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Poètes en résistancePoètes en résistance

Louis Aragon René-Guy CadouJean CassouRené CharMarianne CohnRobert DesnosPaul ÉluardPierre SeghersRené Tavernier

Poètes

René Char, Fragment « 128 » des Feuillets d’Hypnos
Pistes pédagogiques

Démarche

1) Lecture analytique du texte de René Char dans l’optique de la préparation au commentaire composé et à l’épreuve d’oral.
2) Proposer une question de corpus et la préparer en classe avec les élèves.
3) Proposer aux élèves de choisir un des trois autres textes du corpus puis de rédiger, en travail personnel à la maison, un plan de lecture analytique.

René Char dans le maquis. Céreste, 1943. René Char dans le maquis. Céreste, 1943.
© Roger – Viollet

Corpus

  • René Char, « Fragment 128 », Feuillets d’Hypnos
  • Sylvie Germain : Le Livre des nuits (Gallimard, 1985), passage : « Les gens à nouveau osaient affronter la lumière. […] Le dernier acte était accompli, les soldats toujours en ordre et impeccablement silencieux se retirèrent et reprirent la route. »
  • Henk Breuker : La Peste grise (Éditions EGW, 1996), passage : « Un jour surnaturel a bleui la ville. […] une telle trouille, songe-t-il, ce n’est pas permis. »
  •  Erich Maria Remarque, À l’Ouest rien de nouveau (livre de poche, 1964), p. 181-183, passage : « Il fait clair, une clarté grise, celle du jour qui naît. […] En insistant sur ce mot pour qu’il comprenne. »
Étude analytique du texte de René Char

En 1941, tandis que Breton et d’autres poètes s’exilent, René Char reste en France. Il s’installe à Céreste dans les Basses-Alpes et, sous le nom d’Alexandre, il entre en 1942 dans la résistance. En 1943, il dirige le secteur « atterrissage-parachutage » de l’armée secrète pour la zone Durance. C’est aussi une période de création très féconde pendant laquelle il compose les Feuillets d’Hypnos dont le « Fragment 128 » est extrait. Comment le poète peut-il toucher le lecteur dans ce texte militant ? Montrer comment un auteur en résistance use tour à tour de la conviction et de la persuasion pour faire adhérer le lecteur à sa cause. Nous montrerons l’importance du registre pathétique, ses procédés caractéristiques et ses effets. Nous élargirons l’étude à des auteurs européens dont le militantisme est comparable.

Convaincre

L’universalité de la scène

Ce quasi-reportage pris sur le vif se présente aussi comme un drame universel. À part la référence historique aux SS à la ligne 3, nous ne trouvons pas d’autre précision quant à la date possible de l’exaction rapportée. De même, le narrateur ne donne aucun renseignement sur les lieux où se déroule cette tragédie qui aurait pu survenir sur n’importe quel continent. « Le boulanger » (ligne 1), le « vieux » (ligne 6) et le « maçon » (ligne 16) sont les figures habituelles de tous les villages du monde. Le substantif « habitants » est aussi un terme général. Chaque lecteur peut alors se reconnaître aisément dans ce village torturé.

Une structure orientée

La volonté de convaincre apparaît aussi dans la composition très maîtrisée de ce poème en prose. La première strophe est un modèle de scène d’exposition : quand ? – à une heure matinale ; où ? – dans un village ; qui sont les protagonistes ? – les villageois d’un côté, des SS et des miliciens de l’autre. Le dernier vers, une très courte note, voire une maxime, sert de morale universelle à ce récit. Il appelle le lecteur à adhérer à cette conclusion optimiste et à ce qu’elle implique : s’engager solidairement pour que vive, ou revive, la liberté.
Ces deux temps forts valorisent le récit qu’ils encadrent et le rendent plus convaincant.

Persuader

Ce poème s’adresse à la raison du lecteur mais il cherche aussi à emporter son adhésion.

Un récit haletant

Dès l’abord, le lecteur est pris par le rythme haletant de la scène. Dans la première phrase, l’opposition des adverbes temporels « pas encore » et « déjà » lance la chasse à l’homme. La juxtaposition de quatre participes passés « assiégé, bâillonné, hypnotisé, mis dans l’impossibilité de bouger » souligne autant la fulgurance de cette intrusion que son effet sur les villageois. Dans le texte, de nombreux verbes de mouvement et différentes structures linguistiques accentuent cette violence et son rythme dévastateur (« furent jetés hors des maisons », « sommés de se rassembler », « voler en morceaux », « franchir le cordon », « gagner la campagne », « allées et venues nerveuses », « jaillissant de chaque rue », etc.). Désormais, le temps n’est plus à la réflexion mais à l’émotion brute, pour les personnages, et pour les lecteurs.

Un décor quotidien fracassé

De plus, l’horreur de cette attaque est renforcée par son cadre quotidien, d’ordinaire lieu de refuge et de paix. Le champ lexical de la maison (« porte », « clef », « toit », « grange », « logis ») est omniprésent. Il s’oppose à la violence commise. La première phrase commence de façon sereine – le terme « dégrafé » est presque de l’ordre de l’intime – pour se terminer dans l’horreur, avec le crescendo des quatre participes passés et l’évocation indirecte de la mort, à travers cette « impossibilité de bouger ». L’épisode du vieux un peu sourd suit le même schéma d’opposition entre le calme et la tempête.

Sans titre ou Hommage à René Char. 1945 Victor Brauner, Sans titre ou Hommage à René Char, 1945. Carton, cire, encre (dessin), 18 x 14 cm.
(C) Collection Centre Pompidou, Dist. RMN / Philippe Migeat © ADAGP. Paris, 2010
La dimension poétique

Ce poème en prose qui veut convaincre et toucher est aussi empreint d’un souffle poétique.

Le hors-champ

Tout poème laisse une part d’interprétation au lecteur, c’est le cas de ce récit en prose poétique. Personne, ni le lecteur, ni le poète, ni les habitants n’ont une vision complète du drame qui se dévoile de façon pointilliste et incomplète. Chacun peut la reconstituer selon sa propre sensibilité. Les sons se révèlent être les seuls échos du drame qui parviennent au narrateur. Ils accentuent la terreur éprouvée par chacun (lecteur compris). Le champ lexical des éléments auditifs (« des coups », des « injures », « voix […] hurlante », « coups de pieds et coups de crosse ») témoigne de l’extrême violence des SS et laisse imaginer le pire.

Une vision épique

De même, la fin du récit s’éloigne délibérément du réalisme pour donner du drame une vision élargie, épique, fabuleuse, au sens étymologique du terme. L’adverbe « alors » ainsi que le passé simple « apparut » (ligne 21) soulignent la solennité de l’instant. Ce verbe, qui peut revêtir une connotation religieuse, présente l’arrivée des villageois comme des êtres mus par une force surhumaine. Ici, le réseau lexical de l’eau (« marée », « jaillissant », « ruisselante ») insiste sur le caractère naturel, limpide de cette avancée. Il ne s’agit pas d’un mouvement de révolte conscient, concerté, mais d’une nécessité élémentaire, vitale, absolue, comme l’indique la formulation « dont pas un ne devait se rompre » dans l’avant-dernière phrase. La fin du texte renforce cette impression de quasi-apothéose. Dans la dernière phrase, l’adverbe « farouchement » utilisé avec le verbe « aimer » traduit cette sorte d’adoration apeurée et quasi mystique.

Tout au long du feuillet, le poète montre l’universalité et la force de la solidarité. Ces idées maîtresses gagnent en puissance évocatoire à la fin, lorsque la comparaison des regards des compatriotes, assimilés à « un jet de lampe sur [la] fenêtre », ou l’hyperbole « mille fils » dotent le poème d’une force magique, surhumaine. Ce fragment, témoignage vécu d’une scène d’exaction qui dénonce la barbarie, sublime ainsi la fraternité et la Résistance.

S’exercer à répondre à la question sur le corpus

Étudiez dans les quatre textes du corpus les procédés caractéristiques du registre pathétique et les effets produits.

Quelques pistes

  • étude des points de vue : interne (émotion brute) ou externe (distanciation par la métaphore de l’opéra) ;
  • les diverses visions et présentations de la barbarie (robotisée ou bestiale à travers l’image des loups) ;
  • l’importance des éléments sonores.
Plans de lecture analytique pour les trois autres textes du corpus
Extrait du Livre des nuits de Sylvie Germain

Dans Le Livre des nuits, Sylvie Germain écrit la saga d’une famille brisée par la maladie, la folie, les guerres. Dans cet extrait, c’est un épisode tragique de la guerre de 1939-1945 qu’un narrateur extérieur présente. Comment cette scène de brutalité nazie va-t-elle être traduite ? Quelles sont les métaphores que la narratrice va utiliser pour intensifier l’émotion chez le lecteur ?

Le réalisme du récit

  • Indices temporels, historiques.
  • Indices spatiaux.
  • Les protagonistes du drame.

« Un opéra de cendres et de sang »

  • Importance des éléments sonores.
  • La scénographie éclatée.
  • Les rôles de l’opéra : protagonistes / chœur.

Convaincre et émouvoir, ou écrire pour changer le monde

  • Émouvoir : le lecteur est glacé par la métaphore de l’opéra qui décuple l’horreur des faits et amplifie la froideur des bourreaux.
  • Convaincre de la barbarie : les soldats déshumanisés sont devenus des robots, comme le souligne le champ lexical de l’ordre, de l’organisation (on insistera dans l’étude sur la dernière phrase).

La métaphore filée de l’opéra suscite l’émotion pour dénoncer la barbarie. Ouvrir sur le poème « Oradour » de Tardieu ou sur l’opéra Nabucco de Verdi dont le chœur des Hébreux apparut aux Vénitiens et aux Lombards comme une métaphore de leur lutte contre le joug autrichien. La musique aussi peut se faire pathétique et militante.

Extrait de À l’Ouest rien de nouveau d’Erich Maria Remarque

Ce roman est le récit de l’expérience cruelle d’un jeune engagé allemand durant la Première Guerre mondiale. Dans le passage, après un assaut meurtrier, il a tiré sur un soldat français qui gît désormais à ses côtés. Comment va-t-il traduire ce face-à-face ? Par quels procédés inscrit-il ce témoignage de fraternité au sein d’un des plus sanglants conflits ?

Un récit convaincant

  • Le cadre spatio-temporel précis est d’un réalisme brutal.
  • L’art du récit (structure, insertion de péripéties, rythme…).
  • La présence du narrateur protagoniste : le présent de narration accentue l’effet d’un reportage pris sur le vif.

Un récit émouvant

  • Les personnages : le narrateur (difficulté à progresser, difficulté morale, sentiments mêlés de pitié, de culpabilité, de fraternité) ; le soldat français (souffrances physiques et peur).
  • Narrateur-auteur : modalisation.

Une page militante

  • Utilisation du suspens pour rendre le texte pathétique.
  • Le sentiment de culpabilité.
  • La fraternité plus forte que la guerre : symbolique du mot « camarade » proche dans les deux langues.

Ce récit, rendu encore plus bouleversant parce qu’il est rapporté par l’un des protagonistes du drame, dénonce de façon pathétique l’absurdité de la guerre. Ouvrir sur des poèmes plus pacifistes.

Extrait de La Peste grise de Henk Breuker

Résistant en Hollande, Henk Breuker raconte ce moment de sa vie dans La Peste grise. Dans ce passage comme dans celui de Sylvie Germain, les Allemands, en déroute, quittent peu à peu le pays. Le personnage va vivre un ultime danger. Comment l’auteur suscite-t-il l’adhésion du lecteur ?

Créer une atmosphère inquiétante

  • Descriptions (de la ville / du personnage).
  • La mise en scène du récit.

Un rythme haletant

  • Rupture dans le récit.
  • La brutalité de la scène.

Implication du lecteur

  • Le point de vue interne.
  • La montée du suspens.

Scène au rythme cinématographique, aux effets visuels et sonores qui entraînent le lecteur à s’identifier au résistant poursuivi. Ouvrir sur des scènes de traque au cinéma (Le Jour et l’Heure de René Clément, L’Armée des ombres de Melville).

Écriture d’invention : Le changement de point de vue

D’après le texte d’Erich Maria Remarque, faites rédiger le récit par le blessé français. Votre texte sera à la première personne et au présent.

Autre possibilité : Faites raconter le drame évoqué par Sylvie Germain par l’une des femmes rassemblées sur la place du village qui, quelques années plus tard, se souvient du drame et le raconte à une amie.

Mireille Blanchet