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Des jeux au CDI : quelle place pour quels usages ?

Par Entretien mené par Nicolas Bureau, atelier Canopé de Nîmes,
[juin 2017]

Mots clés : jeu (loisirs), jeu éducatif

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Marie-Cécile Isenmann est professeur documentaliste au collège Elsa Triolet de Beaucaire (Gard), elle est formatrice et chargée de mission au sein de la CARDIE dans l'académie de Montpellier. Elle anime plusieurs projets utilisant le jeu comme élément de socialisation et d'apprentissage.

Bonjour Marie-Cécile, pouvez-vous présenter votre établissement ?

Le collège Elsa Triolet est un établissement urbain situé à l'extrémité du Gard et en limite des Bouches du Rhône. C'est un établissement REP de 550 élèves, qui comprend une classe ULIS et une SEGPA.

Environ 50 % des élèves sont boursiers (contexte économique et social très défavorisé), mais la mixité sociale reste un atout et une richesse au collège.

Le CDI joue un rôle important comme lieu de vie et d'ouverture.

Depuis plusieurs années vous développez un espace jeu et des activités avec le jeu. Comment cela est perçu dans l'établissement ?

Il existe une collaboration efficace entre le CDI et la vie scolaire, nous travaillons en confiance. C'est la même chose avec la Direction ainsi qu'avec les collègues enseignants.

Le CDI est très fréquenté : quand ils n'ont pas cours et que je suis disponible, les élèves qui sont en permanence peuvent venir au CDI. Il y a une moyenne de 25 élèves par heure, de tous les niveaux, de la sixième à la troisième.

Malgré cette fréquentation et un taux d'emprunt élevé, les élèves avaient parfois (ou ont parfois encore) du mal à ne pas confondre CDI et foyer ou « café du coin » : on ne vient pas au CDI pour discuter avec ses camarades. Pour autant, le CDI n'est pas qu'un lieu de travail, et la décoration ainsi que la signalétique récemment refaites vont en ce sens. Le CDI a été pensé comme espace de travail, certes, mais aussi de détente et de bien-être.

La question fut donc celle-ci : si l'on ne vient pas pour bavarder, mais que l'on ne veut pas non plus faire des recherches, travailler ou lire, que faire ? Jouer !

L'idée était cependant déjà là il y a quelques années. En effet, et en collaboration avec une collègue de mathématiques, nous avions organisé un club énigmes (énigmes mathématiques, casse-tête, tours de magie, etc). Ce club avait connu un franc succès.

Un club Jeux de société a pris le relais cette année. Il a lieu le vendredi lors de la pause médiane et s'adresse à tous. Il accueille en moyenne 20 élèves par séance. Les élèves en parlent entre eux et veulent y jouer à d'autres moments (heure de temps libre ou pause médiane).

Comment les activités s'organisent-elles dans le temps ?

Les élèves ont plusieurs moments où ils peuvent venir jouer, des temps libres ou organisés. Les situations sont diverses, en voici les principales modalités :

  • Jeu au CDI sur temps libre : l'étagère consacrée aux jeux étant facilement repérable, les élèves demandent d'eux-mêmes à découvrir tel ou tel jeu. Lorsque je remarque une éventuelle dissipation, je propose aux élèves de jouer.
  • Jeu au CDI lors du club.
  • Jeu au CDI dans le cadre d'un cours : par exemple, pour la dernière séance de l'année avec les 6e, j'ai inventé un jeu de l'oie, qui fait réviser les différentes notions et compétences abordées.
  • Jeu au CDI dans le cadre d'un cours/EPI : autre exemple, sur le thème des héros et super-héros. Dans le cadre des cours de français et d'anglais, les élèves ont cherché des images en ligne, les ont recadrées, formatées pour fabriquer un memory. Ils ont ensuite bien sûr joué à ce jeu, et c'est à présent tous les élèves du collège qui peuvent en profiter. Cela a été une réelle source de motivation.
  • Jeu au CDI pour cerner le profil cognitif d'un élève : en début d'année dernière, j'ai utilisé les jeux pour cerner les compétences d'une élève nouvellement arrivée en ULIS (collaboration avec la coordonnatrice de l'ULIS).
  • Jeu en classe mais hors CDI : les jeux sont empruntés par des collègues (AP, veille de vacances, en lien avec le programme, etc).

Comment s'est conçu le projet ?

Le projet est pensé en lien avec le Projet d'Académie 2015-2018 (axe 1 essentiellement : la réussite des élèves et les conditions d'apprentissage), le référentiel de compétences spécifiques aux professeurs documentalistes de 2013 et le Projet d'Etablissement 2016.

Le projet a bénéficié d'une double initiative, le succès d'un club énigmes, il y a quelques années, et la volonté de distinguer CDI et foyer tout en proposant aux élèves des activités qui ne soient pas forcément perçues comme scolaires (la lecture reste scolaire pour certains élèves) alors qu'elles les font pourtant travailler… différemment.

Quels sont vos objectifs ?

Pour engager le processus d'apprentissage voire de métacognition chez l'élève, encore faut-il qu'il n'en soit pas empêché, qu'il sache qu'il peut y (re-)trouver du plaisir et que cela le motive.
La question des relations interpersonnelles (avec les pairs, avec le/la prof-documentaliste) et des situations informelles d'apprentissage met les élèves en posture apprenante (et pour certains, ce n'est pas rien, pensons à l'inclusion). Le jeu, par la valorisation des compétences sociales des élèves, permet donc un travail sur l'estime de soi. Les activités s'organisent entre pairs sur un temps qui n'est pas toujours pensé comme étant scolaire. Je remarque aussi que la pratique du jeu facilite l'intégration au sein du collège.

L'apport du jeu est également cognitif : il permet la diversification des situations d'apprentissage, l'ouverture culturelle. Dans le cadre de l'AP par exemple, nous utilisons le jeu pour des élèves à besoins éducatifs particuliers, cela permet de différencier les pratiques pédagogiques.

Enfin, jouer favorise l'autonomie des élèves à la fois dans le déroulement du jeu comme dans le choix de celui-ci (les élèves sont prescripteurs).

Face à la thématique du climat scolaire, le jeu se révèle être un sas de décompression au sein de journées parfois chargées. Il laisse place aux émotions, et cet aspect émotionnel, favorisant un sentiment de bien-être et une motivation, est au service de l'apprenant. Forcément, tout cela induit un certain lâcher-prise chez l'enseignant, qui va de pair avec une flexibilité certaine.

Votre espace jeux est clairement identifié par les élèves, comment l'organisez-vous ?

Par manque de place, l'espace ludothèque est une étagère sur laquelle se mêlent les livres que j'ai utilisé pour le club énigmes, des livres de quiz et les 30 jeux que nous avons pour l'instant. Je me contente de les ranger par taille. Cette étagère est située derrière le bureau de la documentaliste. En début d'année, les élèves demandent le jeu souhaité, je ne les oriente pas… mais ils me demandent souvent conseil. Au fur et à mesure de l'année/de leur scolarité, les élèves se servent seuls après mon accord.

Il est intéressant de noter qu'il y a un effet de mode au cours de l'année. En septembre, ils voulaient tous jouer à Dobble ; aujourd'hui, ils me demandent Concept et Tangram.

Existe-t-il un mode de fonctionnement particulier pour cet espace dédié ?

Je présente tout d'abord les jeux aux élèves, puis cela se fait beaucoup par l'échange. Progressivement les élèves deviennent autonomes. Les jeux ne peuvent pas être empruntés, les élèves sont donc beaucoup au CDI, il faut accepter l'idée que le silence est impossible.

Lorsque vous devez faire l'acquisition de nouveaux jeux quels sont ceux que vous privilégiez ?

Des jeux qui se pratiquent aussi bien seul qu'en groupe. Je m'efforce de choisir des jeux qui sont représentatifs de toutes les disciplines. Je propose des jeux de stratégie, de mémoire, de culture, de dextérité, d'imagination, de bluff, de conceptualisation, de logique. Enfin, j'essaye de couvrir tous les niveaux, mais comme pour les livres, certains élèves ont besoin de jeux faciles d'accès, déjà connus (jeu des 7 familles) avant de pouvoir se lancer dans d'autres jeux, plus complexes, en fonction de leur intérêt/âge/compétences.

Quels sont vos partenaires dans l'établissement et hors établissement sur les projets autour du jeu ?

Les enseignants, la vie scolaire, le FSE. Un collègue de lettres, féru de jeux de société, est également de très bon conseil. Les vendeurs spécialisés aussi, bien sûr ! Le FSE finance le budget d'acquisition des jeux pour 150 € par an depuis deux ans.

Quel temps est consacré au jeu ? Cela a-t-il un impact sur l'occupation du temps au CDI par les élèves, par vos collègues, par vous ?

Les jeux sont constamment utilisés, mais proscrits lors de la récréation car le temps est trop bref, et il y a trop d'élèves (jusqu'à 70 !). Les collègues sont parfois étonnés de voir l'enthousiasme de certains élèves lorsqu'ils jouent. Je les ai amenés à s'y intéresser davantage, d'où l'idée commune d'en créer lors d'EPI.

J'y consacre, pour ma part, du temps en début d'année (pour les 6e) ou lors de l'achat de nouveaux jeux. Il s'agit d'aider les élèves à s'approprier les règles. Ils deviennent ensuite eux-mêmes médiateurs pour les autres élèves.

Les élèves ont-ils modifiés leur comportement vis-à-vis du CDI ? (fréquentation, socialisation, autonomie,…)

Je constate moins de nonchalance (élèves avachis et cerveau à l'arrêt) ou de bavardages (« café du coin »). Cela m'a également permis d'attirer d'autres usagers, comme les garçons de 4e et de 3e, qui venaient un peu moins à mon arrivée il y a cinq ans. Pour moi, c'est une réelle satisfaction, d'autant plus que l'espace s'ouvre alors sur d'autres possibles : les élèves qui sont venus pour les jeux découvrent les livres et empruntent. Le lien se fait.

Aujourd'hui quels points positifs pouvez-vous mettre en avant ?

Premier point, parce que c'était un préalable : l'accueil positif par l'ensemble des usagers du collège. Il va aujourd'hui de soi que cet espace va se développer. Deuxième point, la fréquence de l'utilisation des jeux : il ne se passe plus une heure sans que les élèves qui viennent sur leur temps libre jouent (entre 1 et 4 tables). Troisième point positif, l'autonomie des élèves : ils se servent, jouent et rangent seuls. Quatrième point, l'implication : certains élèves et enseignants sont prescripteurs, voire donnent d'anciens jeux.

Et quelles sont les limites que vous posez ?

La première limite est sonore : parfois trop d'enthousiasme ! Je considère le CDI comme un écosystème sans cesse en évolution. D'année en année, j'essaie d'aller vers le plus d'autorégulation possible (de soi à soi, de soi vis-à-vis du groupe). Pour lutter contre le bruit, j'utilise une clochette, que je fais sonner lorsque le niveau sonore est trop élevé. Lors de jeux, les élèves l'utilisent en autonomie (un élève est « gardien du calme »). Je viens d'acheter un bol chantant, je vais le tester également.

Le lien entre espace de travail et espace de détente est fluctuant en fonction du groupe présent. Mais tous les élèves connaissent les règles du lieu. S'il est besoin de hausser la voix, les élèves savent en quoi ils ont passé la limite.

Côté rangement, le manque de place est pour l'instant une vraie limite. Nous allons rajouter un caisson, mais l'espace va prochainement venir à manquer.

Le temps : en début d'année, cela demande une médiation par le professeur-documentaliste. Cela représente donc un investissement souvent chronophage et qui empiète sur mes autres actions et missions. Parfois, ce temps consacré au jeu est difficilement compatible avec les autres activités liées à la rentrée.

Quelle(s) évolution(s) du projet envisagez-vous ?

J'ai déjà une liste de jeux à acquérir prochainement pour 2017-2018. Et bien sûr, je compte créer de nouveaux jeux en fonction des projets...

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