Vivre et faire vivre l’éthique dans les métiers de la relation

  L’Essentiel sur Préserver un lien. Éthique des métiers de la relation, de Mireille Cifali

Novembre 2020 – 5 minutes

Avec Préserver un lien, dans le cadre de l’enseignement, Mireille Cifali affirme « l’efficience d’une éthique » qui doit précéder les apprentissages afin de maintenir un climat de la relation bienveillant, de créer une relation fondamentalement humaine avant qu’elle ne soit pédagogique, et qui préserve la sensibilité de chacun au sein du groupe.

Attachée au travail sur le terrain avec les enseignants, les formateurs et les soignants, Mireille Cifali a œuvré, tout au long de sa carrière universitaire, à définir une approche clinique des métiers de la relation.

En qualité de clinicienne, Mireille Cifali partage son expérience et ses questionnements ; en tant qu’autrice, elle exprime toute sa singularité et invite le lecteur à questionner, à son tour, sa propre pratique. Convoquant une pluralité de disciplines et d’auteurs, elle est attentive aux théories et à leurs retournements, leurs dérives : rien n’est acquis, tout est en mouvement. Il ne s’agit ni de défendre un pré carré, ni d’attribuer une quelconque primauté de pratiques, mais de saisir dans l’histoire des idées et des courants ce qui fait sens, en matière d’éthique, pour les professionnels de la relation.

La relation comme objet d’une éthique

Mireille Cifali se penche d’abord sur la corrélation entre éthique et relation, sur la nature mobile et multiple du lien, et sur l’instrumentalisation de la relation, au sein de laquelle la singularité de chacun des sujets acteurs est parfois niée. À travers l’examen de l’implication, ou de la « bonne » distance, et du rapport au savoir de son appropriation à sa transmission , elle propose aux professionnels des pistes de travail pour préserver l’altérité. De façon critique, elle souligne la « chosification dans le langage » managérial, qui fait du soi – et donc, de l’autre − un objet à maîtriser. Mireille Cifali s’émeut du détournement des avancées dans le champ des affects et des relations, au profit d’intentions toutes autres qu’altruistes : sa double casquette d’historienne et de clinicienne la pousse à nous prémunir de ceux qui nient les avancées scientifiques antérieures, ou considèrent leur approche comme exclusive des autres, et à saluer plutôt les auteurs qui « font des ponts » entre les différentes sciences et recherches.

Ainsi, les notions d’exclusivité et d’opposition reviennent souvent, dans cet ouvrage, comme des éléments butoirs.

Une présence professionnelle…

L’autrice s’attache à déconstruire les oppositions entre objectivité et subjectivité, entre sentiments et raison. Elle analyse le clivage entre bien et mal en exposant les effets des visions uniquement duelles dans notre présence, à soi, et à l’autre. La question de la place de l’amour et de la détestation est aussi posée, et il s’agit ici encore de se « défaire de l’illusoire division binaire » qui fait le lit des non-dits ou du non-avouable. Reconnaître, au sein de la relation, l’existence des sentiments et de leurs effets sur soi et sur l’autre est donc un impératif. Partant de là, elle définit la présence professionnelle comme une disponibilité à ce qu’il advient, une expérience d’ouverture aux possibles, qui s’efforce de repousser les interprétations ou les modèles qui viendraient figer l’être, et en faire un objet.

Mireille Cifali distingue le sentiment − lié à une intériorité et à la durée − de l’émotion, qui advient en réaction à un instant donné. À la lumière des réflexions philosophiques sur l’émotion et la place qui lui est conférée dans la relation, elle interroge la confrontation actuelle entre neurosciences et psychanalyse. Affirmant l’apport de la clinique pour appréhender l’affect qui surgit − au sein d’une classe, par exemple −, elle explique sa méfiance envers « l’empathie » et sa préférence pour « la présence éthique », qu’elle explicite.

 

« Travailler une intersubjectivité, les sentiments éprouvés, le mouvement, le temps pour produire de la pensée n’est légitime que si nous demeurons dans le cadre d’une singularité qui ne prétend à rien de général » (p. 146).

 

… et une visée éthique…

La relation éthique s’inscrit dans une temporalité qui permet d’articuler le « souci de soi (le soi affecté) » et le « souci de l’autre (l’altérité) » ; elle est un processus sans finitude, comparable par sa dimension créative à une œuvre d’art, de laquelle le dévoilement du singulier prévaut sur la technique. Dans le contexte professionnel, ce processus « interminable » enjoint de penser l’autorité. Pour Mireille Cifali, il s’agit aujourd’hui de rechercher la construction d’« une autorité dialogique, liée au débat », afin que les métiers de la relation deviennent des espaces de recherche partagée où la position d’inégalité intrinsèque aux rôles des acteurs sera assumée. Dans cette perspective, la psychanalyse, en tant que science de l’altérité, apporte un éclairage précieux et, par sa clinique, permet à un professionnel de s’extraire d’un clivage entre théorie et pratique.

 

« La psychanalyse comme la démarche éthique nous permettent […] de penser le vif d’une intersubjectivité sans clivage entre psychique et social. [Cet] alliage […] dessine le style de ma posture d’enseignante clinicienne qui ne se contente pas de dénoncer, de critiquer, et qui accompagne la reconstruction sisyphéenne de notre capacité de vivre avec soi et les autres » (p. 277).

Du côté de la philosophie, Mireille Cifali distingue la morale et la déontologie de l’éthique, cette dernière se situant dans le registre d’une intersubjectivité, en accord avec le principe selon lequel « l’humain est un sujet qui possède une capacité de choix, donc une liberté ». Elle précise la définition de l’éthique en s’appuyant sur la typologie d’Eugène Enriquez – éthiques de la conviction, de la responsabilité, de la discussion, et éthique de la finitude. Dans le contexte de notre société « technicienne », elle invite à nous interroger au quotidien sur les gestes techniques dans nos rapports à l’autre, sur ce que nous substituons ou soustrayons du sujet en matière de présence et de savoirs. Ici encore, philosophes et cliniciens nous aident à construire notre pensée et notre action : à nous souvenir, pour honorer nos engagements et notre responsabilité envers l’autre et soi-même, « [qu’]à travers un autre, à n’en pas douter, c’est à nous que nous nous confrontons ».

… nécessaires dans toute vie

Cependant, nous le savons, les savoirs ne changent pas le monde, malgré la vertu de nos quêtes. Aussi nous faut-il à la fois « reconnaître l’inacceptable » et accepter ce dilemme pour ne pas céder à l’indifférence ou à la passivité, et toujours tenter de saisir ce qui empêche nos actions. Ce « travail de l’intériorité », que l’autrice nomme également « reconstruction sisyphéenne », interroge sur ce qui pousse un humain à poursuivre la quête d’une relation partagée, bienveillante. Si le principe premier de cette recherche reste énigmatique pour Mireille Cifali, il a toutefois valeur d’âme et elle assume ce mystère comme « une position épistémologique pour toute personne, croyante ou pas, scientifique ou pas ». Cet ouvrage en témoigne, et sa lecture ne peut que raviver la force d’une altérité et d’une création : ce sont ces mystères mêmes, aussi, qui permettent de préserver les liens.

Valentine Pillet, cheffe de projet transmédia Réseau Canopé

Titre : Préserver un lien. Éthique des métiers de la relation
Autrice : Historienne et psychanalyste de formation, Mireille Cifali est professeure honoraire de l’Université de Genève, où elle a occupé plusieurs fonctions au sein de la section des sciences de l’éducation. En août 2019 paraît ce deuxième volume d’une trilogie qui rassemble ses réflexions, égrainées au fil des conférences, colloques et publications : un travail de collecte et d’écriture initié en 2013, et pour lequel elle choisit de « fabriquer » ces trois ouvrages, chacun portant sur une clinique précise et déclinée :
− S’engager pour accompagner. Valeurs des métiers de la formation (PUF, août 2018) 
− Préserver un lien. Éthique des métiers de la relation (PUF, septembre 2019) 
− Tenir parole. Responsabilités des métiers de la transmission (PUF, septembre 2020).
Éditeur : PUF, 2019
ISBN : 978-2-13-081853-3
25 €
352 pages