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Poètes en résistancePoètes en résistance

Louis Aragon René-Guy CadouJean CassouRené CharMarianne CohnRobert DesnosPaul ÉluardPierre SeghersRené Tavernier

Poètes

Jean Cassou, Sonnet VI (extrait des 33 Sonnets composés au secret)
Pistes pédagogiques

Exemplaires du livre : « 33 sonnets composés au secret » de Jean Noir, publié par les Editions de Minuit en 1944. Exemplaires du livre : « 33 sonnets composés au secret » de Jean Noir, publié par les Editions de Minuit en 1944.
© Pierre Jahan / Roger Viollet

Questions

  1. 1. Travail sur la structure du texte (sonnet, rimes croisées ABAB/CCDEDE, 4 phrases).
  2. 2. Contexte de la composition de cette poésie (cf. ci-dessus).
  3. 3. Relever le champ lexical de l’enfermement (cf. ci-dessous).
  4. 4. Qu’est-ce qui, dans le texte, promet une note d’espoir ? (cf. ci-dessous).

Problématique possible

En quoi ce sonnet évoquant l’enfermement carcéral du poète laisse-t-il paradoxalement une lueur d’espoir pour la Résistance ?

Une réclusion solitaire
Situation d’énonciation

« Moi » (pronom tonique), « Je » du poète, et un destinataire : « vos voix » et « vous », qui reprennent « Bruits lointains », « divinités secrètes », « cris des enfants », « rumeurs cachées ». Le pluriel ainsi que l’accumulation donnent l’idée de l’importance du rapport à l’ouïe.

La réitération du substantif « lumière » renvoie à la vue qui se confond avec l’ouïe et le toucher dans ce vers emprunt de synesthésie : « la lumière aussitôt se cueille dans vos voix ». L’impératif « Laissez-moi » insiste sur son besoin de « repasser la poterne » (la porte) et de sortir de sa « caverne ».

Un poème de l’enfermement
  • Le manque de liberté
    Dès l’épigraphe, nous comprenons à qui est dédicacé ce poème : « À [s]es camarades de prison », alors qu’il est mis au secret en 1941-1942, comme le mentionne le titre du recueil (33 Sonnets composés au secret). Notons l’enfermement contenu dans le mot « abîme », mais aussi son pendant par l’utilisation du verbe « remonter », comme pour insister sur la volonté d’en sortir (le préfixe –re marquant également le renouvellement). Les « voitures » renvoient quant à elles au moyen permettant une forme d’évasion. Elles « se perdent à l’infini », terme qui se rapporte à la liberté, à la possibilité de se déplacer sans fin, par opposition au caractère statique du lieu d’emprisonnement qui limite les mouvements.
  • L’obstruction des sens
    Il semble impossible de communiquer : « épaisseurs muettes », « profonds mystères », « cachées » ou « divinités secrètes ». Ce sont des êtres quasi surnaturels qui émanent de ce lieu, enfermés comme les « génies ».
    À cela s’ajoute l’aveuglement (« voiture aveugle », « la nuit », « à tâtons », « je me suis dépouillé de toute ma lumière »). Soulignons que le poète utilise le passé composé pour montrer que cet état de fait est révolu, procédé qui s’intensifie avec l’emploi de l’impératif. Les termes « nuit » et « lumière » sont antithétiques.
Une note d’espoir
Un poème de la Résistance et de la vie

Il est question des thèmes de la Résistance et de la vie dès le premier vers : « Bruits lointains de la vie, divinités secrètes ». L’occurrence du substantif « enfants » symbolise les innocents qui « sort[ent] ». Aucun verbe ne vient alourdir la syntaxe du premier quatrain. Ainsi se voit mise en relief la notion de ce quotidien pris sur le vif.

On attirera l’attention sur les références à la foi : « carillon du salut », cette sonnerie des cloches indique, lors des vigiles (veilles) des fêtes liturgiques, le salut du saint sacrement (de l’hostie consacrée).

L’indication de temps « Maintenant » marque la volonté de fuir du poète, notamment par une sommation « Laissez-moi ». De manière similaire, « remonter » fait écho à la recherche d’un accès à la surface afin de poursuivre la lutte pour un retour à la liberté ; alors que l’adverbe « aussitôt » dénote le glissement d’un sens à un autre, de la vue à l’ouïe. On peut ensuite s’interroger : sont-ce des voix extérieures qu’il entend ou celles des discussions avec ses voisins de cellule ?

La création poétique comme reflet du mal-être intérieur… mais aussi comme remède à l’emprisonnement
  • Polysémie de certains termes : « remonter » pour « sortir de prison », de « l’abîme » et pour renaître à la vie, aux bruits du quotidien dont il a été privé.
  • « Portant ces reflets noirs en moi » : « porter » peut être compris dans le sens d’avoir sur soi mais aussi de porter un fardeau, un message, au sens presque religieux du terme comme le Christ portait sa croix afin de racheter les erreurs des hommes. Le poète se prive de sa liberté pour ses amis résistants. Il semble se sacrifier pour leur épargner une situation analogue.
  • « Fleurs » : on rappellera le rapport aux couleurs, aux senteurs, à l’espoir. Elles éclairent la vie en prison et participent pleinement à la création métaphorique. Mais, le « ciel [est] inversé », signe que le « je » souhaiterait revoir le jour. La métaphore est filée, grâce à « astres de [s]a caverne » qui fait à nouveau référence à la lumière et par conséquent à l’espoir, tout en reprenant l’idée du « ciel ».
    Le poète semble utiliser son expérience de l’enfermement pour éclairer sa lutte. Et il sort paradoxalement enrichi par cette douloureuse claustration.

Ce « Sonnet VI » est un poème à la fois extrêmement fort (puisqu’il dit l’expérience carcérale) et « utile » à la Résistance pour le poète soucieux de concilier deux de ses principales préoccupations : l’art et la lutte. Jean Cassou marque son empreinte dans l’Histoire au même titre que Louis Aragon, Paul Éluard, René Guy Cadou ou Robert Desnos qui tous ont œuvré pour qu’une trace reste.

Samira Abbasidi