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Poètes

Marianne Cohn , « Je trahirai demain »
Pistes pédagogiques

« Je trahirai demain » fait partie de ces textes littéraires qui ont une aura particulière du fait de la destinée tragique et héroïque de son auteur. Il convient cependant de l’analyser comme le texte poétique qu’il est, ce qui revient, également, à rendre hommage à son auteur.

Un poème tragique

Ce qui frappe tout d’abord tout lecteur est le ton tragique de ce texte dominé par l’idée de mort et de souffrance, mais aussi par celle de fatalité.

La torture physique

La torture se manifeste de manière très directe et abrupte par des expressions violentes telles que « arrachez-moi les ongles », qui évoque les méthodes de la Gestapo. De même, la synecdoque du vers 6, « vous êtes cinq mains dures avec des bagues », contribue à la dureté du poème en réduisant l’ennemi à son statut de tortionnaire dépourvu d’humanité. Au vers 8, l’expression « avec des clous », qui se trouve mise en relief par sa position en rejet, va dans le même sens.

La souffrance morale

Tout aussi dure à supporter, la souffrance morale est particulièrement mise en scène à partir du vers 11 qui décrit la « nuit » de réflexion dont a besoin Marianne pour se décider à « trahir ». La quasi reprise anaphorique de « il faut » et le rythme ternaire du vers 13, « Pour renier, pour abjurer, pour trahir », font ressentir au lecteur/auditeur le dilemme dans lequel se débat la jeune résistante.
En outre, la reprise des mêmes verbes mais cette fois assortis d’un complément (aux vers 14, 15, 16) traduit le sacrifice que s’apprête à commettre Marianne en abandonnant tout ce qui fait le prix de l’existence avant de délaisser la vie elle-même.

La présence de la fatalité

Le sentiment tragique s’exprime enfin par l’omniprésence de la fatalité et ce dès le titre du poème, qui en est aussi le premier vers et qui revient comme un refrain : « Je trahirai demain ». Dans ce vers, le futur a un goût d’inéluctable et la proximité temporelle « demain » nous plonge dans ce temps de l’urgence qui est aussi celui de la tragédie, « forme accélérée du temps » comme le disait Giraudoux.
La dernière partie du poème évoque d’ailleurs la mort avec la présence de la lime : instrument non de libération ou de lutte mais de suicide.

Plaque commémorative; Source : Shoah / CDJC Plaque commémorative
Source : Shoah / CDJC

Un poème de la volonté

Le tragique constaté dans la première partie n’est toutefois pas subi mais assumé, et en quelque sorte transcendé par la volonté de l’héroïne.

Un « je » omniprésent et volontaire

On constate tout d’abord que la force de caractère de l’héroïne transparaît dans l’omniprésence de la première personne, à « l’attaque » de nombreux vers et en particulier du « refrain ». Dans ce même vers, on peut d’ailleurs voir dans l’usage du futur moins la présence d’une fatalité extérieure au personnage qu’une volonté pleine de certitude : « Je trahirai demain. »
De même, le rejet de « demain » au vers 10 suggère parfaitement la détermination de la résistante à ne pas céder à la torture.

Un poème de défi

Au-delà de cette volonté très assurée, c’est le ton de provocation qui frappe dans cette œuvre. L’impératif « arrachez-moi les ongles » est presque un appel à la torture. D’emblée, les « efforts » des tortionnaires sont frappés de nullité tant la force intérieure de l’auteure paraît assurée. Et ce d’autant plus que le vers suivant est sans concession ni afféterie : « Je ne trahirai pas. »
De plus, l’antithèse des vers 4 et 5 – entre « Vous ne savez pas le bout de mon courage » et « Moi je sais » – suffit à montrer l’audace de Marianne Cohn connaissant assez ses limites pour pouvoir en jouer face à ses bourreaux.

De la trahison forcée à la « trahison » assumée

La force de caractère de la jeune femme apparaît enfin dans l’évolution de sens du mot « trahison » tout au long du poème. En effet, dans un premier temps, « trahir » signifie simplement donner des informations à l’ennemi, livrer ses amis et leurs activités. C’est bien ainsi qu’il faut entendre le mot au début du poème, quand le « je » oppose sa volonté aux tortures de l’ennemi. Pourtant, le lecteur « naïf » se demande alors pourquoi l’auteure affirme qu’elle trahira « demain ». Manque de volonté ? Lassitude ? Ruse dilatoire ?
En fait, il faut aller aux vers 14 et suivants pour comprendre vraiment le sens profond du poème. Il ne s’agit pas tant de « trahir » au sens commun du terme, mais de « trahir » la vie, symbolisée par « le pain et le vin ». Ces deux aliments représentent en effet la nourriture et la boisson mais aussi la civilisation et ses bienfaits, d’autant plus qu’ils tiennent une place de choix dans la tradition juive dont Marianne Cohn est issue et vers laquelle elle opérait, à cette époque, un retour.
En fait, c’est bien de suicide dont il est question ici, ce que confirme la présence obsédante de la « lime » à la fin du poème. La reprise anaphorique du terme, les parallélismes de construction accentués par la paronomase (« barreau »/« bourreau ») dramatisent la révélation finale : « La lime est pour mon poignet. »
Ces procédés forcent le lecteur à parcourir à nouveau le texte. La trahison n’est plus un signe de faiblesse et d’indignité mais le fruit d’« une âme forte » ayant la volonté de faire le plus douloureux des choix.

« Je trahirai demain » a donc de nombreux atouts qui expliquent qu’il demeure l’un des textes les plus reconnus de cette époque. Les circonstances de son écriture sont tragiques, un certain mystère plane sur son auteur effectif, il évoque des événements graves ne pouvant que toucher les consciences contemporaines. Pourtant ce succès, il le doit surtout à la force d’une écriture que l’on peut qualifier de « poétique », c’est-à-dire de « créatrice ».
Pour éclairer la lecture, on pourra lire ou relire avec profit deux poèmes très connus d’Aragon – « Strophes pour se souvenir » (Le Roman inachevé) et « Ballade pour celui qui chanta des supplices » (L’Honneur des poètes) –, deux œuvres qui rendent successivement hommage à Missak Manouchian et à Gabriel Péri.

Jean-Marc Dalby