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2015-2020 : les réajustements foudroyants de l’EMC
État des recherches de Kéren Desmery, chercheure post-doctorale EPHE, groupe Sociétés, Religions, Laïcités
Novembre 2020 – 8 minutes

Lycée de l'Ile de Nantes, lycéens sur le parvis à l'entrée, Pays de la Loire, 18 septembre 2014
Les programmes d’EMC paraissent en juillet 2015. Le 26 juillet 2018, ils sont ajustés en primaire et au collège. Les classes de seconde et de première leur emboîtent le pas le 22 janvier 2019 puis celles de terminales le 25 juillet 2019. Le 17 juillet 2020, les programmes originels d’EMC sont définitivement abrogés par un nouvel arrêté ministériel.
Plusieurs questions se posent alors : dans quelle mesure les programmes de 2015 se sont-ils distingués du « cordon triple » (l’éducation civique, l’éducation civique juridique et sociale et l’instruction civique) ? Quels changements notoires peut-on percevoir dans l’évolution des programmes d’EMC entre 2015 et 2020 ? C’est ce que nous développerons dans cet article.
Le cordon triple vs l’EMC de 2015 : quels changements ?
Sur la forme, l’EMC s’avère plus lisible et coordonné que le « cordon triple ».
| LE CORDON TRIPLE | L’EMC |
Transversalité Beaucoup moins apparente | Transversalité Toute la communauté éducative clairement encouragée à participer : vie scolaire, partenaires extérieurs, réserve citoyenne Association avec l’EMI |
Modalités Évaluation clairement définie : trace écrite, note, etc. | Modalités Évaluation imprécise : « différentes formes d’évaluation » |
Visibilité Instruction civique et morale (primaire) ; éducation civique (collège) ; éducation civique, juridique et sociale (lycée) Des programmes plus détaillés et plus précis par endroits quant aux objets d’enseignement | Visibilité Un seul EMC pour toutes les filières, du CP à la terminale Une nouvelle colonne avec des suggestions concrètes d’exemples de mises en pratique |
Progressivité Des programmes rédigés par niveau (classe) | Progressivité Des programmes rédigés par cycles, favorisant une meilleure continuité |
Sur le fond, l’EMC ne se singularise pas tant par sa dimension « morale » que par son côté « éthico-pratique » : en effet, le cordon triple mentionnait un plus grand nombre de valeurs morales qui, pour certaines, ne figurent plus dans les nouveaux contenus d’EMC – l’honnêteté, le courage, le travail, le mensonge, la dignité humaine, l’excuse, le vrai, le faux, etc.
Autre point : dans les programmes de 2015, la laïcité est largement évoquée. La loi de 2004 n’apparaît, en revanche, qu’au lycée. Pour finir, le cordon triple contenait des « maximes morales », des « adages moraux » et nombre d’exemples plus « lisibles » mais moins « concrets ». De son côté, l’EMC insiste sur le collectif, la communication, le travail sur le « langage », l’éducation aux médias, etc.
Un EMC pédagogiquement bien entouré
Des techniques pédagogiques innovantes

Un EMC unique mais pas seul : des actions concrètes
De nombreux dispositifs (formations et ressources) sont mis en place afin de favoriser la divulgation de cet enseignement et des thématiques qui s’y rattachent, à savoir, la laïcité et l’enseignement des faits religieux.
- 9 septembre 2013 : élaboration de la Charte de la laïcité.
- Novembre 2014 :instauration de « référents laïcité » au sein des académies.
- Janvier 2015 : création du Parcours citoyen.
- Janvier 2015 : des formations de « formateurs de formateurs » en lien avec « l’EMC, la laïcité et les faits religieux » lors de séminaires interacadémiques, sont instaurées. C’est la « logique de l’entonnoir ».

À noter : plus de 1 200 formateurs ont été formés. On estime à 150 000 le nombre d’enseignants formés en 2016, puis 180 000 en avril 2017. Ces formations ont subitement été arrêtées depuis deux ans (cf. rapports Observatoire de la laïcité).
- Octobre 2015 : conception d’un « livret laïcité » à l’attention de tout le personnel éducatif.
- 9 décembre 2015 : inauguration de « la Journée de la laïcité ».
- 2015-2016 : mise à disposition de ressources et outils en lien avec les nouvelles pédagogies préconisées dans les programmes de 2015 sur M@gistère, Réseau Canopé et Éduscol. Création d’un parcours spécifique « enseignement moral et civique et les faits religieux ».
Le parcours M@gistère « Laïcité » est composé de modules auto-formatifs d’environ 20 min sur :
- des éléments d’histoire de la laïcité en France ;
- le sens et les enjeux de la laïcité ;
- la Charte de la laïcité à l’École (élaborée en 2013) ;
- des situations de vie scolaire ou d’enseignement.
Un EMC consolidé
- Courant 2018 : « Vade-mecum de la laïcité », qui constitue un référentiel de situations pour les équipes académiques, les écoles et les établissements.
- 8 janvier 2018 : création du Conseil des sages de la laïcité.
- 10 janvier 2018 : création du Conseil scientifique de l'Éducation nationale.
- Janvier 2018 : mise en place de « l’équipe nationale laïcité et faits religieux » qui sera renommée « équipe nationale valeurs de la République » quelques mois plus tard.
- Février 2018 : mise en place des « équipes académiques laïcité et faits religieux ».
De toute évidence, l’EMC de 2015 s’est risqué à « innover » sur le plan pédagogique et marque un tournant sur le plan éducatif. Dès le cycle 2, on considère l’enfant comme un être à part entière, capable de développer son esprit critique et exercer son « jugement moral ». L’EMC, enfin, ouvre le champ des possibles. Ses « exemples de mise en situation » permettent d’aborder des thématiques parfois épineuses, dans un cadre « préventif » : laïcité, antisémitisme, valeurs de la République et celles qui en découlent. Si certains points restent à approfondir, il n’empêche que, d’ores et déjà, cet enseignement tient une place importante quant à la prévention des (micro)violences en milieux scolaires et un « bon vivre ensemble ».
2018 : des ajustements d’EMC qui interpellent
Un processus de rédaction particulièrement rapide
Nous l’avons étudié dans l’article précédent : il existe des étapes inhérentes à la construction d’un programme scolaire (une dizaine au total). S’agissant de programmes « d’ajustement », l’on pouvait s’attendre à ce que le processus de rédaction soit plus rapide dès lors que le ministre de l’Éducation nationale l’avait approuvé. Pour autant, l’on ne peut s’empêcher de souligner la célérité du ministère de l’Éducation nationale dans le cas présent : suite à l’annonce de Jean-Michel Blanquer en janvier 2018, le groupe d’experts est constitué en mars 2018 et une seule réunion s’est déroulée avec le Conseil supérieur des programmes (CSP) en mai 2018, avant la validation finale. Autrement dit les programmes pour le primaire et le collège ont été « ajustés », quasiment, en un mois et demi.

Un EMC très cadré
Des contenus des programmes d’ajustement, l’on en retiendra principalement :
- une accentuation du registre disciplinaire. Le « respect » est évoqué à 59 reprises (contre 14 dans les programmes de 2015) ; la « règle » à 46 reprises (contre 11) ; le « cadre » à 16 (contre 8) ;
- une accentuation du registre « patriotique ». De nouveaux thèmes tels que l’hymne européen et la fête nationale apparaissent dès la primaire. La République française, les valeurs de la République, l’Union européenne, le drapeau, les symboles. Tous ces termes sont évoqués entre deux et quatre fois plus. Dans la même lignée, on demande aux enfants de connaître des couplets de La Marseillaise par cœur et de la chanter dès le cycle 3 ;
- le retour de « la dignité », anciennement présente dans le « cordon triple », et une accentuation du « handicap », de « l’engagement » – qui prime sur « l’engagement moral » – la « liberté » et les « droits » ;
- la disparition, sur le plan architectural, des « exemples de mise en situation », auparavant associés aux « connaissances » et « objets d’enseignement » ;
- un enseignement bien plus civique que moral. Le verbe « comprendre » est utilisé à 48 reprises contre 122 dans les programmes de 2015. Qui plus est, la « sensibilité », la « coopération » sont deux fois moins utilisées ; la tolérance n’apparaît qu’une fois au lieu de 4 dans l’EMC originel ;
- d’un point de vue « éthico-pratique », les pédagogies innovantes, qui illustraient en grande partie la teneur « morale » de cet enseignement, ont toutes été évincées. En 2018, n’apparaissent que les débats argumentés et la discussion réglée ;
- dans la même lignée, la notion de « morale » a d’ailleurs tout simplement disparu. On privilégie « l’éthique » ; la culture « morale et civique » fait place à la « culture civique » ;
- outre le « pluralisme des croyances », on remarque une autre passerelle, plus en amont dans les programmes d’ajustements entre la laïcité et les faits religieux, puisque la loi de 1905 et celles de 2004 sont toutes deux abordées dans le cadre de « la règle et du droit » au collège.
Le 17 juillet 2020, le ministère de l’Éducation nationale a publié un nouvel arrêté abrogeant celui du 12 juin 2015 relatif au programme d’enseignement moral et civique de l’école élémentaire et du collège. Concernant les contenus (cf. BO spécial n° 31 du 30 juillet 2020), on notera un renforcement des enseignements relatifs au changement climatique, à la biodiversité et au développement durable. Sur le plan pédagogique, un seul ajout : les « échanges contradictoires ».
Quatre jours plus tard, le 21 juillet 2020, le Conseil supérieur des programmes a remis un « avis sur l’articulation des contenus de la formation dispensée dans le cadre du service national universel avec les programmes de l’enseignement moral et civique des classes de troisième, de seconde générale et technologique, de seconde professionnelle et des classes préparatoires au certificat d’aptitude professionnelle »… Ce qui laisse présager de nouveaux changements. À suivre…