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L’impact des stéréotypes de genre au lycée
État de la recherche, par Caroline Simonis-Sueur, cheffe de la Mission de pilotage des études et des recherches sur l’éducation et la formation (Miperef) à la Direction de l’évaluation, de la prospective et de la performance (DEPP) du ministère de l’Éducation nationale et de la Jeunesse. Elle est rédactrice en chef de la revue Éducation & formations.
Novembre 2019 – 11 minutes

Une étude sans précédent pour l’Éducation nationale a permis de faire ressortir, au travers d’articles publiés par la DEPP, que les stéréotypes de genre sont toujours très ancrés au lycée. Comment lutter contre ces stéréotypes ? Comment favoriser le bien-être et le vivre ensemble dans le respect de l’autre ?
Une des missions fondamentales de l’École est de garantir l’égalité des chances entre les filles et les garçons. Elle veille ainsi à favoriser, à tous les niveaux, la mixité et l’égalité entre les sexes, ainsi qu’à prévenir les comportements sexistes et les violences qui peuvent en résulter.
Afin de s’assurer de cette égalité des chances, il est indispensable de mesurer les éventuels écarts de performance scolaire entre les filles et les garçons et d’en comprendre l’origine pour tenter d’y remédier. Les productions statistiques et les publications de la Direction de l’évaluation, de la prospective et de la performance (DEPP) du ministère de l’Éducation nationale sont imprégnées et structurées depuis plus de dix ans par l’identification et l’analyse des différences entre les filles et les garçons.
La revue Éducation et formations de la DEPP a publié, entre mars 2018 et juillet 2019, quatre numéros qui valorisent les études et recherches sur le thème de l’égalité entre les filles et les garçons, entre les femmes et les hommes, dans le système éducatif. Ces études inédites portent sur l’égalité entre les sexes dans le système éducatif tant pour les élèves et les étudiants que pour les professionnels avec lesquels ils sont en interaction. En 2018 et 2019, vingt-huit articles ont ainsi été publiés (nos 96, 97, 98 et 99. C’est à partir de cinq de ces contributions que nous tentons d’établir un état des lieux des inégalités entre les filles et les garçons au lycée.
Des filles qui réussissent mieux à l’école…
Chaque année depuis 2007, la DEPP publie Filles et Garçons sur le chemin de l’égalité, de l’école à l’enseignement supérieur, une série de données statistiques qui renseigne sur la réussite comparée des filles et des garçons, depuis l’école jusqu’à l’entrée dans la vie active. Cette publication met en évidence des différences selon les sexes en matière de parcours et de réussite des jeunes, de choix d’orientation et de poursuite d’études entre filles et garçons. Ces différences auront des incidences ultérieures sur l’insertion dans l’emploi ainsi que sur les inégalités professionnelles et salariales entre les femmes et les hommes.
Les filles ont de meilleurs résultats en français, dès l’entrée à l’école primaire.
L’article « Écarts de performances des élèves selon le sexe : que nous apprennent les évaluations de la DEPP ? » dresse un panorama des écarts de performances des élèves selon le sexe et au cours du temps.
Les filles ont de meilleurs résultats en français, dès l’entrée à l’école primaire. D’ailleurs, les écarts en maîtrise langagière sont en augmentation dans les enquêtes les plus récentes, et se creusent au fil de la scolarité, au détriment des garçons. Reprenons d’une part les performances des élèves de 15 ans en « littératie » dans les enquêtes PISA de l’OCDE, et d’autre part les résultats des jeunes de 17 ans aux épreuves de compréhension lors de la Journée défense et citoyenneté :
- dans les enquêtes PISA, entre 2000 et 2009, les écarts entre les filles et les garçons ont augmenté, passant de 32 à 38 points d’écart-type. Durant cette période, le niveau de compétences des filles a augmenté de 8 points alors que celui des garçons a accusé une baisse de 7 points. En 2015, l’écart moyen s’est atténué pour atteindre un niveau inférieur à celui de 2000 (26 points d’écart-type) ;
- à 17 ans, lors de la JDC, les garçons réussissent là encore moins bien les épreuves de compréhension que les filles. Depuis 2009, les résultats, quel que soit le sexe, restent stables, avec un écart de score moyen en compréhension de 14 points d’écart-type.
En mathématiques, l’ensemble des observations est davantage favorable aux garçons. Les évaluations réalisées dans le cadre des panels d’élèves entrant en CP (1997 et 2011) montraient qu’à 6 ans les filles et les garçons avaient le même niveau de performances à l’épreuve numérique et à celle de l’identification de nombres et figures. En revanche, les évaluations « Repères CP de 2018 » montrent que les filles ont globalement une meilleure maîtrise en mathématiques (dans 4 domaines sur 6) à l’entrée au CP que les garçons. Mais, dès le CE1, les résultats des évaluations mettent en évidence un basculement : les garçons ont une meilleure maîtrise que les filles dans 8 domaines sur les 10 évalués, avec parfois un écart considérable. Les meilleures performances des garçons en mathématiques se confirment ensuite au cours de la scolarité, au collège et au lycée bien que les écarts aient tendance à se resserrer au cours des dernières mesures. Par exemple, dans l’enquête PISA de 2012, l’écart de performances est de 9 points d’écart-type en faveur des garçons en mathématiques. En fin de terminale scientifique, l’enquête TIMSS Advanced de 2015 met également en évidence des écarts de performances de 37 % d’écart-type en faveur des garçons.
Considérons maintenant la réussite aux diplômes. Les filles sont plus nombreuses à obtenir le brevet (en 2017, 92 % des filles ont obtenu le brevet contre 86 % des garçons). Elles sont également plus nombreuses à obtenir le baccalauréat (en 2017, 92 % des filles ont obtenu le baccalauréat contre 89 % des garçons). Les pourcentages de réussite sont les mêmes pour le baccalauréat technologique. Pour le baccalauréat professionnel, elles étaient 85 % à l’obtenir contre 79 % des garçons. De plus, quelles que soient les filières du baccalauréat, les filles obtiennent davantage de mentions « bien » ou « très bien ».
Il faudra observer si cette répartition perdure avec les nouveaux modes de choix d’options.
… Mais qui s’orientent moins vers les filières scientifiques
D’un meilleur niveau scolaire, les filles s’orientent davantage vers l’enseignement général et technologique que les garçons. Elles sont pourtant moins nombreuses en proportion à s’orienter dans les filières scientifiques. En 2017, 41,5 % des élèves de terminales scientifiques (S, ST2ID et STL) sont des filles.
Les filles se perçoivent moins douées que leurs camarades de classe, en mathématiques et en physique.
Une enquête auprès de 97 lycées franciliens interroge en 2015 et 2016 les filles et les garçons, en 2de GT et en terminale S, sur leur goût pour les sciences et sur la perception de leur niveau dans les matières enseignées au lycée. Cette enquête permettait également pour la première fois de mesurer la prévalence chez les lycéens des opinions stéréotypées sur les sciences et sur la place des femmes dans les métiers scientifiques. Les auteurs ont confronté les réponses des élèves en considérant leurs notes de mathématiques et de français au diplôme national du brevet. Il en ressort que les filles interrogées, bien qu’elles aient des performances en mathématique proches de celles des garçons de l’échantillon, déclarent nettement moins souvent avoir un bon niveau en mathématiques et en physique-chimie, aussi bien en 2de GT qu’en terminale S. Les filles se perçoivent moins douées que leurs camarades de classe, en mathématiques et en physique.
Ainsi, les filles manquent de confiance en elles et sous-estiment leurs capacités en mathématiques. Les auteurs suggèrent que ces écarts témoignent de « l’existence d’une forme particulièrement sournoise de l’intériorisation des stéréotypes de genre chez les filles ». Cette étude permet également de mettre en évidence l’étendue des représentations stéréotypées concernant les métiers scientifiques et la place des femmes au sein de ces métiers, tant pour les lycéennes que pour les lycéens, en 2de GT ou en terminale S. Entre 15 et 30 % des élèves ont ainsi déclaré être d’accord avec des affirmations telles que « les cerveaux des hommes et des femmes sont différents » ou « les hommes sont naturellement plus doués en mathématiques que les femmes ».
De plus, les filles ont davantage tendance à considérer qu’il est difficile de concilier une carrière scientifique et une vie de famille épanouie. Elles sont moins nombreuses que les garçons à considérer que les salaires des métiers scientifiques peuvent être élevés.
Comment déconstruire ces stéréotypes et rendre les filières scientifiques plus attractives auprès des jeunes filles ? Selon une étude de l’Institut des politiques publiques, l’intervention – même ponctuelle – de femmes scientifiques dans les classes des lycées permettrait de réduire significativement la prévalence des stéréotypes associés aux métiers scientifiques et à la place des femmes en sciences, tant chez les filles que chez les garçons. Ce type d’interventions de « role models » aurait par exemple un impact positif sur l’orientation des filles en CPGE. Ainsi, la part des filles de terminale S s’orientant vers une classe préparatoire scientifique passerait de 11 à 14,5 % après une telle intervention. Les auteurs soulignent cependant que l’impact du programme sur les choix d’études des élèves dépend étroitement du profil des femmes scientifiques qui conduisent les interventions en classe.
Par ailleurs, en mettant l’accent sur la sous-représentation des femmes dans les filières et les métiers scientifiques, les interventions ont renforcé chez les élèves, et particulièrement chez les moins performants, le sentiment que les femmes sont discriminées en science.
Les garçons et les métiers de la petite enfance
Si les filles sont moins enclines que les garçons à s’orienter dans les filières scientifiques, les garçons ont tendance à délaisser les métiers de la petite enfance. Une enquête auprès d’élèves de 3e et de terminale (S, ES, L, ST2S) de l’académie de Nancy-Metz montre que la connaissance des métiers de la petite enfance, bien qu’imprécise pour l’ensemble des élèves, diffère entre les filles et les garçons. Quels que soient le niveau scolaire, l’origine sociale ou la filière suivie, les filles ont une meilleure connaissance de ces métiers que les garçons.
L’ignorance des garçons confirmerait l’hypothèse posée par l’autrice sur l’absence de modèles masculins, dans la vie, dans les médias et dans les sites destinés à l’information et à l’orientation des jeunes. Elle souligne que l’entourage familial, amical et professoral des garçons ne leur donnerait probablement pas d’informations sur les métiers de la petite enfance, considérant que ce n’est pas « une affaire de garçons ». L’autrice conclut également qu’informer les élèves sur une catégorie de métiers, afin de lutter contre les stéréotypes de genre et favoriser l’égalité professionnelle, n’est pas suffisant pour susciter des projets d’orientation vers ces métiers.
Violences de genre : des observations aux formations
Les résultats de l’enquête nationale de climat scolaire et de victimation (2018), auprès des collégiens comme des lycéens, montrent que les filles sont plus touchées que les garçons par les violences à caractère sexuel.
Dans l’objectif de lutter contre les stéréotypes de genre et de favoriser une meilleure réussite des filles, la séparation des sexes en éducation physique et sportive est une stratégie parfois utilisée par des enseignants et des enseignantes. En effet, la non-mixité peut être vue comme un espace de liberté. Mais elle peut également apparaître comme lieu de frustration et de violences de genre. En effet, comme le montre l’étude « Plus libres sans les garçons ? », bien que favorisant, dans une certaine mesure, un meilleur investissement des filles, la non-mixité tend à renforcer les stéréotypes de genre et à rendre plus prégnante encore la division entre la masculinité et la féminité.
Dans l’espace mixte que constituent les collèges et lycées, des observations ethnographiques ont été réalisées pour tenter de comprendre certaines conduites des élèves entre eux, qui sont qualifiées par les élèves eux-mêmes comme des jeux, mais qui constituent bien un système de violence de genre. Les jeunes utilisent un langage sexualisé et ordurier, en banalisant l’insulte : « c’est notre culture » ; « c’est pour rire ». Les garçons y associent ou non des actes physiques violents, des actes de contrainte, de soumission, dont les filles sont victimes. Pour certains adultes, ces comportements ne sont pas perçus comme de la violence.
« Les adultes de l’institution semblent ne percevoir ni certaines violences manifestes, ni le sens violent de conduites anodines – sans doute la conformité de ces conduites aux normes du genre et de l’hétérosexisme explique-t-elle cette cécité. Néanmoins un certain nombre d’enseignants dépassent le rapport de force inhérent à ces systèmes. » (étude « Au collège et au lycée, des élèves, des adultes et des jeux », p. 33).
Des réflexions sont à mener dans la formation initiale et continue des enseignants, afin de rompre avec la banalisation des violences sexistes. Dans la même optique de favoriser le bien-être et le vivre ensemble dans le respect de l’autre, de nombreuses initiatives ont été menées dans l’académie de Créteil en faveur de l’égalité entre les filles et les garçons, inscrites dans une démarche collective. Elles nous renseignent sur le rôle et les initiatives de chaque acteur : la mission « Égalité entre les filles et les garçons » du rectorat ; l’ÉSPÉ par les modules de formation proposés ou les colloques organisés ; les enseignants et enseignantes investis dans leur établissement. Elle insiste sur les conditions de la réussite de la démarche :
- construire collectivement les compétences professionnelles sur les questions d’égalité, en tirant mutuellement bénéfice des expériences de chacun ;
- faire confiance aux initiatives, en les soutenant, en stimulant le partage d’expérience et en saluant le travail réalisé.
Il existe un paradoxe entre la meilleure réussite scolaire des femmes et leurs positions, salaires et trajectoires professionnelles moindres par rapport à ceux des hommes. Les femmes contribuent massivement à l’élévation générale des niveaux d’éducation en Europe, tandis que l’orientation entre les filières demeure toujours profondément différenciée entre les filles et les garçons. Cela s’expliquerait par le poids des stéréotypes de genre et l’autocensure féminine à l’entrée des filières valorisées, telles que les filières scientifiques. Autant d’obstacles contre lesquels il est nécessaire d’agir collectivement au sein de l’école, dès le plus jeune âge, comme le rappelle la convention interministérielle pour l’égalité entre les filles et les garçons, les femmes et les hommes dans le système éducatif (2013-2018).
Pour aller plus loin :
MENJ-DEPP, « Filles et garçons sur le chemin de l’égalité de l’école à l’enseignement supérieur », 2019.
Bréau Antoine, Hauw Denis, Lentillon-Kaestner Vanessa, « Plus libres sans les garçons ? Une analyse des manières de "faire le genre" chez les adolescentes au sein de classes non mixtes en EPS », Éducation & formations, no 98, 2018, p. 5-21.
Breda Thomas, Grenet Julien et al., « Les filles et les garçons face aux sciences : les enseignements d’une enquête dans les lycées franciliens », Éducation & formations, no 97, 2018, p. 5-29.
Breda Thomas, Grenet Julien et al., « Role Models féminins : un levier efficace pour inciter les filles à poursuivre des études scientifiques », Les notes de l’IPP, no 45, 2019.
Chabanon Léa, Steinmetz Claire, « Écarts de performances des élèves selon le sexe : que nous apprennent les évaluations de la DEPP ? », Éducation & formations, no 96, 2018, p. 39-57.
Couchot-Schiex Sigolène, « Collaborer pour développer l’égalité filles-garçons : à la recherche d’une dynamique à déployer dans l’académie de Créteil », Éducation & formations, no 99, 2019, p. 15-32.
Fontanini Christine, « Les métiers de la petite enfance : quelles sont les connaissances des élèves de troisième et de terminale sur ces métiers ? », Éducation & formations, no 97, 2018, p. 75-92.
Fournier Yann, Lefresne Florence, « Les inégalités de genre au prisme des objectifs chiffrés de la stratégie européenne éducation et formation 2020 », Éducation & formations, no 96, 2018, p. 11-38.
Léchenet Annie, Mercader Patricia, « Au collège et au lycée, des élèves, des adultes et des jeux », Éducation & formations, no 99, 2019, p. 33-53.