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La lettre de Victor Hugo au capitaine Butler sur le sac du Palais d’Été (1860) - Lycée - Histoire

Pékin, 6 octobre 1860.
Des troupes anglo-françaises pénètrent dans la capitale abandonnée par l’empereur Xianfeng, envahissent, saccagent et pillent sa résidence d’été située en périphérie de la ville. Interpellé par le capitaine Butler, Victor Hugo élève une protestation solitaire en s’indignant du sac du Palais d’Été dans une lettre ouverte aussi célèbre aujourd’hui en Chine qu’elle est méconnue en France. C’est qu’elle rappelle avec force un événement douloureux qui reste profondément inscrit dans la mémoire chinoise.

Les guerres de l’opium
La destruction du Palais d’Été s’inscrit dans ce que l’on appelle les « guerres de l’opium » qui marquent, dans l’histoire de la Chine, une longue période d’humiliation dont le peuple chinois ressent toujours la honte. L’expression désigne les conflits qui ont opposé à la Chine la Grande-Bretagne (première guerre de l’opium, 1839-1842) puis la France (seconde guerre de l’opium, 1858-1860). Conclues par des défaites chinoises qui ont amené des traités dits « inégaux » forçant la Chine à ouvrir son commerce, ces guerres de l’opium marquent le début d’une forte influence étrangère qui a pour conséquence la révolte des Boxers (1899-1901) et la chute de la dynastie Qing (1911). Elles traduisent inversement l’affirmation de la puissance européenne dans le monde. En effet, cet impérialisme se caractérise à partir du XIXe siècle par une entreprise de colonisation mais il prend aussi d’autres formes, comme ici en Chine avec la domination commerciale.
Le prétexte de ces guerres est la liberté du commerce de l’opium que les Britanniques veulent imposer aux Chinois. Ce commerce apparaît à la fin du XVIIIe siècle. Il s’agit, pour les marchands anglais qui achètent du thé et de la soie aux Chinois, d’écouler une marchandise qu’ils font venir d’Inde. Connue en Chine depuis le Xe siècle mais longtemps consommée par la seule élite, cette drogue se répand alors dans toutes les couches de la société chinoise et devient l’objet d’un commerce de grande ampleur qu’au début du XIXe siècle les autorités chinoises entreprennent de réprimer. C’est pour permettre la poursuite de leur commerce et plus généralement défendre leurs intérêts que les marchands anglais réclament l’intervention armée. Le succès de la première expédition militaire (1839-1842) oblige le gouvernement impérial à faire d’importantes concessions comme l’ouverture de nouveaux ports aux Anglais ou la limitation des droits de douane (traité de Nankin, 1842). La seconde guerre de l’opium, à laquelle la France participe en vue de défendre les intérêts missionnaires en Chine, contraint en particulier l’empire chinois à établir des relations diplomatiques officielles avec la Grande-Bretagne, ouvrir de nouveaux ports et légaliser, par le traité de Tianjin, le commerce de l’opium. L’enjeu véritable est en réalité l’ouverture de la Chine aux intérêts des Occidentaux. Et c’est pour briser l’obstination de l’empereur, qui rechigne à appliquer les clauses des traités, que Britanniques et Français frappent au cœur symbolique de son pouvoir : la résidence d’été.

Le Yuanming yuan
Connu en Occident sous le nom de Palais d’Été, le Yuanming yuan – ou jardin de la clarté parfaite – est alors la résidence de l’empereur. Cible tactiquement plus facile que la Cité interdite, le Palais d’Été constitue alors également une cible politiquement plus adaptée : du point de vue occidental, mieux vaut détruire un symbole fort de la puissance de la dynastie que la source même du pouvoir impérial. Le Yuanming yuan marque une étape importante dans l’histoire des jardins en Chine comme dans l’histoire de la dynastie Qing. Édifié au XVIIIe siècle par la volonté des premiers empereurs Qing, dynastie mandchoue assise sur le trône de Chine depuis 1644, le jardin occupe un vaste domaine de 350 ha au nord-ouest de Pékin qui représente à une échelle grandiose le monde en miniature. Il s’agit pour cette dynastie exogène de se légitimer aux yeux du peuple conquis en adhérant aux valeurs proprement chinoises, comme la culture lettrée et le confucianisme. Ensemble formé de plusieurs vallées ornées de pavillons d’une grande diversité architecturale, le jardin compte en particulier des palais européens entourés de fontaines et de jeux d’eau que Qianlong (1736-1796) a fait construire par les artistes jésuites occidentaux à son service. Présenté par Victor Hugo comme une merveille typique de « l’art oriental », ce palais est ainsi, à la fois un modèle des valeurs chinoises et le remarquable produit d’un métissage culturel. « Splendide et formidable palais de l’Orient », la résidence abrite en outre une partie des réserves de l’État : or, collections d’œuvres d’art chinois et curiosités occidentales. Avant d’être livré aux flammes par Lord Elgin, le tout est pillé par le corps expéditionnaire franco-britannique, deux lots étant réservés aux souverains, l’un pour la reine Victoria, l’autre pour Napoléon III. Aujourd’hui, après l’incendie, il ne reste plus qu’un seul jardin restauré, bien modeste témoignage de la magnificence du « jardin des jardins ».

Victor Hugo, écrivain engagé
Rencontrant un écho passager en France, la lettre de Victor Hugo au capitaine Butler a reçu, en Chine, un écho aussi considérable que durable. Elle témoigne des multiples engagements de l’écrivain qui, comme un grand nombre d’auteurs de son temps, s’intéresse à la vie politique et cherche à y participer. Pour lui, le poète est « veilleur » : influencer les gouvernants et l’opinion fait partie de sa mission. Son intense activité d’écrivain, loin de l’éloigner de la réalité, s’en nourrit au contraire bien souvent. D’abord monarchiste puis républicain convaincu à partir de 1849 (sous la Deuxième République, 1848-1852), son opposition au coup d’État de Louis-Napoléon Bonaparte du 2 décembre 1851 le conduit à un long exil. Contraint d’abord (jusqu’en 1852), volontaire ensuite, cet exil l’emmène à Bruxelles, Jersey, puis, de 1855 à 1870, date de la chute du Second Empire, à Guernesey. C’est là, dans la demeure de Hauteville House acquise en mai 1856 avec le produit de la vente des Contemplations, que le poète répond à la requête du capitaine Butler. Et c’est durant cet exil que Victor Hugo devient le symbole de la lutte de la République contre l’Empire. Il prend position en toute occasion, par voie de presse et dans ses œuvres, en faveur d’une meilleure justice sociale, pour la paix et la liberté des peuples opprimés, contre la peine de mort, mais aussi, comme ici, contre le sac du Palais d’Été.

Victor Hugo et l’anticolonialisme
En prenant fait et cause pour la Chine, Victor Hugo retourne l’opposition manichéenne entre civilisation et barbarie qui est au cœur du discours colonial. Victor Hugo était-il pour autant un anticolonialiste au sens du XXe siècle ? Vivant à l’orée d’une nouvelle phase d’expansion de l’Occident (la colonisation française de l’Algérie commence en 1830), Victor Hugo a été amené à prendre position sur ce sujet. Les textes qui marquent sa participation à la lutte anticolonialiste ne sont cependant pas dépourvus d’équivoques car s’ils traduisent une pensée clairement antiesclavagiste, ils ne condamnent pas toutes les formes de colonisation. Il apparaît certes comme l’adversaire d’une colonisation fondée sur l’oppression. Après un silence initial, il dénonce la férocité de l’armée française en Algérie et, dans Les Misérables, évoque « l’Algérie trop durement conquise et, comme l’Inde par les Anglais, avec plus de barbarie que de civilisation ». En 1867, Victor Hugo prend publiquement position contre une autre expédition menée par la France de Napoléon III, cette fois-ci au Mexique, en 1863, dans le but d’y établir un empire catholique et ami. Dans sa lettre à Juarez, président de la République mexicaine, datée du 20 juin 1867, l’écrivain dénonce la logique impérialiste des grandes puissances.
Il n’en défend pas moins l’utopie d’une colonisation pacifique qui ferait progresser la cause de la liberté. C’est ainsi qu’au congrès de la paix de 1849 il plaide pour une émigration européenne dans les autres parties du monde : « Au lieu de se déchirer entre soi, on se répandrait pacifiquement sur l’univers ! Au lieu de faire des révolutions, on ferait des colonies ! Au lieu d’apporter la barbarie à la civilisation, on apporterait la civilisation à la barbarie ! » Dans les années 1870, il soutient la colonisation en Afrique. Au fond, dans ses écrits, Victor Hugo dénonce moins, et d’ailleurs assez discrètement, la domination que l’Europe prétend exercer que les abus auxquels elle peut donner lieu.

Des interprétations et des usages de la lettre
Si Victor Hugo s’indigne ici du sac du Palais d’Été, c’est sans doute moins parce qu’il y voit la manifestation d’un impérialisme européen forcément illégitime que l’abus commis contre une « œuvre rare et unique », le mépris de la valeur d’une autre civilisation. Visionnaire, Victor Hugo l’est surtout par son attachement à ce qu’on appellerait aujourd’hui le patrimoine de l’humanité, ce qui n’empêche pas aujourd’hui la Chine d’y rechercher avant tout l’affirmation d’une fierté nationale. Le texte peut ainsi être l’objet d’interprétations et d’usages différents selon le contexte de sa réception.
Dénonçant le pillage d’objets effectué lors du sac du Palais d’Été, la lettre de Victor Hugo se termine sur l’espoir d’une restitution, par la France, du « butin à la Chine spoliée ». Pour effacer les traces de cet épisode douloureux, la Chine tente aujourd’hui de recenser et, éventuellement, de récupérer les œuvres alors prélevées au nom du principe de la protection des objets culturels antiques et de leur restitution aux pays d’origine. En février 2009, deux têtes d’animaux en bronze, l’une de rat, l’autre de lapin, ont été mises aux enchères à Paris par l’homme d’affaires et collectionneur Pierre Bergé. Des avocats chinois ont tenté de s’opposer à la vente, jugée « illégale », au motif que ces objets proviendraient du sac du Palais d’Été, ce qui reste discuté. L’affaire montre ainsi combien l’épisode de 1860 demeure comme une blessure dans la mémoire chinoise – une mémoire notamment entretenue par la lecture, dans la Chine d’aujourd’hui, du texte de Victor Hugo.

revue associée : Planète chinois n°2

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