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L’orientation, au prisme des inégalités sociales
L’essentiel sur « Biased Aspirations and Social Inequality at School: Evidence from French Teenagers », par Nina Guyon et Élise Huillery
Avril 2021 – 5 min
Un article à paraître dans The Economic Journal montre, à la suite d’une étude empirique de large ampleur, comment l’estime de soi scolaire est un facteur déterminant des inégalités sociales dans les choix d’orientation des élèves.
La priorité donnée à l’accompagnement des élèves dans l’élaboration de leur parcours d’orientation mobilise aujourd’hui la communauté éducative dans des dispositifs comme le « parcours Avenir » ou Parcoursup. Au-delà du constat du poids des inégalités sociales dans l’éducation, et en particulier dans l’orientation scolaire et professionnelle, la recherche aide non seulement à élaborer les dispositifs visant à accompagner les jeunes dans leurs parcours, mais aussi à en alimenter l’évaluation. Ces deux sujets – les inégalités scolaires et l’évaluation des politiques publiques – sont justement les thèmes de prédilection d’Élise Huillery et Nina Guyon. Dans le cadre du Laboratoire interdisciplinaire d’évaluation des politiques publiques (LIEPP) de Sciences Po Paris, ces deux économistes ont ainsi mené une étude sur le poids des stéréotypes dans les parcours d’orientation des adolescents qui apporte un éclairage utile sur les mécanismes d’autocensure des élèves à prendre en compte, et présente aussi quelques leviers possibles de remédiation.
Une recherche d’ampleur
Partant des résultats d’une enquête sur les préférences d’orientation des collégiens (dont les premiers résultats sont parus en 2014 dans un rapport préliminaire en français), cet article (déposé en archives ouvertes ici) met en lumière la prégnance de l’origine sociale comme cause des inégalités dans ce domaine. Il offre un état des lieux de la recherche sur les mécanismes de reproduction des inégalités sociales d’orientation en fin de 3e, notamment celui de l’autocensure par les élèves d’origine modeste.
L’enquête a été menée en 2012 auprès de 3 415 élèves de 3e, dans 59 collèges de la région parisienne. Ceux-ci sont questionnés sur leur connaissance des filières existantes, puis sur celles pour lesquelles ils se sentent qualifiés, enfin sur celles qui ont leur préférence. D’autres données sont réunies, de telle sorte que les outils statistiques intègrent différentes variables comme le genre, la CSP des parents, la situation migratoire, l’environnement et les résultats scolaires, l’estime de soi, avec des éléments de correction des biais énoncés (éducation prioritaire ou non, variété des origines sociales ou des niveaux scolaires des élèves, au sein d’une même classe ou d’une classe à l’autre, etc.).
Des inégalités sociales aux inégalités d’orientation
L’étude montre, par exemple, une corrélation entre l’aspiration à entrer en 2de GT en début de 3e, l’amélioration des notes tout au long de l’année, et une meilleure probabilité d’intégrer effectivement la filière générale et technologique à l’issue de la 3e. Or, une partie des résultats met l’accent sur les différences notables, en matière d’aspirations scolaires selon l’origine sociale des élèves, facteur déterminant dans les inégalités d’orientation scolaire et professionnelle.
Ainsi, quels que soient leur origine et leur milieu, les moyens et bons élèves (déciles 5, 6 et 7) aspirent de préférence à l’exercice de métiers exigeant une formation longue. Mais lorsqu’il s’agit d’envisager un tel cursus d’orientation, il y a un écart de 26 % parmi ces élèves, entre les moins aisés et ceux issus des CSP+. D’autre part, les élèves des CSP- (low-SES students), à niveau et environnement scolaire égaux, montrent une nette tendance à mieux identifier et davantage envisager des filières professionnelles que les élèves des CSP+ (high-SES students).
Dans la mesure où les élèves issus des CSP- ont, à niveau égal, des aspirations moins élevées que les élèves issus des CSP+, ils subissent statistiquement les effets combinés de leurs aspirations plus basses et de leur origine sociale avec, à terme, un décrochage en matière de résultats scolaires. En outre, les élèves des CSP- montrent également une nette tendance à mal évaluer leurs désavantages objectifs. De la sorte, les stéréotypes socio-économiques provoquent un phénomène d’autocensure qui touche surtout les élèves des CSP- de faible ou moyen-bon niveau (à noter que cette inégalité a peu d’effet sur les très bons élèves). Deux causes sont identifiées à de tels phénomènes : une moindre information sur les filières et une sous-estimation de leur potentiel scolaire, fondée sur un « fatalisme social » hypertrophié.
Sortir du cercle vicieux
Le cercle vicieux est bien précisé – et confirmé par ailleurs (par exemple, Cnesco, « Comment l’école amplifie-t-elle les inégalités sociales et migratoires ? », Rapport scientifique, 2016). Les différences d’aspirations entre milieux sociaux induisent les différences d’orientation effectives et, à terme, les différences en matière d’insertion professionnelle, l’ensemble alimentant le fatalisme social. La nécessité d’amener les élèves à une meilleure estime de soi en se détachant des stéréotypes limitants, quels qu’ils soient, implique un travail de rééquilibrage entre leurs aspirations et leur potentiel effectif.
Sur la base des résultats de leur étude, les autrices définissent des pistes de recherches prioritaires. D’une part, il convient d’étudier dans la durée les conséquences des aspirations scolaires des élèves sur leurs parcours individuels, en particulier en matière de bien-être (welfare). D’autre part, il s’agit de concevoir des interventions adaptées afin d’aider les élèves les plus fragiles à projeter leurs aspirations au niveau de leur véritable potentiel, dans le but d’améliorer leurs chances de mobilité ascendante mais aussi de ne pas les mettre en échec.
Des dispositifs existent, qui visent à encourager une prise en compte des compétences psychosociales dans le suivi des élèves, notamment pour aider les plus faibles à développer leur confiance en soi (en valorisant notamment l’effort, et pas la note). Des expériences de ce type sont déjà en cours d’évaluation, comme le programme « Énergie Jeunes » dans le cadre du projet « SOWELL – Préférences sociales, bien-être et politiques publiques » de Yann Algan – auquel Élise Huillery contribue –, et tendent à confirmer expérimentalement le bien-fondé de l’hypothèse d’une autocensure fondée sur une mauvaise estime de soi des jeunes CSP-. Outre l’information des personnels éducatifs concernés par l’orientation, ces travaux offrent de nombreux outils utiles au déploiement et à l’évaluation des politiques d’accompagnement à l’orientation qui sont mis en œuvre à tous les échelons, du projet d’établissement aux grands dispositifs nationaux.
Blaise Royer, chef de projet transmédia
Titre : Biased Aspirations and Social Inequality at School: Evidence from French Teenagers
Autrices : Nina Guyon est Assistant Professor au département d’économie de la National University of Singapore. Ses recherches en économie portent sur l’éducation, les politiques publiques, le travail et l’urbanisme. Élise Huillery est professeure d’économie à l’université Paris-Dauphine. Codirectrice de l’axe « Politiques éducatives » du LIEPP en 2019, elle est actuellement membre du Conseil d’analyse économique rattaché au Premier Ministre. Ses travaux sont consacrés à l’économie de l’éducation, de la santé, du développement, ainsi qu’à l’histoire économique.
Éditeur :à paraître dans The Economic Journal, ueaa077, (manuscrit prépublié le 27 juin 2020)
Online ISSN 1468-0297 Print ISSN 0013-0133
37 €
Pour en savoir plus :
Journée de l’innovation 2018, conférence d’Élise Huillery, professeure à l’université Paris-Dauphine : « Le poids des stéréotypes sociaux : du constat à l’action », 27 avril 2018.
