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Poètes en résistancePoètes en résistance

Louis Aragon René-Guy CadouJean CassouRené CharMarianne CohnRobert DesnosPaul ÉluardPierre SeghersRené Tavernier

Poètes

Louis Aragon, « La Rose et le Réséda »
Pistes pédagogiques

Trois influences majeures déterminent la vocation littéraire de Louis Aragon : celle de son confrère André Breton tout d’abord, qui exerce le même métier que lui, la lecture de l’œuvre de Sigmund Freud, le père de la psychanalyse, et enfin la terrible expérience des maladies mentales provoquées par les deux guerres mondiales. Aux côtés d’André Breton, Aragon fonde le mouvement surréaliste, qui cherche à explorer les ressources du langage autant que celles de l’inconscient et du rêve. Mais le conflit armé qui s’ouvre en 1939 sépare les membres du mouvement, lequel voit s’opposer deux courants en son sein. Certains, tel André Breton, s’enfuient aux États-Unis et refusent de s’engager militairement ou politiquement, préférant se réfugier dans le travail poétique. D’autres, à l’instar d’Aragon, d’Éluard ou de Desnos, estiment que le poète doit prendre part à la lutte active contre la barbarie nazie : ils entrent alors dans la Résistance, tout en continuant à écrire.

Étudiez le paratexte de ce poème. Quels renseignements en tirez-vous ? (Aidez-vous si besoin des outils de recherche : dictionnaire encyclopédique, Internet).

Il s’agit d’amener les élèves à s’interroger sur le titre du poème, sur celui de l’œuvre, ainsi que sur la date de rédaction du texte.

  • Le titre de l’œuvre, La Diane française, est révélateur des intentions d’Aragon. On se souvient que le nom « diane » (sans majuscule) est employé par Baudelaire dans « Crépuscule du matin » : « La diane chantait dans les cours des casernes ». Le décor est campé. La « diane » désigne une batterie de tambours militaires (ou une sonnerie de clairon), qui annonce aux soldats l’heure du réveil. Le titre cherche donc à évoquer le moment où la France se réveille, l’heure à laquelle il est temps de reprendre les armes pour défendre la patrie en danger.
  • On songe également à la déesse romaine Diane (Artémis, chez les Grecs), que les élèves identifieront aisément comme la déesse de la chasse. Mais il faut aller plus loin : Diane préside surtout à la nuit, à l’obscur, à tout ce qui se dérobe au regard, et donc à la forêt et aux êtres qui la peuplent, qu’elle a pour mission de protéger et de défendre. Diane symbolise donc la clandestinité et protège les faibles ; elle se veut ici l’emblème de la Résistance.
  • Quant au titre du poème, « La Rose et le Réséda », il autorise la lecture politique et religieuse du texte. La rose est le symbole du socialisme, et sa couleur rouge évoque irrésistiblement les communistes (dont Aragon fait partie). Le réséda, quant à lui, est la fleur qui représente la droite politique, notamment à travers sa couleur blanche qui est à la fois la couleur de la monarchie française et des catholiques. Au cœur de l’année 1943, la France est presque à terre puisque militairement et moralement défaite par les Allemands – et occupée –, la conjonction de coordination « et » joue pleinement son rôle dans ce titre. Il s’agit d’unir toutes les forces de la nation, les communistes autant que les chrétiens, la gauche et la droite, pour lutter contre l’envahisseur et se libérer de la tyrannie.
Portrait de Guy Moquet, (1924 – 1941) avec un extrait de sa lettre : « Vous qui restez, soyez dignes de nous, les vingt-sept qui allons mourir. » Photographe anonyme pour une carte postale, vers 1942. © Collection IM / Kharbine Tapabor Portrait de Guy Moquet, (1924 – 1941) avec un extrait de sa lettre :
« Vous qui restez, soyez dignes de nous, les vingt-sept qui allons mourir. »
Photographe anonyme pour une carte postale, vers 1942.
© Collection IM / Kharbine Tapabor

Quel épisode de la Résistance le poème raconte-t-il ? Dans quel registre ?

  • Aragon chante une sorte d’épisode archétypal de la Résistance : l’histoire de deux résistants (l’un chrétien, l’autre athée) que les envahisseurs font prisonniers (v. 17). Ils sont fusillés le lendemain matin de leur arrestation, « quand vient l’aube cruelle » (v. 21). Il conviendra d’attirer l’attention des élèves sur la dédicace : « À Gabriel Péri et d’Estienne d’Orves comme à Guy Môquet et Gilbert Dru. » Ces quatre hommes symbolisent l’union des différences et la lutte pour un idéal commun, au-delà des convictions politiques ou religieuses.
  • Le registre épique domine le poème, comme l’on peut s’y attendre dans un texte qui chante des exploits guerriers et des faits de guerre. On relèvera à ce titre le champ lexical de la guerre, du sang et de la mort (« prisonnière », « soldats », « guettait », « sentinelle », « mourra », « passent de vie à trépas », « sang rouge », etc.) ; ou encore les procédés de l’amplification épique : « L’un court et l’autre a des ailes » (v. 29). Les héros relèvent de la surhumanité, le sang des combattants qui nourrit la terre (v. 26) donne naissance à de beaux fruits (v. 27). L’effet de refrain, au début de chaque strophe, n’est pas sans rappeler les laisses formulaires des chansons de geste.

Comment le poète traduit-il la communion des deux héros dans leur acte de bravoure ? Vous étudierez particulièrement les procédés d’écriture qui cherchent à suggérer cette union sacrée.

  • Ce poème se veut un chant d’union sacrée pour défendre la nation opprimée. La rime unique, en [a], cèle cette unité fondamentale. Le refrain, répété en tête des dix strophes, produit un effet de litanie tout en rappelant la destinée commune des deux résistants, malgré la différence de leur croyance. À cet égard, l’allitération contenue dans le vers 12 (« ses querelles au cœur du commun combat ») unit indéfectiblement les héros dans un « commun combat » qui forme (au moins phonétiquement) le cœur même de leur identité (« Celui qui croyait […] celui qui n’y croyait […] »), de même qu’un chant d’unité sourd de leur dernier râle (« deux sanglots font un seul glas », v. 20).
  • L’étude des pronoms indéfinis est également révélatrice de cette unité. Les deux combattants sont très rarement dissociés (« Tous deux adoraient… », v. 2 ; « Tous les deux étaient fidèles », v. 8 ; « Et tous les deux disaient… », v. 9 ; « aucun des deux », v. 23). Les actions et les pensées sont donc semblables, tendues vers un même projet.
  • Enfin, l’absence de ponctuation lève toutes les entraves qui pourraient exister entre le croyant et l’athée. Le destin commun des soldats file dans une syntaxe continue qui se refuse à marquer des hiérarchies (« Un rebelle est un rebelle », v. 20), le sursaut contre l’ennemi de la liberté transcende toutes les opinions.

Quels effets ces choix d’écriture produisent-ils sur le lecteur ? Soyez particulièrement attentifs à la dernière strophe.

  • Le poème, par sa proximité avec la chanson, est entêtant. Il cherche à emporter l’adhésion du public (une dimension argumentative se cache derrière le récit de la bravoure des deux soldats). On peut croire que l’ambition du poète est de conférer à son texte la dimension d’un hymne à la Résistance, d’une chanson pour la France libre.
  • La fin du poème prend des airs de ritournelle campagnarde (on note l’évocation de la framboise, de la mirabelle, du grillon, de l’alouette, de l’hirondelle, ainsi que de la rose et du réséda), comme s’il s’agissait d’oublier – à la fin – les malheurs d’une France qui connaîtra un nouveau printemps.

Le sang versé par les guerriers a fertilisé la terre et a rendu sa force à la nature (« le grillon rechantera »). Il est temps de songer à vivre à nouveau.

Un commentaire du texte pourrait s’organiser autour de trois parties : un récit dans le registre épique des hauts faits de la Résistance ; une argumentation serrée en faveur de l’union nationale contre l’envahisseur ; un poème écrit en forme de chanson entêtante pour une France combattante (et qui s’achève sur un air de ritournelle).

Sébastien Cazalas