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Poètes en résistancePoètes en résistance

Louis Aragon René-Guy CadouJean CassouRené CharMarianne CohnRobert DesnosPaul ÉluardPierre SeghersRené Tavernier

Poètes

Paul Éluard, « Gabriel Péri »
Pistes pédagogiques

Gabriel Péri. Homme politique français ; Vers 1935. 
© Henri Martinie / Roger – Viollet Gabriel Péri. Homme politique français ; Vers 1935.
© Henri Martinie / Roger – Viollet

Le poème « Un homme est mort », également intitulé « Gabriel Péri », extrait de Au rendez-vous allemand, est dédié à la mémoire de Gabriel Péri, journaliste communiste à L’Humanité qui fut exécuté le 15 décembre 1941 au mont Valérien. « Poésie de circonstance », pour reprendre une expression de Louis Aragon, ce poème reflète la réalité d’une situation en France : celle d’un événement marquant lié à l’existence d’un contemporain, à travers l’évocation de l’exécution d’un résistant.
Trois strophes de longueurs différentes (six, six puis quinze vers) évoquent respectivement : dans la première, la mort jugée inacceptable et injuste d’« un homme » ; dans la deuxième, les raisons du triomphe de la vie, de la paradoxale survie à sa mort, introduite par la conjonction de coordination de causalité « car » faisant le lien entre les deux strophes ; enfin, dans la troisième, l’évocation lyrique « des mots qui font vivre », parmi lesquels le nom de Péri, le fusillé.
L’exécution indigne et scandaleuse du résistant est alors transfigurée – par le poème, sa construction et son écriture – en un événement constructif, « utile ». Elle permet une prise de conscience collective des valeurs d’une vie et de la nécessité de les défendre, comme le fit Gabriel Péri que célèbre ici le poète.

La mort indigne et scandaleuse de Gabriel Péri

La mort de Gabriel Péri est suggérée par divers procédés.

  • L’anaphore « Un homme est mort » qui ouvre les vers 1, 3 et 5 formule directement, abruptement, une réalité crue, violente et terrible. La répétition insiste sur ce fait. Ses monosyllabes accentuent cet effet dramatique, comme si elles faisaient entendre le tir de chaque balle dans l’exécution. L’allitération en /K/ qui attaque régulièrement les débuts des hémistiches souligne encore plus cette réalité dure et scandaleuse :

« Un homme est mort qui n’avait pour défense
Que ses bras ouverts à la vie
Un homme est mort qui n’avait d’autre route
Que celle où l’on hait les fusils
Un homme est mort qui continue la lutte
Contre la mort Contre l’oubli »

  • La triple proclamation de cette mort est également mise en valeur par la construction régulière de la strophe. En effet, les vers alternent décasyllabes (v. 1, 3, 5) et octosyllabes (v. 2, 4, 6). Ce décès est irrémédiable. Il a bien eu lieu, comme l’expriment le présent d’actualité « est mort » pour évoquer un fait accompli et irrévocable, et l’imparfait « avait » (v. 1 ; v. 3), « voulait » (v. 7) : Gabriel Péri n’est plus.
  • L’effet d’attente pour nommer celui qui a été tué renforce l’émotion du lecteur au moment du dévoilement de son nom, à la fin de la dernière strophe, d’autant plus que cette dénomination est associée à des procédés d’écriture qui participent au pathétique et à la dramatisation. La victime est nommée deux fois, dans deux vers successifs (v. 23 et 24) : la première fois en fin d’hexasyllabe, la seconde en début de décasyllabe. Ces places privilégiées à l’oreille et à la vue (la brièveté du vers 23 en hexasyllabe l’isole spatialement et fait ressortir le nom « Péri », entouré qu’il est par deux décasyllabes) permettent de faire résonner le nom du résistant et de solenniser son évocation. Par ailleurs, les allitérations en /P/ et /R/ qui accentuent les mots « Péri » (v. 23, 24), « pour » (v. 24), « poitrine » (v. 25) mettent en valeur des termes qui soulignent l’engagement du martyre (« pour ») et son supplice (« sa poitrine est trouée »).
    L’être ainsi exécuté apparaît comme une victime, indignement et scandaleusement mise à mort. La double négation exceptive « ne… que » (employée aux vers 1 et 3) présente le fusillé dans un rapport de force disproportionné, dans une image quasi christique du supplicié, les bras en croix face à ses bourreaux et à la force des fusils :

« Un homme est mort qui n’avait pour défense
Que ses bras ouverts à la vie »

En formulant l’engagement pacifiste de Péri, son refus de la guerre et de la violence des armes, Paul Éluard renforce le pathétique d’une telle exécution :

« Un homme est mort qui n’avait d’autre route
Que celle où l’on hait les fusils »

Son destin, sa voie, sa « route », seront cette mort sublime, pour défendre paradoxalement la vie et la paix. Les enjambements du vers 1 à 2, puis du vers 3 à 4, par le suspens de la construction syntaxique, favorisent l’expression du scandale évoqué. Et l’antithèse entre les mots accentués « mort » et « vie » (v. 1 et 2) accentue cette révolte.
Il est donc question dans ce poème de la dénonciation de l’assassinat scandaleux, inacceptable et indigne d’un homme qui, par son sacrifice, accède à l’éternité des « martyres » et des « saints ».

Une rédemption par les valeurs défendues

Le jeu sur le verbe « vouloir » (« voulait », « voulions », « voulons » des vers 7, 8 et 9) introduit un COD qui ressort dans un vers entier, révélant ainsi les valeurs, le combat et les aspirations de Gabriel Péri :

« Que le bonheur soit la lumière
Au fond des yeux au fond du cœur
Et la justice sur la terre »

Mémorial national de la résistance au Mont Valérien. Suresnes (Hauts-de-Seine) Mémorial national de la résistance au Mont Valérien. Suresnes (Hauts-de-Seine).
© Roger – Viollet

Tous ces mots témoignent du regard humain, droit et aimant du résistant sur les hommes.

  • La lutte pour des valeurs humaines nobles, pures et simples.
    L’hypallage « mots innocents » (v. 14) tout en sous-entendant que Péri est « innocent » souligne cette simplicité de valeurs essentielles, bonnes, universelles. Des déclinaisons de vie et de fraternité sont ensuite énumérées dans une arborescence lexicale introduite par les anaphores « le mot », « Et certains noms » tout au long de la troisième strophe. Elles sont porteuses d’idée de paix, de vie, de respect, de beauté, de solidarité, de fertilité, de transmission (« chaleur », « confiance », « amour », « justice », « liberté », « enfant », « gentillesse », « fleurs », « fruits », « courage », « découvrir », « frère », « camarade »). Aux yeux du poète, ces valeurs, toujours ancrées dans le présent, survivent par-delà la mort du fusillé. Elles sont même sublimées par la mort héroïque de cet homme qui a su aller au bout de ses idées en les assumant.
  • Le passage de l’imparfait au présent d’actualité dans les deux premières strophes formule ce passage de relais réussi : de « avait » (v. 1 et 3) à « continue la lutte » (v. 5) ; de « voulait » (v. 7), « voulions » (v. 8) à « voulons » (v. 9). Le changement de pronom personnel, du « il » pour désigner Gabriel Péri (v. 7) au « nous » (v. 8 et 9) confirme cette transmission.
    La mort de Gabriel Péri n’est donc pas vaine. Son sacrifice le fait accéder à l’éternité par la beauté vitale de son combat, et à l’universalité grâce à la place que le poète Paul Éluard lui accorde en témoignant pour lui.

Le rôle du poète dans la mise en œuvre de la mémoire et l’appel à l’action

  • Le poète invite le lecteur contemporain à respecter la mémoire de cet homme en lutte, à le considérer comme l’un des nôtres. L’injonction fraternelle à reconnaître Gabriel Péri comme un de nos « amis » (v. 22), mais aussi comme un « frère » et un « camarade » (v. 20), est soulignée par la brièveté du vers 23, en hexasyllabe, encadré par deux décasyllabes. La rupture rythmique met ainsi en valeur l’impératif et le nom du résistant enfin identifié :

« Et certains noms de femmes et d’amis
Ajoutons-y Péri
Péri est mort pour ce qui nous fait vivre »

  • De même, l’invitation au vers suivant à le tutoyer (« Tutoyons-le ») nous encourage à entretenir un rapport affectif et amical avec le martyre, quelque inconnu qu’il soit pour nous au départ.

Le poète conduit le lecteur à prendre conscience des valeurs essentielles de la vie auxquelles il croit, à la suite de Gabriel Péri, pour l’inciter aussi à suivre à son tour les pas de celui qui s’élève contre l’oppression et l’obscurantisme de l’occupant. Ce poème est donc un appel à la résistance. Cette prise de conscience s’exprime explicitement à l’avant-dernier vers du texte, soulignée par l’accentuation libre et peu classique des pronoms personnels « lui », « nous », qui insistent ainsi sur la communion désormais présente entre cet homme et nous-mêmes : « Mais grâce à lui nous nous connaissons mieux ».
La fraternité voulue par le poète et l’invitation à la résistance du lecteur s’expriment avec densité au dernier vers : « Tutoyons-nous son espoir est vivant ». Tout est dit : Péri est un frère que l’on tutoie et qui, par la lutte contre le nazisme et la collaboration, nous invite à nous unir pour construire ensemble un avenir de vie, de paix et de liberté.

Ce texte est un hommage à un homme, Gabriel Péri, qui a donné sa vie pour défendre la nôtre. Paul Éluard célèbre ici un résistant héroïque, mais loue également toute figure de résistant. Ce « Poème de circonstance » a une portée universelle puisqu’il condamne implicitement les bourreaux et appelle à la Résistance. D’autres artistes ont su évoquer cette mémoire et cette transmission. On pense au Chant des partisans de Joseph Kessel et Maurice Druon :

« Ami, si tu tombes
Un ami sort de l’ombre
À ta place »

On songe aussi au premier des poèmes clandestins diffusé de façon foudroyante, écrit par Louis Aragon et publié le 14 juillet 1943 sous le pseudonyme de Jacques Destaing, « Ballade à celui qui chanta dans les supplices », dans lequel la mémoire de Gabriel Péri est aussi évoquée. Éluard, grâce à la sobriété de son lyrisme, lie homme et action. Le poète y parvient en s’exprimant avec une apparente simplicité, en suscitant notre émotion et notre empathie. Il manie pour cela anaphores, allitérations ou assonances, joue de la construction métrique et syntaxique sans jamais abuser d’effets de rupture, souligne la complexité et la beauté de la vie à travers l’usage d’antithèses et la création d’images poétiques.
Et c’est ainsi que les poètes relient les hommes.

Laetitia Le Van