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Orientation et formation : la notion de parcours

Entretien avec Michel Lugnier, IGESR Économie-gestion, membre de la mission ministérielle « Refonder l’orientation. Un enjeu État-régions », dite mission Mons-Charvet (2019).
Juillet 2020 - 7 minutes
Au-delà de l’orientation professionnelle, la notion de parcours permet de penser la formation tout au long de la vie. Comment les parcours se définissent-ils ? De quelle façon les enseignants et les autres acteurs éducatifs peuvent-ils s’en saisir pour accompagner les jeunes ?
D’où vient cette notion de parcours ? Quelle est sa plus-value en matière d’orientation ? Quels en sont les enjeux ?
Pour comprendre le sens de cette évolution en matière d’orientation et de formation, je crois qu’il n’est pas déraisonnable de convoquer l’histoire.
Placée au début du XXe siècle sous la tutelle de l’enseignement technique, l’orientation est d’abord professionnelle. À l’époque, le monde scolaire est organisé en ordres d’enseignement cloisonnés et l’idée même d’orientation n’a pas de sens. Dans ce contexte, l’orientation se construit en dehors de l’école, autour de la notion d’aptitude, elle-même définie comme un ensemble de dispositions, variant d’un individu à un autre, innées et stables, qu’accompagne la croyance forte dans une adéquation entre les exigences des métiers et les caractéristiques individuelles. Cette conception de l’orientation prévaudra encore quand l’orientation professionnelle deviendra scolaire, avec les réformes des années 1960. En programmant l’intégration de l’enseignement technique au sein du système éducatif unifié qui se met en place à l’époque, ces réformes enclenchent le processus de scolarisation de l’orientation, qui se voit alors investie d’une double mission : d’une part, contrôler les flux scolaires dont on peut craindre une croissance anarchique ; d’autre part, rationaliser le fonctionnement du système scolaire qui doit répartir les élèves entre les différentes filières, selon des critères de méritocratie.
Puis, au début des années 1980, devant la difficulté à mettre en œuvre le dessein d’une école unique, et confrontées à l’ambiguïté d’une politique tendue vers la recherche d’une stricte adéquation des formations aux emplois, les autorités vont rompre avec ce modèle de l’orientation et lui substituer un modèle « éducatif » qui ne cessera par la suite d’être renforcé.
En s’imposant, l’idée que les choix s’étalent sur toute la durée de la vie va conférer des enjeux essentiels à la notion d’accompagnement à l’orientation, en matière de réduction des inégalités sociales et territoriales, de lutte contre le décrochage ou encore de cohésion sociale. Au début des années 2000, parce qu’elle devient également le vecteur de l’accompagnement des mobilités professionnelles, l’orientation se trouve alors mobilisée, partout en Europe, pour accroître l’employabilité des salariés, dans la perspective d’une formation tout au long de la vie.
En dépassant le cadre scolaire et en visant la capacité de tout individu à faire des choix éclairés, cette nouvelle approche de l’orientation rompt, en France, avec la prise en charge traditionnelle de publics spécifiques, à des moments précis de la scolarité (paliers d’orientation). Parce qu’elle concerne tous les élèves et s’inscrit dans la durée, elle conduit à rechercher de nouvelles formes de gouvernance plus proches du terrain, et des modalités d’action plus collectives (réseaux).
Les réformes de l’enseignement engagées au cours de ces dernières années entendent elles-mêmes promouvoir cette notion de parcours
Parallèlement, les réformes de l’enseignement engagées au cours de ces dernières années entendentelles-mêmespromouvoir cette notion de parcours. En faisant des rapports horizontaux la clé de l’organisation des dispositifs, elles posent la question de la coordination des acteurs, et celle de la complémentarité de leurs actions, au service de la construction des parcours des élèves.
Pouvez-vous détailler ce que doivent être ces parcours ?
La notion de parcours est devenue un mode de régulation pouvant reconfigurer assez significativement l’organisation et le fonctionnement des structures (établissements, etc.), la gestion des politiques publiques, mais aussi l’activité des acteurs eux-mêmes. Un certain nombre de conditions doivent cependant être réunies, selon moi, pour rendre effective cette notion de parcours.
La première condition concerne l’identification même de ces parcours, et la façon dont ils sont lus par les jeunes et les familles. Les réformes actuelles s’attachent à élargir la liberté de choix des élèves tout en réduisant, à l’instar de la suppression des séries dans l’enseignement général, les contraintes liées à l’existence de parcours prédéfinis par des dispositions qui assouplissent les conditions d’accès au baccalauréat et aux formations dans l’enseignement supérieur. Il ne faudrait pas que la lecture faite de ces nouveaux parcours conduise, sous le poids de la hiérarchie implicite des enseignements, à reproduire les cloisonnements antérieurs.
Dès lors, et c’est la deuxième condition, le décloisonnement des études recherché doit s’accompagner d’un principe de réversibilité en matière d’orientation – réversibilité rendue nécessaire pour sécuriser des parcours pluriels. Car ce décloisonnement ne concerne pas seulement l’enseignement scolaire et universitaire. Il affecte également les différentes modalités de formation (scolaire, apprentissage) et les différents statuts (formation initiale, formation continue, VAE, demandeurs d’emploi…).
La troisième condition concerne précisément la traçabilité de ces parcours – qui n’est pas sans poser quelques questions éthiques – et, par conséquent, celle de leur évaluation. À tout le moins, la prise en compte de ces dimensions doit conduire à faire évoluer les modalités existantes, destinées à positionner en début de parcours les individus dont les itinéraires seront de moins en moins linéaires, mais aussi celles qui sont de nature à rendre compte de l’évolution de leurs acquis.
De toute évidence, ces évolutions conduisent à promouvoir des modalités d’action plus collectives au sein de l’École, fondées avant tout sur une dimension réticulaire, laquelle en appelle en retour à une forte coordination des différents acteurs qui interviennent sur le champ de la formation. Or, cette coordination nécessite une ingénierie particulière et des montages institutionnels adaptés pour permettre aux élèves d’acquérir des connaissances, de maîtriser les méthodes, les stratégies, les démarches et les outils comportementaux nécessaires pour continuer à se former de façon autonome, tout au long de leur parcours, et faire face ainsi à l’évolution rapide des technologies et des organisations. Car aujourd’hui, disposer d’une autonomie, concrétiser et valoriser un projet, être capable d’intégrer d’autres codes dans d’autres lieux, savoir gérer son temps, être créatif, avoir l’esprit d’initiative ou encore le sens du collectif, etc., sont autant de compétences recherchées aussi bien dans le monde de la formation que dans celui du travail.
Au-delà des impacts incontestables sur les pratiques professionnelles, ces évolutions interrogent l’organisation et le fonctionnement même d’une institution qui s’est durablement construite selon une logique sectorielle et verticale, n’accordant que peu de place à la question du territoire.
Tout au long de son parcours, l’élève est amené à faire des choix et à prendre des décisions qui l’engagent.
Quel rôle les enseignants peuvent-ils jouer pour accompagner les jeunes ?
Tout au long de son parcours, l’élève est amené à faire des choix et à prendre des décisions qui l’engagent. La capacité à s’orienter devient d’autant plus prégnante que l’un des corollaires des réformes récentes réside dans la multiplication de ces micro-décisions, en matière d’enseignements (choix de la spécialité pour les familles de métiers, choix des enseignements de spécialité, choix de la modalité de formation…). Ce contexte pose la question de l’accompagnement à ces choix, concernant sa définition, son contenu mais aussi ses modalités. Il ne s’agit pas seulement d’aider l’élève à imaginer son « avenir » en lui permettant d’envisager tout le champ des possibles, dans un environnement fortement évolutif. Il s’agit aussi de développer chez lui un certain nombre d’aptitudes qui doivent lui permettre de se mouvoir au sein du système de formation et, plus tard, dans la société. Bref, il s’agit là d’une véritable démarche éducative en orientation, qui doit être placée au cœur des apprentissages et s’inscrire dans la durée.
Certes, de nombreux textes encadrent et précisent l’action des professeurs principaux, des psychologues de l’Éducation nationale ou encore des CPE. Il ne m’appartient pas, ici, d’en faire l’analyse. Tout au plus s’agit-il d’illustrer ce qui, dans l’action de l’enseignant au quotidien, constitue à mes yeux une aide précieuse à l’orientation.
Je rappellerais tout d’abord que nombre des aptitudes auxquelles je fais référence sont d’ores et déjà travaillées dans le cadre des enseignements disciplinaires. Peut-être convient-il de les rendre plus explicites encore, au regard de certaines dimensions que l’on sait problématiques en matière d’orientation. J’en retiendrais deux pour l’exemple.
La première touche à la faible – sinon inexistante – mobilité chez certains élèves. Cette mobilité promue n’est pas seulement géographique, elle est aussi culturelle et renvoie à la présence de mécanismes culturels qui se donnent à lire dans les stéréotypes et les clichés qui entourent les choix des élèves en matière de formations et de métiers. Elle renvoie par ailleurs à l’incapacité, chez certains d’entre eux, à se situer et donc, à se projeter dans un parcours de formation. Dans ce contexte, développer la capacité de l’élève à porter un jugement sur lui-même (auto-évaluation), à comprendre le sens des évaluations données par l’enseignant ou à argumenter ses prises de position dans le cadre d’un échange, sont autant de leviers d’action qui lui permettent de mieux se situer et de faire évoluer certaines de ses représentations.
La deuxième dimension touche à la question de l’information, problématique pour de nombreux élèves. Tout au long de leur cursus de formation, les élèves sont amenés à traiter des écrits de natures et de formes plurielles, dans des contextes disciplinaires variés. Chaque discipline produit des écrits qui demandent, pour être compris, des connaissances et un raisonnement qui leur sont spécifiques. À ce titre, il doit être possible de faire converger les contributions des différentes disciplines pour renforcer leurs compétences à lire, à comprendre les informations, en leur permettant de décoder les implicites qui accompagnent ces informations.
À travers ces deux illustrations, et pour peu que les attendus et la démarche soient rendus explicites, on perçoit tout le champ qui peut être investi par l’enseignant, dans le cadre de son expertise didactique et pédagogique, sans que l’on n’ait besoin pour autant de le saisir dans un rôle qui n’est pas le sien.
En conclusion, que voudriez-vous ajouter ?
Les réformes actuelles ont pour corollaire l’apparition de nouveaux espaces-temps de formation qui font émerger un niveau de gestion intermédiaire entre la classe et l’établissement. Cette évolution nécessite de mettre en œuvre de nouvelles modalités de travail collaboratif, susceptibles de faire évoluer la culture et l’identité professionnelles des personnels, et notamment celles des enseignants.
Toutefois, il s’agit moins de remettre en cause leur identité professionnelle que de créer les conditions nécessaires à l’expression de leur expertise, à la fois didactique et pédagogique, au service d’une conception de la formation qui s’inscrit sur la durée d’une vie.
De ce point de vue, le développement de compétences transversales, indispensables à la mise en œuvre d’une véritable pédagogie de l’orientation, corollaire de la notion de parcours, est sans doute le point le plus efficace de coopération entre les enseignants, les psy-EN, le CPE, etc., dont l’action conjointe et complémentaire doit favoriser une collaboration étroite au service de la construction de parcours plus en phase avec les attentes de la société, mais aussi avec les besoins des élèves.
Michel Lugnier, économiste de formation, est inspecteur général de l’Éducation, du Sport et de la Recherche, groupe Économie-gestion. Titulaire d’un DEA « Évaluation et comparaison internationale en éducation » et d’un doctorat en sciences de l’éducation (Iredu-université de Bourgogne), il a occupé diverses fonctions en lien avec l’orientation (IEN chargé de l’information et de l’orientation, chef du service académique de l’information et de l’orientation-délégué régional) ainsi qu’en cabinets ministériels. Il a corédigé plusieurs rapports qui ont donné lieu à des publications ministérielles, dont « Affectation des bacheliers technologiques et professionnels dans les instituts universitaires de technologie et les sections des techniciens supérieurs » (2015) ; « Cartographie de l’enseignement professionnel » (2016), et a participé aux deux missions ministérielles « La voie professionnelle scolaire. Viser l’excellence », dite mission Calvez-Marcon (2018), et « Refonder l’orientation. Un enjeu État-régions », dite mission Mons-Charvet (2019).