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Dossier

Quignard

Pascal Quignard et les arts

par Anaïs Frantz, docteur en littérature et civilisation françaises, chercheur associé à la Sorbonne Nouvelle Paris 3, enseignante au Centre Parisien d’Études Critiques et à l’Institut d’Études Européennes (IEE).

Lubin Baugin (1612/1613-1663), Nature morte à l’échiquier,
huile sur toile, 0,550m x 0,730m, Paris, musée du Louvre,
© RMN/ Gérard Blot

Comme Mireille Calle-Gruber le fait remarquer dans l’introduction aux actes du colloque universitaire international « Pascal Quignard au large des arts ou la littérature démembrée par les muses » [1], si Pascal Quignard a finalement choisi la littérature, après avoir composé de la musique – il joue du piano, du violoncelle, de l’alto et de l’orgue – et peint sur divers supports – et brûlé partitions et toiles –, l’œuvre littéraire s’écrit, et vit véritablement, avec les arts, la musique et la peinture essentiellement [2], mais pas seulement. La danse et le théâtre, ainsi que le cinéma, sont appelés par l’œuvre de Pascal Quignard ; l’auteur en retour s’essaie à des écritures autres [3]. Entre Pascal Quignard et les arts, il y a le partage d’un vécu et le dialogue des genres.

1. Le dialogue avec les arts

Pascal Quignard est issu d’une famille de lettrés et d’organistes [4] ; mais plus que des liens familiaux, ce sont des liens d’amitié qu’il noue avec les artistes. L’amitié invente des accords en marge des obligations institutionnelles. Elle respecte la recherche singulière tout en promettant la rencontre qui fait événement et non pas lignée : elle entretient les « intervalles et flexions » [5] nécessaires à la création. « Mon ami Emmanuel Hocquard a écrit : Il n’est de concordance des temps qu’en grammaire, raconte Pascal Quignard en 2010 dans la revue Siècle 21 (où il dialogue d’ailleurs avec Mireille Calle-Gruber). J’ajoute, poursuit-il, aussi, un peu, dans l’amitié » [6].

Le colloque de juin 2010 sur Pascal Quignard et les arts a permis de telles « concordances ». Les Dialogues entre Pascal Quignard et les peintres Valerio Adami et Pierre Skira, le musicien Jordi Savall, le compositeur Michaël Levinas, l’écrivain dramaturge et metteur en scène Valère Novarina, comme les témoignages de Marie Morel, peintre, et Alain Veinstein, écrivain, qui rythmèrent les trois journées en Sorbonne et scandent le livre publié aux Presses de la Sorbonne Nouvelle, ne rassemblent pas une « famille » d’auteurs. On dit « un dialogue de sourds » : le dialogue ne signifie pas l’entente, encore moins l’union. S’il y a accord, c’est au sens musical qu’il faut le comprendre ; s’il y a concordance, c’est, comme l’écrit Emmanuel Hocquard, au niveau grammatical qu’il faut la chercher, c’est-à-dire dans l’œuvre et son espace-temps séparé.

Cela ne veut pas dire que chaque artiste demeure sur le territoire propre que serait la littérature ou la peinture ou la musique. Un dialogue, c’est le tissage d’au moins deux voix, et une voix, ce n’est pas une catégorie ou un genre. La voix de l’artiste résulte d’un travail. Comme chez Platon, ce travail n’est pas étranger à la maïeutique par laquelle Socrate accouche les connaissances oubliées issues des vies antérieures de ses interlocuteurs. Cependant, à la différence des dialogues platoniciens, les Dialogues qui ponctuent les actes du colloque de juin 2010 n’aboutissent pas à l’éclaircissement de la question du rapport entre Pascal Quignard et les arts. Non qu’ils l’obscurcissent à dessein ! Mais ni Pascal Quignard, ni son interlocuteur, Savall, Novarina ou Levinas, ne mène l’entretien comme le fait Socrate : il n’y a pas dialectique. Aucune vérité sur l’essence de l’Art n’est discutée. De même que la viole de Monsieur de Sainte Colombe imite « toutes les inflexions de la voix humaine : du soupir d’une jeune femme au sanglot d’un homme qui est âgé, du cri de guerre d’Henri de Navarre à la douceur d’un souffle d’enfant qui s’applique et dessine, du râle désordonné auquel incite quelquefois le plaisir à la gravité presque muette, avec très peu d’accords, et peu fournis, d’un homme qui est concentré dans sa prière » [7], le dialogue que Pascal Quignard poursuit avec les arts et les artistes accueille une pluralité de voix sans aboutir à l’unisson.