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Entretien avec Elodie Keller, professeur documentaliste

Par Karen Chabriac,
[septembre 2013]

Mots clés : méthode pédagogique, jeu éducatif

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Elodie Keller est professeur documentaliste dans l'académie d'Aix-Marseille depuis 2005, en poste au collège du Mont d'Or à Manosque. Elle est également animatrice TICE dans le dispositif académique qui accompagne les usages pédagogique du numérique (Point Ac@r).

Bonjour, pouvez-vous nous dire pourquoi les jeux sérieux ?

Elodie Keller : C'est dans ce cadre du dispositif académique qui accompagne les usages pédagogique du numérique (Point Ac@r) que je me suis intéressée aux jeux sérieux. Utilisatrice de jeux sérieux dans mon action pédagogique, elle a notamment participé à l'expérimentation sur les jeux sérieux de mon académie [1].

Quels outils utilisez-vous pour mettre les jeux sérieux à disposition des élèves ?

Elodie Keller : Dans le CDI, tous les jeux accessibles et autorisés au CDI sont affichés à proximité des postes informatiques. J'ai également « détourné » le matériel promotionnel fourni par l'un des éditeurs de jeux sérieux. Ceux-ci fournissent des cartes postes pour les transformer en tapis de souris, tout simplement en les collant sur les bureaux et en les recouvrant de film transparent autocollant !

Dans l'ENT de mon collège, j'ai créé un dossier de signets (l'équivalent des favoris dans un navigateur internet) que j'ai partagé avec tous les élèves de l'établissement, ce qui leur rend accessible les jeux sérieux sélectionnés par leur compte ENT, en un seul clic, sans avoir à taper une adresse internet, ni faire une recherche dans un moteur de recherche. Ce qui est intéressant dans ce partage de liens dans l'ENT, c'est que les élèves en ont une pratique quotidienne (consultation de messagerie, cahier de textes, accès au logiciel documentaire…)

Quels types de jeux sérieux mettez-vous à disposition ? Quels critères de sélection utilisez-vous ? Quelles modalités de choix ?

Elodie Keller : Je mets à disposition deux types de jeux, que je choisis de façon différente :

D'une part, j'ai demandé à tous les enseignants de discipline de me soumettre des idées de jeux sérieux, ou des jeux qu'ils soumettaient à leurs élèves. Ces jeux sont plutôt des petits jeux à caractère éducatif, souvent en flash, mais je ne les qualifie pas personnellement de jeux sérieux, car ils ne développent pas de scénario pédagogique en tant que tel (jeux géographiques, jeux mathématiques, quiz de langues vivantes). Pour ces jeux, je fais entièrement confiance au regard pédagogique de mes collègues.

D'autre part, je propose des jeux qui ont fait partie de l'expérimentation académique en fonction des problématiques propres aux préoccupations de notre collège (développement durable et usages responsables du numérique). Ma préférence va aux jeux sérieux qui proposent un réel scénario, une progression, des apports à la fois de connaissances mais surtout de compétences, et notamment le savoir-être (responsabilité, autonomie, citoyenneté). Ce qui est important également, c'est le caractère « rejouable » du jeu pour améliorer les compétences du joueur.

Pour trouver de nouveaux jeux sérieux, je glane mes informations sur différentes sources (Ludovia, des Scoop-it sur les jeux sérieux…)

Les aspects ludiques présents dans les jeux sérieux ne génèrent-ils pas une « mono-activité » chez certains élèves ? Une agitation ? N'y a-t-il pas un risque de dérive ? Comment gérez-vous ces tensions éventuelles ? Pour ceux qui hésiteraient que leur diriez-vous ?

Elodie Keller : Dans le CDI où j'enseigne, je dispose de huit postes informatiques. Les règles - implicites - entre les élèves et moi sont connues de tous : la priorité pour l'accès aux postes informatiques va aux recherches documentaires et, s'il reste des postes disponibles, alors l'élève peut jouer. Il doit me demander l'autorisation. Et s'il y a trop d'agitations liées à l'utilisation du jeu, je mets un terme non négociable à l'activité. Pour les jeux ayant un fond sonore, j'ai installé des casques, et l'élève peut alors les utiliser, ce qui veut dire qu'il s'isole des autres et par conséquent n'est pas tenté de bavarder avec son voisin. Souvent, je m'arrange pour « intercaler » les activités sur les ordinateurs (les ordinateurs sont disposés en ligne) : un élève en situation de recherche, un élève joueur ! La dérive éventuelle ce sont les élèves « accros », qui ne viennent que pour jouer. Mais je modère leurs accès, ayant la chance d'exercer dans un collège de 450 élèves, je connais plutôt bien chacun des élèves et leurs pratiques. Ce qui est intéressant, ce sont les échanges qui peuvent naître de l'utilisation des jeux sérieux, et notamment celui sur le développement durable : les élèves jouent parfois à deux sur le même poste et engagent des discussions sur les choix à faire. Bien entendu, parfois, c'est un peu bruyant, mais peu importe, ce sont des échanges riches, et l'élève qui sait partage avec celui qui ne sait pas.

Ce que j'ai envie de dire aux collègues professeurs documentalistes qui craindraient de proposer aux élèves des jeux sérieux, c'est lancez-vous ! Il vaut mieux des élèves qui jouent à des jeux que vous avez sélectionnés, que les voir traîner dans un coin du CDI sans savoir quoi faire ! Si au début, c'est un peu difficile de les gérer, très rapidement, ils comprennent les règles d'utilisation et ne sont pas ingérables pour autant. Pour ma part, je leur fais même tester des jeux : quand je repère un jeu intéressant, je ne suis pas sûre que ce qui me convient à moi conviennent à mes jeunes adolescents, donc j'ai un petit groupe d'élèves à qui je propose des nouveaux jeux et qui me font un retour de leurs usages pour savoir si je vais les proposer au plus grand nombre ou si l'intérêt est moindre. Certains trouveront cette démarche démagogique, mais je considère que nos premiers utilisateurs doivent pouvoir également donner leur avis. Et je tiens à dire aussi que même si dans le CDI où j'exerce les jeux sérieux sont autorisés, j'ai toujours autant d'élèves lecteurs passionnés de magazines, de BD, ou qui feuillettent des romans pour en emprunter. De même les recherches documentaires sont aussi nombreuses qu'auparavant !

Et dans la formation à la maîtrise de l'information, utilisez-vous les jeux sérieux ?

Elodie Keller : Dans le cadre d'une progression entre la 6ème et la 3ème sur les usages responsables du numérique (notamment les nouveaux items du domaine 2 et du domaine 5), j'organise, en partenariat avec les enseignants de 4ème, une séquence qui intègre l'utilisation de 2025 ExMachina [2]. Ce jeu sérieux a ma préférence depuis plusieurs années déjà : il est un vrai déclencheur de débats et de discussions avec les élèves.

Pour cette séquence, je commence déjà en amont à faire passer un petit questionnaire sur les centres d'interêt et les pratiques internet des élèves : plutôt les réseaux sociaux ou les blogs, ou l'usage du téléphone portable, ou les jeux en ligne. En fonction des résultats, j'adapte ma séquence et je l'oriente vers l'un des épisodes de 2025.

Je débute les deux heures par un tour de table des élèves : leurs usages, leurs pratiques, ce qu'ils savent, ce qu'ils croient savoir. Je leur explique ensuite le scénario du jeu. Je leur laisse le choix : ils peuvent jouer seul, ou à deux. Ils ont le droit de parler, d'échanger, de se montrer ce qu'ils ont fait d'un ordinateur à l'autre. Pour ce moment, il faut accepter que cela soit un peu bruyant. La partie dure environ 25 minutes.

Pendant ce temps, j'adopte une position très en retrait : je les accompagne lorsqu'ils n'arrivent pas à progresser dans le jeu, sur des questions du type « Faut cliquer où ? » mais je n'interviens en rien dans leurs choix. A la fin de la partie, je leur demande de noter les résultats d'analyse donnés par le jeu. Nous nous servons de ces résultats pour lancer le débat autour de l'usage d'internet, des réseaux sociaux, des données personnelles. Je les laisse s'exprimer librement tout en leur donnant les informations que je souhaite faire passer.

A l'issue de cette séquence, je leur demande de remplir un petit questionnaire papier sur leur ressenti et sur ce qu'ils ont appris. J'en profite pour valider des items du B2I.

Dans le cadre de séquence pédagogique ma préférence va à 2025 ex machina, mais je vais tester l'an prochain avec les élèves de 6ème un petit jeu que l'on vient de me faire découvrir qui s'appelle Mission IRD et est réalisé par Claire Cassaigne, professeur documentaliste de l'académie de Paris. Je ne sais pas encore comment je vais l'intégrer à ma progression, mais je vais y réfléchir… [voir encadré]

Selon vous, que cela apporte-t-il à vos élèves ?

Elodie Keller : Il me semble que le jeu est « secondaire », qu'il est prétexte au dialogue et qu'il libère la parole. Ce qui plaît aux élèves c'est d'avoir un espace d'expression.

Ce qui est enrichissant, c'est l'interaction au cours du jeu : les élèves s'aident les uns les autres, commentent leurs décisions à voix haute, s'interpellent sur les choix à faire.

Ce qui est intéressant, ce sont les élèves en “rupture”. Dans le jeu, ils peuvent être très performants, prouver au groupe et à l'enseignant qu'ils peuvent réussir dans un autre domaine.

Que cela apporte-t-il à votre pratique enseignante ?

Elodie Keller : D'un point de vue pédagogique, valider du B2I à partir du jeu présente un réel intérêt.

Ce qui est intéressant avec les élèves, c'est qu'on entre dans “leur monde” avec le jeu. On leur propose du jeu pour faire de la pédagogie et distiller de la connaissance. Ils sont immédiatement plus réceptifs, plus attentifs.

Humainement, cela a permis d'établir un dialogue qui n'aurait peut-être pas eu lieu autrement avec les élèves. Je ne suis pas certaine que je pourrais obtenir une telle liberté de paroles sans le jeu.

Y a-t-il autre chose que vous aimeriez exprimer et qui ne puisse l'être au travers de ces questions ?

Elodie Keller : Je voudrais juste préciser qu'il ne faut pas tout mélanger : jouer à l'école est intéressant, mais tout ne peut pas passer par le jeu.

Le jeu n'est pas un but en soi. On ne joue pas pour jouer. Le jeu n'est pas une finalité, mais un support.

Pour aller plus loin

Dans le cadre du projet "Ressources numériques et lutte contre la fracture numérique" du CRDP de Paris et du Fonds Social Européen, Claire Cassaigne a conçu un jeu destiné à l'initiation à la recherche d'informations. Ce dernier, intitulé « Missions IRD » se découpe en 3 missions visant à réinvestir des notions vues en cours et se préparer à l'évaluation.

Le détail de l'expérience est consultable ici : http://fenetresur.wordpress.com/2013/05/03/missions-ird-un-jeu-serieux-pour-reviser-lird/

Notes de bas de page

[1] cf. entretien avec Anne Wix

[2] http://www.2025exmachina.net

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