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Comment parler du Covid-19 avec les élèves ?

Entretien avec Abdennour Bidar, docteur en philosophie, agrégé de philosophie et inspecteur général de l’éducation, du sport et de la recherche.
Juin 2020 – 12 minutes
La pandémie de Covid-19 et le confinement qui a suivi ont placé l’école devant de nouveaux enjeux. À l’heure du retour progressif dans les classes, se pose la question de l’installation d’un dialogue avec les élèves. Comment les accompagner ? Quelles thématiques aborder ? Abdennour Bidar partage sa réflexion.
Tout d’abord, en quoi la pandémie de Covid-19 et le confinement qui a suivi ont-ils créé une rupture dans la dynamique de classe ? Et pourquoi faire de la pandémie et du confinement un sujet de discussion lors du retour en classe des élèves ?
L’événement du confinement a été exceptionnel, tant par son ampleur mondiale que par la durée très longue, du 17 mars au 11 mai 2020 en France, d’une situation de claustration et d’isolement imposée à tous, inédite, et qui a revêtu sans doute une véritable dimension d’épreuve à cause de sa difficulté même, difficulté de ne plus pouvoir sortir de chez soi mais d’y rester entre quatre murs, privant ainsi les uns et les autres de la plupart de leurs interactions habituelles avec le monde – et réduisant ces interactions au minimum des relations familiales et du virtuel d’internet.
Cette épreuve psychologique a produit une rupture du mode normal ou usuel de la scolarité des élèves, et elle a généré, pour les adultes comme pour les enfants et adolescents, tout un ensemble de tensions singulières, de questionnements et d’inquiétudes, alimentés qui plus est par une couverture médiatique entièrement focalisée sur le sujet de la pandémie et ramenant donc continuellement les esprits à ce motif d’anxiété, voire d’angoisse.
On comprend pourquoi, dès lors, l’école ne saurait reprendre son cours normal sans prendre en compte le fait que les élèves vont y revenir en ayant accumulé toute cette somme de tensions et de questions qui risqueraient, si elles n’étaient pas appréhendées et prises en charge par les équipes éducatives, de rendre les élèves intellectuellement et psychologiquement indisponibles pour les apprentissages.
Il y a là, par conséquent, pour les équipes éducatives une nécessité, et une responsabilité difficile mais incontournable à laquelle il s’agit de se préparer au mieux. La circulaire du 4 mai 2020 relative à la « Réouverture des écoles et des établissements scolaires » et aux « Conditions de poursuite des apprentissages » explicite le sens de cette responsabilité en précisant au préalable que – je cite – « il est souhaitable d'ouvrir la reprise de la scolarité par des temps d'échange qui permettront », je cite toujours :
- « de sécuriser les élèves en expliquant la situation, notamment pour les plus jeunes ;
- d'écouter ce qu'ils ont vécu ;
- d'identifier d'éventuelles situations traumatisantes de confinement et de les signaler au personnel compétent ;
- de leur expliquer les nouvelles règles de la vie commune dans l'école et l'établissement, en particulier les mesures barrière, les principes de distanciation sociale et les objectifs d'apprentissage jusqu'à la fin de l'année ».
Comment faire de la pandémie un sujet de discussion de classe ? Quelles thématiques en particulier pourront être abordées ?
Ce sujet de discussion, de la pandémie et du confinement, ne saurait, bien entendu, être abordé comme n’importe quel autre, qui n’aurait pas touché, concerné les élèves d’aussi près. L’événement a impacté leur vie même, toute sa structuration et son organisation la plus quotidienne et ce, pendant une longue période.
Les élèves auront donc, en particulier, et pour la plupart d’entre eux en tout cas, un très fort besoin – aussi bien cathartique qu’intellectuel – de parler ensemble, d’exprimer leurs émotions, de formuler le changement produit et vécu dans leur mode de vie, la rupture de leurs habitudes ordinaires et la façon dont ils se sont adaptés, facilement ou plus difficilement, à la situation qui leur a été imposée. Ils seront en demande de mettre des mots sur leur expérience, d’échanger sur le sujet les uns avec les autres, et y compris, et peut-être surtout, avec leurs maîtres, sur ce qu’ils ont ressenti, vécu, compris ou pas.
Pour cela, il s’agira qu’ils trouvent à l’école un lieu où les adultes sont à même de les écouter et de les accompagner dans cet exercice de formulation. Un exercice délicat, sans doute même redoutable, car des questions difficiles, potentiellement douloureuses, comme la question de la maladie, mais aussi celle de la mort ne pourront être taboues, ni éludées, tant dans cette période elles ont été présentes.
Car cette crise a conféré à la mort une proximité souvent inédite. Alors que les enfants étaient confinés à leur domicile, et donc sans beaucoup d’échappatoire, cette question même, avec son cortège de peurs et de risques traumatiques, a pu atteindre des proches de l’univers familial ; et le sujet a constitué le point focal de l’information à travers le décompte quotidien, public, des décès. Ce qui a rappelé à tous que, parmi les enjeux les plus cruciaux de notre temps, figure la question du risque sanitaire, notamment, c’est-à-dire de tout ce qui constitue une menace potentielle pour la santé des populations, par exemple tout ce qui est lié à la dégradation et à la pollution de l’environnement, ou bien donc en l’occurrence à la propagation mondiale d’un virus – tout cela s’invite de plus en plus dans les débats publics.
La valeur de la solidarité, la valeur de tous les liens d’entraide, ont éclaté aux yeux de tous
Mais il s’agira tout autant de prendre en compte le fait que, à l’inverse, les semaines écoulées auront pu également nourrir de façon positive la compréhension du monde par les élèves, et ce malgré le climat anxiogène installé par l’information. Car les mêmes médias ont en effet beaucoup mis en exergue, et la classe politique a régulièrement salué, l’engagement de beaucoup (notamment celui des personnels soignants), et des notions telles que celle-là même d’engagement, mais aussi celles de solidarité et d’interdépendance auront pu devenir très tangibles, très concrètes, très parlantes et vivantes pour les élèves qui les ont vu s’incarner à la télévision dans tous les métiers du care, du soin, dans des dévouements admirables, voire des sacrifices de soi ou tout au moins de consécration de soi, de sa vie au service d’autrui, de la souffrance et de la détresse.
L’accompagnement du retour des élèves en classe permettra donc de développer aussi cette dimension « positive » (entre guillemets) de la crise, qui a donné l’opportunité à bien des engagements de se manifester de manière particulièrement remarquable. Ainsi, l’engagement a pris du sens pendant cette période. La valeur de la solidarité, la valeur de tous les liens d’entraide, ont éclaté aux yeux de tous, et c’est cette prise de conscience chez les élèves qui demande aussi maintenant à être accompagnée.
Quels dispositifs envisager et mettre en place au sein de l’école ou de l’établissement pour cet accompagnement des élèves ?
On peut concevoir et mettre en place un dispositif en deux temps.
Il ne s’agira pas en effet d’ouvrir d’emblée un ou des espaces de discussions en classe, avec les élèves, sans préparation, sans une étape préalable, et ce d’autant moins que l’expérience du confinement aura pu être particulièrement éprouvante pour certains élèves.
Il apparaît donc indispensable que les discussions entre les professeurs et les élèves soient précédées de l’ouverture d’un espace de parole pour l’équipe éducative elle-même, élargie à l’ensemble des personnels. Tous devront ainsi pouvoir disposer dans l’école ou l’établissement d’un lieu ouvert et d’un ou de plusieurs temps de concertation organisés par la direction de l’école ou de l’établissement, et où soient clarifiés d’abord, et ensemble, les objectifs ou finalités des discussions qui vont être ouvertes avec les élèves.
En l’occurrence, la finalité de ces discussions est pédagogique : il s’agit qu’à travers elles, les élèves disposent d’un surcroît d’intelligibilité de l’événement qu’ils viennent de vivre, et dont notre société n’est pas encore sortie. Comme les adultes, ils ont été exposés pendant le confinement à un flux ininterrompu d’informations diverses, un véritable trop-plein qui a pu générer à la fois stress et confusion. Après avoir été isolés pendant une période aussi longue, il est prévisible d’ailleurs que les questions des élèves et leurs ressentis « explosent » en s’exprimant de manière désordonnée et éruptive.
Il y aura donc deux enjeux majeurs pour les discussions à conduire en classe : d’une part, accueillir l’expression des émotions des élèves (peurs, chagrins, colères, désarrois, etc.), accueillir la parole libre et spontanée de ces élèves, être ouvert à leurs propres questionnements et soucis ; et d’autre part, les aider à cultiver leur jugement, discernement, en les aidant à formuler leurs ressentis et leurs idées, et à prendre le recul nécessaire vis-à-vis de tout ce qu’ils ont vu et entendu.
Seuls des adultes apaisés pourront être des adultes apaisants.
Voilà donc ce qui demandera à être thématisé d’abord au sein de l’équipe éducative. Et la réunion préalable de celle-ci, ainsi que de tous les personnels, sera ouverte également à leurs propres questionnements, voire, s’ils en ressentent le besoin, à l’expression des éventuelles difficultés auxquelles ils auront été confrontés pendant le confinement, de leur disposition psychologique et morale, afin qu’ils puissent être ensuite en mesure d’incarner auprès de leurs élèves une ressource sécurisante, répondant sereinement et de manière empathique à leurs interrogations tout en leur permettant d’exprimer leurs propres émotions. Seuls des adultes apaisés pourront être des adultes apaisants.
À partir de là, et dans un second temps, il est recommandé que chaque enseignant, exerçant sa liberté pédagogique, et s’il l’estime opportun, puisse mener dans ses classes, des discussions ouvertes avec les élèves.
La difficulté de l’exercice requerra peut-être que, au sein de chaque équipe éducative et sur la base du volontariat, des personnels en nombre suffisant se portent candidats pour assumer cette mission de dialogue avec les élèves, dès lors qu’ils s’en sentiront capables, plutôt que soit imposé que ce soit, par exemple, le professeur principal de chaque classe qui conduise ces discussions.
Quelles questions, thématiques, notions et objectifs permettront de formaliser et structurer les discussions ?
Trois thématiques en particulier peuvent être abordées : le sens du confinement, son expérience, l’après. Ces thématiques seront abordées sur le mode du questionnement, de l’appel à la réflexion, à l’échange de points de vue, à la construction d’une discussion réglée et d’un débat argumenté, et ce, bien sûr, en choisissant un vocabulaire adapté au niveau de compréhension et de maturité des élèves de chaque niveau de classe.
Insistons-y, nous entrons là dans un exercice qui relève de l’acquisition de compétences fondamentales par les élèves, telles qu’elles sont énoncées notamment, de manière particulièrement explicite, dans les finalités de l’enseignement moral et civique, EMC – je cite : « s’exprimer en public, savoir écouter et apprendre à débattre ; développer des capacités à contribuer à un travail coopératif/collaboratif en groupe ; forger le sens critique, savoir exercer son jugement et adopter un comportement éthique en se montrant à même de mettre à distance ses propres opinions et représentations, comprendre le sens et la complexité des choses, être capable de considérer les autres dans leur diversité et leurs différences, entrer dans le mode d’une communication non violente en construisant ensemble un désaccord pacifique ou une position partagée, et, par conséquent, à travers tout cela construire aussi bien la citoyenneté, former l’honnête homme de demain, c’est-à-dire des citoyens doués d’humanité, des citoyens éclairés, conscients, critiques, engagés, formés à cette discussion collective qui sera de plus en plus sollicitée demain, on peut l’espérer, dans toutes les instances, déjà existantes ou à créer, de démocratie délibérative et participative. »
Et en vue de tout cela, voici donc quelques exemples de questions qui portent sur les trois thématiques que nous venons d’évoquer :
- le sens de l’événement que les élèves viennent de vivre et où nos sociétés sont encore,
- la réflexion sur l’expérience propre et singulière des élèves, leur vécu du confinement et de la période,
- et enfin la question de l’après-confinement, de la reprise d’une existence normale ou habituelle mais durablement et profondément instruite par cette expérience.
Le sens de l’événement
- Avez-vous compris les raisons pour lesquelles les populations de différents pays du monde, sur tous les continents, ont été confinées ?
- Quelles sont ces raisons ?
- Qu’est-ce que vous n’avez pas compris dans ce qui s’est passé ?
- À quoi avez-vous pensé pendant ce confinement ?
- Parmi tout ce que vous avez entendu, dans les médias ou la bouche des adultes, qu’est-ce qui vous a fait particulièrement réfléchir ?
- Qu’est-ce qui vous a questionné, dérangé, ému ?
- Qu’est-ce que l’expérience vous a appris à vous personnellement ?
Retour sur l’expérience du confinement
- Comment avez-vous vécu le confinement ?Comme une épreuve de privation de liberté ou comme une chance ?
- Vous êtes-vous sentis isolés ou entourés ?
- Qu’avez-vous ressenti ? Quelles émotions et sentiments avez-vous éprouvé ?
- Comment cela a changé vos habitudes de vie ?
- Qu’avez-vous fait que vous ne faites pas d’habitude ?
- Vous avez reçu vos cours autrement, peut-être par internet. Qu’est-ce que ça a changé pour vous ?
- Avez-vous trouvé le temps long ?
- Avez-vous trouvé au contraire que ce rythme de vie vous convenait mieux ? Pourquoi ?
Envisager l’après-confinement
- Êtes-vous heureux ou stressés de reprendre l’école ?
- Le fait de ne pas aller à l’école vous a-t-il fait réfléchir sur votre vie à l’école ? Sur l’organisation de l’école ? Sur ce qu’on pourrait y améliorer, y changer ?
- Le confinement vous a-t-il conduit à réfléchir sur ce que vous voudriez faire après ? Sur votre vie future ?
- Quels enseignements nos sociétés peuvent-elles tirer de cette expérience ?
- En quoi cette épreuve peut-elle nous faire tous réfléchir ?
- Doit-on repartir comme avant ou changer quelque chose dans nos modes de vie ?
- Comprenez-vous les nouvelles habitudes qu’il convient de prendre ?
- Comprenez-vous pourquoi il était important de revenir à l’école même si les règles y ont changé ?
- Quels sont les côtés amusants de ces nouvelles règles ?
Et enfin, une autre entrée possible pour structurer la discussion sera celle des notions, et en l’occurrence les notions à mobiliser principalement seront toutes celles que l’on a entendu en permanence pendant la crise mais que les élèves n’ont pas eu nécessairement les moyens de s’approprier, tant du point de vue de leur sens que de leurs enjeux. Il s’agira donc de s’assurer méthodiquement, à partir de leur définition même, de leur bonne compréhension par les élèves. Voici donc une liste non exhaustive de ces notions, qui comme les questions précédemment proposées, peuvent servir de point d’appui aux discussions.
- épidémie, pandémie
- contagion, contamination
- confinement
- libertés publiques
- distanciation sociale « et gestes barrières »
- santé publique
- protection
- sécurité
- responsabilité
- citoyenneté
- civisme
- solidarité
- interdépendance
- engagement
- exemplarité importance de l’éducation et de l’école pour comprendre un événement tel que celui traversé par nos sociétés.
Pour aller plus loin
Retrouvez en podcast Abdennour Bidar, sur Extra Classe, votre espace d'écoute sur l'école et ses pratiques, dans la rubrique « paroles d'expert » :