France ...)

Jean-Pierre Rioux : Oui, bien entendu et l'Education nationale s'honore en répondant vite et à bonne hauteur. Pour toutes les raisons qui viennent d'être dites, actualité comprise, et 11 septembre en tête. Les nouveaux programmes d'histoire ont de fait intégré très heureusement les religions dans leurs libellés et leurs questionnements depuis plusieurs années. Mais sans franchir l'étape que nous impose, aujourd'hui, la révélation par l'actualité quotidienne du poids et du rôle du facteur religieux dans l'évolution de la planète et de chacune de ses sociétés. Ce fait-là est à examiner comme une " donnée immédiate de la conscience " du monde d'aujourd'hui, scientifiquement, objectivement, sans a priori, avec tout l'esprit critique nécessaire, sans prêche ni morale : en bon et plein esprit laïque, en somme.

N'y a-t-il pas nécessité à souligner de nouveau la modernité de l'idée de laïcité ?

Jean-Pierre Rioux : " Modernité " est un mot-valise qui a déjà beaucoup servi. Et n'oublions pas qu'il y a un siècle une version anticléricale de la laïcité prétendait préfacer la mort des religions et le triomphe de la science. Mieux enseigner le fait religieux dans l'esprit qui vient d'être dit montrera plutôt la vitalité et le renouvellement de l'idée de laïcité.

De nombreux enseignants s'appuient déjà sur l'histoire des religions, l'enseignant d'histoire mais aussi le professeur de lettres, de musique, de philosophie et d'arts. Qu'apporterait de nouveau à cet égard l'enseignement du fait religieux ?

Jean-Pierre Rioux : Sommes-nous si certains que cette affirmation soit vraie ? Croyez-vous que les enseignements du français, par exemple, ont été emplis d'histoire religieuse des œuvres ? Il faut certes partir d'un constat de ce qui est déjà, effectivement, acquis dans les programmes et les classes, pour toutes les disciplines concernées (leur liste n'est pas close et toutes les propositions sont bienvenues). Mais cet enseignement du fait religieux doit avoir d'abord un effet rétroactif et doit être un fil rouge pour donner une vision globale et cohérente de la part du religieux dans l'évolution du monde.

Cet enseignement nécessite-t-il selon vous des méthodes d'enseignement différentes ?

Jean-Pierre Rioux : Non, dans un premier temps, quand l'initiative doit fleurir. Surtout pas même, si l'on veut l'inscrire dans les enseignements disciplinaires. Il y aurait même à craindre pour lui s'il était refoulé aux marges de la classe.

Régis Debray dans son rapport de mission "L'enseignement du fait religieux dans l'école laïque" remis au Ministre de l'Education en 2002 écrit "le religieux est transversal à plus d'un champ d'études et d'activités humaines". Pensez vous que les nouveaux dispositifs (IDD, TPE... ) permettront d'aborder de façon transversale, pluridisciplinaire et plus concrète aussi, les questions religieuses ?

Jean-Pierre Rioux : Oui, sans aucun doute. Mais cette approche transversale doit être conjointe avec une approche disciplinaire, pour cimenter cet enseignement.

En dehors des références historiques, culturelles ou artistiques au religieux, que manque-t-il selon vous dans la formation des enseignants ?

Jean-Pierre Rioux : Les enseignants, comme nous tous, vivent dans une société profondément sécularisée et la France l'est même davantage, pour raisons historiques bien connues, que d'autres pays d'Europe. Ils ont donc spontanément, comme nous tous, le sentiment que le facteur religieux a perdu de sa force, ou même s'est éteint, et n'entre plus en jeu pour expliciter le destin des êtres et des peuples. Sortir de cette conviction là, en toute laïcité de l'approche, sera chez eux la preuve qu'ils sont de vrais et francs éducateurs, soucieux d'abord de transmission, d'héritage et d'avenir pour les jeunes qui leur sont confiés. C'est pourquoi l'action prioritaire que M. le Ministre a demandée aux IUFM me semble stratégiquement si opportune et si indispensable.

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