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Poètes en résistancePoètes en résistance

Louis Aragon René-Guy CadouJean CassouRené CharMarianne CohnRobert DesnosPaul ÉluardPierre SeghersRené Tavernier

Poètes

Paul Éluard, « Liberté »
Pistes pédagogiques

Écrivain en prise avec son temps, Paul Éluard choisit d’adhérer au parti communiste français en 1927 avec Louis Aragon, André Breton, Benjamin Péret et Pierre Unik. Ensemble, ils écrivent « Au Grand Jour », tract collectif dans lequel ils justifient leur prise de position. Poète très engagé dans la Résistance – il s’était déjà violemment insurgé contre le soulèvement franquiste (son poème « Victoire de Guernica » en témoigne) –, Paul Éluard publie, en 1943, L’Honneur des poètes avec des auteurs résistants comme Pierre Seghers et Jean Lescure.
L’année précédente, en 1942, paraît Poésie et Vérité, un recueil de poèmes de lutte qui tentent d’atteindre les combattants en soutenant leur cause, en maintenant leur espoir en une possible victoire. Le poème « Liberté » est à ce titre un texte emblématique de la Seconde Guerre mondiale, de l’engagement des hommes et de la lutte pour un idéal.

Questions sur le texte

1. Repérer les marques de la situation d’énonciation.
  • Qui parle ? Le texte est écrit à la première personne du singulier, « Je ».
  • Quand ? On soulignera le caractère atemporel du poème, même si des références à des époques ou à des moments de la journée sont proposées.
  • Où ? Même s’ils ne correspondent pas à un lieu précis, de nombreux endroits sont mentionnés.
  • À qui ? Il est possible de rappeler le contexte dans lequel se trouve ce poème liminaire qui marque l’ouverture du recueil Poésie et Vérité. Il s’agit d’un texte ancré dans une dimension argumentative dans la mesure où il est lié à la Seconde Guerre mondiale. On raconte que des milliers d’exemplaires ont été parachutés par des avions anglais dans les maquis.
2. Quelle mise en espace propose le poète ?

Le poème comprend vingt quatrains et se conclut par une strophe dont le canevas diffère ; puis par une « chute » où l’on retrouve le titre du poème. D’emblée, on fera remarquer l’absence de rimes (l’écriture en vers libres) ainsi que l’absence de ponctuation. On amènera ensuite les élèves à émettre des hypothèses de sens.

3. En quoi ce poème peut-il être perçu comme une litanie ?

La litanie (suite monotone et répétitive de paroles mais aussi terme liturgique qui renvoie à la prière) est très présente dans le texte. Cela est dû à l’abondance de réitérations anaphoriques, renforcées par le parallélisme de la construction syntaxique (préposition + complément circonstanciel de lieu). À cela s’ajoute le « refrain » : « J’écris ton nom ».

4. Quelle strophe se distingue des autres et pourquoi ?

La dernière strophe se distingue par sa mise en forme. Elle constitue une « chute ». D’aucuns ont pu assimiler ce poème à un poème d’amour (le titre initial était « Une seule pensée »), à la manière de Victor Hugo dans « Demain, dès l’aube ». Or, les derniers vers tombent comme un couperet. De plus, dans le cas du poème qui nous intéresse, le cadre historique nous renvoie à un poème de la Résistance.

5. En vous appuyant sur les champs lexicaux dominants, trouvez un titre aux groupements de strophes suivants : 1 à 3 ; 4 à 10 ; 12 à 17 ; 18-19 et 20.

Différentes suggestions sont possibles, parmi lesquelles l’enfance, l’adolescence et la maturité, les amours, la vieillesse, la lutte pour la liberté.

6. Identifiez dans les nombreux supports ceux qui relèvent d’un aspect concret et ceux qui renvoient au domaine abstrait. Quelles associations opposées ou surprenantes apparaissent ?
  • Concret : cahier, pupitre, pages, images (de livres), sable, neige, désert, étang…
  • Abstrait : échos, merveille des nuits, saisons, absence, solitude…

On suggère par exemple : pages lues et pages blanches ; des nuits et des journées.

7. Quel est l’effet produit par la chute du poème ?

Possibilité d’un échange oral avec la classe (prise en compte des perceptions des élèves, discussion et échanges).

« Liberté, j’écris ton nom » 
D’après le poème de Paul Eluard. Grindel Eugène, Eluard Paul (dit). 
Peinture murale en 4 panneaux.  
Œuvre réalisée par Fernand Léger et ses élèves. 1953.  
(C) Grindel-Boaretto Cécile 
Biot, musée national Fernand Léger (C) RMN / Gérard Blot 
© Adagp, Paris 2010. Fernand Léger et ses élèves, Liberté, j’écris ton nom, d’après un poème de Paul Eluard, 1953.
Peinture murale en quatre panneaux, gouache, huile sur bois, peinture acrylique, 4 x 3 m. (C) Grindel-Boaretto Cécile – Biot, musée national Fernand Léger (C) RMN / Gérard Blot © ADAGP, Paris 2010.

Problématique possible

Comment ce long poème incantatoire empreint de surréalisme se met-il au service d’une lutte pour la Résistance ?

Entonner le péan (chant d’espoir) : musicalité et poétique

Entre fluidité du style et résonance incantatoire

Structure en strophes, absence de ponctuation : 

  • quasi-absence de sonorités qui se différencie des rimes traditionnelles ;
  • préférence marquée du poète pour les phénomènes d’assonances, une certaine fluidité s’en dégage (strophe 7, v. 25-28).

 Lenteur de la progression chrono (voir les thèmes) : 

  • litanie, anaphore (« sur les… ») et refrain ; aspect mélancolique de certaines allitérations en [ch] et [z] ;
  • 3 heptasyllabes, 1 tétrasyllabe : on soulignera l’effet d’insistance de ces vers courts ;
  • une attention particulière portera sur le rythme.

Un chant d’espoir dont le monde est le support

 Des éléments naturels (« étang », « lac », « mer », « montagne »), cosmiques (« lune », « soleil », « nuages »), mais aussi symboliques (« oiseaux ») soulignent une volonté de répandre une symbiose entre la Liberté, l’Homme et ce qui l’entoure.

 Nous pouvons encore constater cette volonté dans les rapports synesthésiques envisagés par le poète : « chiffons d’azur » (toucher et couleurs sont représentés) ; « bouffées d’aurore » (vue et sensation) ; « sueurs de l’orage » (sensation physique et toucher) ; « pluie épaisse et fade » (toucher, vue et goût).

 Enfin, un lexique accessible à tous, et plus particulièrement destiné aux soldats (« armes des guerriers ») dans un premier temps, afin de leur redonner espoir. Aspect souligné également par la simplicité syntaxique : « J’écris ton nom » (sujet-verbe-complément).

L’empreinte surréaliste au service d’une dénonciation

La force des images surréalistes : entre lutte et désenchantement

Ce sont les différentes étapes de la vie des hommes qui sont mises en relief. D’abord, l’enfance avec « mes cahiers d’écolier », « mon pupitre » (l’adjectif possessif renforce cet aspect enfantin). Puis vient l’évocation des sentiments : « Sur les saisons fiancées », « Sur le front de mes amis ». Enfin, la vieillesse : « Sur mes refuges détruits / Sur mes phares écroulés ». À l’opposé, quelques références au découragement sont perceptibles : « Sur l’absence sans désirs/ Sur la solitude nue ». Et, finalement, la fin est annoncée : « Sur les marches de la mort ».

Quelques images méritent de plus amples développement :

  • « Sur l’étang soleil moisi » : à l’instar de son vers « La terre est bleue comme une orange » qui rappelle la forme et non la couleur du globe, ici, le participe passé employé comme adjectif « moisi » s’entremêle avec l’eau de l’étang et non véritablement avec le soleil qui s’y reflète. On ne doit donc pas nécessairement y voir un aspect péjoratif ;
  • « Sur la vérité physique » : oxymore si l’on conçoit la vérité comme une entité abstraite et philosophique ;
  • « Sur mon chien gourmand et tendre » : association de deux adjectifs qui ne se placent pas sur le même plan sémantique.

Notons aussi la référence aux êtres humains, peu présents dans le poème – excepté « amis », terme qui se dote ainsi d’une force particulière.

Un poème de la Résistance

C’est un poème qui s’adresse à tous. L’emploi de l’article défini le souligne : « les pages », dont on trouve deux occurrences, « la jungle », « le pain ». Il faut rappeler que ce poème était destiné à être chanté. Nombreux sont les résistants qui le connaissent par cœur. Le refrain, l’anaphore ainsi que les images saisissantes en permettent une mémorisation facile. « Écrire » est ici un verbe performatif : lorsque je le dis, j’exécute mon acte. L’action est au cœur de l’action résistante et correspond à l’idée de lutter contre l’oppresseur allemand dans le cas présent. C’est également le présent d’énonciation qui est employé et qui renforce cet état de fait. « J’écris » peut alors signifier « je revendique la liberté quelle que soit sa forme » – ici poétique. Et l’utilisation de la première personne du singulier « Je » favorise l’appropriation du poème par chacun.
La liberté est intimement liée au domaine personnel (« Je »). Bien plus qu’un chant ou un poème, ce texte est une réelle prise de position pour la Liberté, celle que la guerre a ôtée aux individus. Mais peut-être aussi, bien plus, celle que l’on doit acquérir ou retrouver, celle dont la quête est infinie.

Samira Abbasidi