Persévérance scolaire et décrochage : décryptage à la lumière du post-confinement

  Entretien avec Frédérique Weixler, Inspectrice générale de l’éducation, du sport et de la recherche, membre du collège Établissements, territoires et politiques éducatives.

 

Septembre 2020 -  8 minutes

 

Le confinement a remis en lumière le terme et la question du « décrochage scolaire ». Ainsi, il convient de redéfinir ce qu’il recouvre, tant en ce qui concerne les politiques publiques que la réalité vécue des élèves et des familles. Des démarches pour promouvoir la persévérance offrent des pistes de mise en œuvre concrète.

 

Le terme « décrochage » est très employé, parfois à tort et à travers. Pourriez-vous redéfinir ce que l’on entend par décrochage scolaire ? Notamment dans le contexte post-confinement du printemps 2020 ?

Le décrochage renvoie à la fois à une définition administrative et à un phénomène plus large devenu progressivement un objet de politique publique et une préoccupation sociétale. Il représente un enjeu humain, social et économique.

Le terme décrochage est « institutionnalisé » au sein de l’Europe depuis le sommet de Lisbonne en 2000 au cours duquel la réduction des sorties précoces a été définie comme un des « grands objectifs » communs pour promouvoir une société et une économie de la connaissance. La stratégie Europe 2020 a amplifié cette démarche avec des objectifs chiffrés ambitieux.

En France, le droit à la qualification a été affirmé avec une remarquable continuité de l’action publique, visible dans les lois d’orientation sur l’éducation de 1989, 2005, 2013 et 2019. Toutes imposent à l’État de prévoir les moyens nécessaires pour amener 100 % des jeunes à la qualification, y compris en recourant à la prolongation de scolarité, volonté qui s’est traduite dans les faits de façon très progressive, non seulement par des dispositifs ciblés sur l’emploi mais aussi au sein de l’Éducation nationale. Entre 2014 et 2016, la mise en place du droit au maintien après un échec à l’examen et du droit au retour en formation donnent une consistance effective à ce droit, amplifié dans la loi de 2019 par l’obligation de formation pour les 16-18 ans qui instaure un changement de paradigme et de frontière.

Dans le même mouvement, les termes « décrochage » et « persévérance scolaire » se sont substitués à celui de « sorties sans qualification », affirmant ainsi la priorité donnée à la formation et à l’éducation. La responsabilité du ministère de l’Éducation nationale s’en trouve donc renforcée tout en inscrivant l’action de l’État dans l’interministérialité, le lien avec les collectivités et les partenaires des mondes associatif et professionnel.

Sur le plan administratif, nous disposons de définitions du décrochage en référence à des normes de formation (elles-mêmes évolutives) : ainsi est considéré comme décrocheur « tout jeune qui quitte un système de formation initiale sans avoir le niveau de qualification minimum requis par la loi ». Cette mesure s’effectue de deux façons : en flux annuel de sortants de plus de 16 ans et en stock de jeunes de 18 à 24 ans sortis sans qualification et qui n’ont pas suivi de formation au cours des quatre dernières semaines. Ce deuxième indicateur est utilisé au niveau européen et permet des comparaisons internationales. En ce sens, le décrochage est une situation définie par le Code de l’éducation, mesurée par des indicateurs, repérée par un système d’information (le Système interministériel d’échanges d’informations – SIEI).

En termes de réalité vécue, le décrochage scolaire est un terme polysémique puisque, pour les équipes éducatives comme pour les familles et les élèves, il désigne aussi bien le processus que l’aboutissement, la perte dengagement dans les apprentissages, labsentéisme récurrent, etc., mais c’est aussi un processusde désintérêt progressif pour lécole parfois précoce, fruit d’une accumulation de facteurs internes et externes au système scolaire. Il renvoie à une grande diversité de situations de jeunes.

Comme politique publique, la lutte contre le décrochage englobe la prévention, stratégie visant à encourager la persévérance scolaire, l’intervention auprès d’élèves en risque de décrochage et la rediation, qui a pour objectif le retour en formation et/ou l’accès à la qualification pour des élèves ayant quitté le système de formation initial. Pendant le confinement, l’emploi du terme décrochage a été très extensif, y compris dans les médias, mettant en évidence la sensibilité importante sur ce sujet et son statut de « cause nationale ». Il a désigné la perte de lien avec les enseignants, les pairs, l’institution, la déscolarisation, le manque d’assiduité… Ce qui est intéressant, c’est que toutes ces acceptions correspondent en fait à des signaux faibles qui font partie du processus de décrochage en général.

Pendant le confinement, le phénomène a été identifié par le ministère comme diffus, inégal : de 4 à 10 % en moyenne, il aurait atteint 50 % dans certains établissements. Le décrochage, les conséquences de la scolarisation à la maison ont fait l’objet de nombreuses études, parmi lesquelles on peut citer l’enquête Orquestra de la DEPP (Direction de l’évaluation, de la prospective et de la performance), l’enquête de l’Agence nationale de la cohésion des territoires, des laboratoires universitaires (enquête Delès-Pirone)… Ce lien avec la recherche s’avère très précieux pour nourrir l’action publique, il est d’ailleurs très vivant depuis de nombreuses années dans le domaine du décrochage.

Le décrochage comme symptôme interroge le système éducatif et constitue un levier de son évolution.

 

Comment rebondir, comment en faire une opportunité ? Qu’est-ce que cela peut apporter de positif ?

Une citation utilisée par le Robert (Grand Robert de la langue française, édition 2001) pour définir le terme « rebondir » permet d’introduire la réponse à cette question : « Les centenaires, hommes et femmes, n’ont pas forcément été à l’abri des coups physiques ou psychologiques, mais ils ont su, à leur manière, les encaisser et rebondir ». (Le Monde, 29 septembre 2000).

La capacité de rebondir, de raccrocher en se réinscrivant dans un parcours de formation, d’insertion repose sur un travail effectué par le jeune mais aussi par son environnement, qu’il soit familial, éducatif… Pour surmonter les humiliations qui ont pu être ressenties, tout le passif avec la formation, les apprentissages doit être analysé et surmonté, aussi bien du côté de l’élève que des équipes qui vont l’accueillir et l’accompagner dans son parcours de raccrochage. Il s’agit d’abord d’identifier et de comprendre les causes qui ont conduit au décrochage. Lesdifférentes études mettent en évidence l’existence de trajectoires et de facteurs de risque qui favorisent le décrochage scolaire ; mais elles indiquent également qu’aucun paramètre ne constitue à lui seul un déterminant au décrochage. C’est bien à la suite d’une combinaison de facteurs, de leur accumulation et de l’absence de compensation de leurs effets notamment par l’École que le décrochage survient. « La motivation au raccrochage ne peut être comprise qu’après avoir identifié les causes du décrochage, les deux situations reposant sur des éléments en miroir » (J. Vollet, « Tribulations d’une jeunesse sans diplôme : de l’école aux dispositifs “seconde chance” », thèse de doctorat, université de Bordeaux, 2016). La motivation au raccrochage est multiple, comme le processus de décrochage. Il s’agit d’inscrire « […] le décrochage et l’accrochage dans un enchaînement de séquences liées entre elles par la signification que le jeune leur donne » (J. Zaffran et J. Vollet, Zadig après lécole, Le Bord de l’eau, 2018).

 

Rebondir, « raccrocher » représente une réelle opportunité d’innovation, de créativité aussi bien pour la personne que pour le système éducatif.

Pour que le raccrochage - le nouvel accrochage - constitue une opportunité, les possibilités institutionnelles offertes doivent être vraiment considérées par le jeune comme une ressource qui lui permet une inclusion à la fois sécurisante et respectant son autonomie. La personne ne revient pas à l’endroit d’où elle est partie, il importe que les choses aient changé de part et d’autre : la sienne et celle de son environnement et des équipes qui l’accueillent. L’effet Pygmalion, c’est-à-dire la mise en conformité du comportement d’une personne avec les attentes, explicites ou implicites, de quelqu’un qui a autorité sur elle, prend une acuité particulière dans cette période de transition et de possible résilience que représente le raccrochage. C’est l’un des mécanismes qui influent sur la réussite ou l’échec des élèves.

Rebondir, « raccrocher » représente une réelle opportunité d’innovation, de créativité aussi bien pour la personne que pour le système éducatif.Pour le jeune, c’est l’occasion d’améliorer son image de soi et son image sociale, souvent mises en danger lors de son parcours : combien d’élèves affirment qu’ils sont « nuls » soit dans une discipline, soit plus largement « à l’école », et se définissent d’abord par leurs difficultés et/ou incapacités. Cette expérience permet également de dédramatiser les échecs, la place donnée aux études et à la formation et de vivre la possibilité de la réversibilité, de se réconcilier avec l’institution y compris en tant que citoyen. Pour l’École, c’est une occasion d’évolution, voire de transformation des pratiques, impérieuse pour permettre le raccrochage et qui se révèle précieuse pour l’ensemble des élèves.

Dans la période spécifique du confinement, du retour progressif en classe, des points d’appui ont été identifiés par les équipes éducatives parmi lesquels de nouvelles modalités du lien et des relations avec les élèves et les familles, et le développement de la coopération entre pairs aussi bien au niveau des adultes que des élèves. Des pratiques pédagogiques innovantes ont été également expérimentées : classes inversées, articulation entre enseignements synchrone et asynchrone…

 

Considérer que la persévérance ne relève que des élèves constituerait un contresens majeur de la démarche.

Quel rôle les enseignants peuvent-ils jouer ? Et plus largement, comment la communauté éducative contribue-t-elle à la question de la persévérance ?

En s’inspirant de la dynamique mise en place au Québec, la France privilégie désormais la notion de persévérance pour mettre l’accent sur la priorité donnée à la prévention, même si les deux concepts sont utiles pour appréhender le phénomène dans son intégralité. En effet, concept clé de la prévention, la persévérance est également au cœur du « raccrochage ».

Elle correspond à l’affirmation de la responsabilité partagée des équipes éducatives et des partenaires de l’école des élèves et de leurs parents, pour favoriser l’apprentissage au quotidien, valoriser les réussites. Considérer que la persévérance ne relève que des élèves constituerait un contresens majeur de la démarche.

Les différents niveaux de pilotage institutionnel au sein du ministère de l’Éducation nationale et de la Jeunesse se sont approprié cette dynamique, comme en témoigne la généralisation de la Semaine de la persévérance scolaire dans les académies, qui a pour objectif de mettre en évidence le travail réalisé tout au long de l’année dans les établissements scolaires en matière de prévention du décrochage et de mobiliser l’ensemble des acteurs et des partenaires concernés. L’enjeu est aussi d’encourager les pratiques pédagogiques et éducatives innovantes pour prévenir les ruptures et favoriser la réussite des élèves. Ce temps dédié constitue un moment privilégié pour souligner l’implication des uns et des autres et plus particulièrement prêter attention aux motivations, aspirations et préoccupations des jeunesentourés par leurs proches et par les équipes qui les soutiennent au quotidien. La Semaine de la persévérance illustre l’ancrage territorialdans l’analyse des problématiques et la recherche de solutions au décrochage scolaire.

L’accrochage scolaire constitue un enjeu permanent pour les équipes éducatives des établissements scolaires puisqu’il est nécessaire d’agir dans la classe, développer des actions et des mesures spécifiques qui permettent aux élèves fragiles et en risque de déscolarisation de donner du sens à leur place à l’école. La revue pédagogique de l’académie de Nantes de juin 2015 ( e-nov EPS n° 9, EPS et accrochage scolaire, académie de Nantes ) a publié un travail très dense qui illustre la façon dont des enseignants et des inspecteurs utilisent leur discipline comme vecteur d’accrochage en décidant de devenir des professeurs « accrochés et accrocheurs ». I. Lamamy-Echard « éclaire cette forme de réciprocité qui existe entre la motivation du professeur à s’engager envers les élèves qui prennent de la distance aux apprentissages, et la motivation de ces derniers à persévérer du fait de l’intérêt qui leur est porté ». K. Charpentier et C. Gogendeau soulignent que « sans doute le plus fort agent d’accrochage est celui de la connaissance des élèves, de leur prise en compte au cœur de la relation pédagogique et des choix didactiques à opérer ».

Le développement de la coopération au sein des équipes éducatives et avec les parents constitue un axe structurant de la persévérance scolaire. L’aspect multiforme des causes du décrochage et donc des paramètres de prévention nécessite la mise en place d’alliances éducatives qui prennent appui sur les groupes de prévention du décrochage scolaire (GPDS) et associent des partenaires externes, et bien entendu les parents.

Il existe de multiples façons de contribuer à la persévérance. Quelques exemples très concrets peuvent l’illustrer. Ainsi l’établissement régional d’enseignement adapté (EREA) d’Amiens a remis le « Prix de la persévérance scolaire pendant le confinement » en juillet 2020 en associant élèves, familles et professeurs afin de valoriser la persévérance pendant cette période si particulière. L’académie de Besançon a développé des laboratoires de la persévérance scolaire au sein de lycées professionnels : il s’agit d’un sas d’accueil pour des élèves qui montrent des signes de démobilisation avec des actions à la fois individuelles et collectives. Ce programme prévoit un lieu d’écoute et de réflexion pour l’élève sur sa scolarité, sa représentation de lui-même ; la mobilisation et le renforcement de ses compétences psycho-sociales et professionnelles permettent au jeune de renouer avec son statut d’élève, de favoriser sa relation à l’institution. Le projet inclut également un accompagnement des enseignants pour les aider à maintenir et/ou développer le lien éducatif avec des jeunes, développer des approches pédagogiques différentes favorisant la relation éducative et les apprentissages.

La période singulière que nous vivons s’avère éprouvante dans tous les sens du mot : elle nous oblige collectivement à faire la preuve de notre capacité à réduire le poids des déterminismes de toutes natures et accompagner chaque élève dans un parcours démancipation.

 

Frédérique Weixler est inspectrice générale de l’éducation, du sport et de la recherche, membre du collège Établissements, territoires et politiques éducatives.

Entrée dans l’Éducation nationale à 18 ans comme ipésienne de lettres classiques, elle a été enseignante, conseillère d’orientation, inspectrice d’académie établissements et vie scolaire, chargée de mission « décrochage » à la DGESCO, conseillère en cabinet ministériel en charge du décrochage, de l’orientation et de la formation tout au long de la vie.

Experte en politiques éducatives aux niveaux national et international, notamment sur la mise en œuvre de politiques de lutte contre le décrochage, elle a piloté l’évaluation de politique publique en 2013-2014 et dirigé les deux rapports qui en sont issus, ainsi que le plan « Tous mobilisés pour vaincre le décrochage » de 2014.

Elle a participé à la mission dite « Charrière-Roger » qui a remis un rapport au Premier Ministre le 13 janvier 2020 sur l’obligation de formation pour les 16-18 ans mise en place en septembre 2020.