Les adolescents peuvent-ils avoir une vie publique en ligne ?

L’essentiel sur C'est compliqué : les vies numériques des adolescents, de Danah Boyd

Février 2020 – 4 minutes

 

« C’est compliqué » est l’un des statuts que l’on peut afficher sur sa page Facebook, en alternative à « en couple » ou « célibataire ». Ce titre est à l’image de l’ouvrage de Danah Boyd1 : une analyse subtile et complexe des défis auxquels les adolescents doivent faire face dans leurs vies numériques.

 

« J’ai souvent entendu les parents dire que leurs enfants préféraient leur ordinateur aux gens réels. En même temps les ados que j’ai rencontrés m’ont assuré qu’ils préféraient être en personne avec leurs amis. Cette divergence de point de vue existe parce que parents et adolescents ont des opinions différentes sur ce que veut dire socialiser. » (p. 177)

Basée sur 166 entretiens réalisés entre 2007 et 2010, cette étude reste d’une grande pertinence aujourd’hui encore, en proposant une analyse immersive dans le monde des adolescents, dont la parole est trop peu entendue dans les discours médiatiques. La chercheuse étudie huit grandes thématiques : identité ; vie privée ; addiction ; danger ; harcèlement ; inégalités ; littératie ; espaces publics.

Elle nous montre comment la technologie amplifie et altère les processus sociaux, dont les mécanismes restent les mêmes aujourd’hui. Elle explique que, pour réduire les inégalités et développer des compétences sociales et techniques chez les jeunes, les adultes et les institutions doivent traiter plus positivement des avantages et inconvénients de la vie numérique, et accepter le besoin des adolescents de prendre part à des espaces publics, qu’ils soient en ligne ou hors ligne.

 

Les adultes doivent comprendre ces multiples identités et ces propos dans leur contexte daudience et les apprécier comme un travail complexe de positionnement social.

Identité et vie privée

L’étude de danah boyd révèle que les adolescents apprécient les « espaces publics en réseau » (Snapchat, Instagram, etc.), pour les mêmes raisons qu’ils apprécient les parcs, les centres commerciaux et autres lieux physiques de rassemblement : ils s’y rendent pour se connecter à un monde plus large et construire leur identité. Mais contrairement aux idées reçues, ils tiennent sincèrement à leur vie privée et souhaitent la préserver de l’ingérence des adultes. L’autrice souligne ainsi qu’il y a « une grande différence entre être en situation publique et être public », bien qu’Internet brouille ces deux dynamiques. D’autre part, il ne faut pas voir les identités en ligne comme homogènes. Les ados se présentent et se comportent différemment en fonction du média social utilisé : avec leur vrai prénom ou de fausses informations, pour être avec leurs camarades de classe ou pour intégrer d’autres groupes de pairs. Les adultes doivent comprendre ces multiples identités et ces propos dans leur contexte daudience et les apprécier comme un travail complexe de positionnement social.

 

Les médisances et les rumeurs permettent à certains de maintenir des groupes, des popularités et des déséquilibres de force”.

Addiction, danger et harcèlement

On ne parle pas d’addiction, lorsque la pratique est socialement valorisée. On oublie que les romans ou le rock ont été accusés autrefois de corrompre la jeunesse. Avec pertinence, danah boyd questionne ainsi la notion d’addiction à Internet à travers le jugement culturel qui s’abat sur les activités socialement inacceptées, celles des jeunes très souvent. Elle évoque également des études montrant que les adolescents sont moins libres de leur temps et de leurs mouvements que ne l’étaient les générations précédentes. Elle postule ainsi que leur « dépendance » n’est pas à la technologie, mais à leur connexion aux autres et à leurs espaces de liberté.

Sur la question des dangers d’Internet, et notamment les crimes qui pourraient être planifiés par des inconnus en ligne, l’autrice rappelle qu’une grande majorité des violences sexuelles envers les mineurs sont commises par des personnes de confiance dans un espace familier. Par ailleurs, être fragilisé par un environnement social malsain augmente le risque d’être victime de rencontres et de relations malsaines, en ligne comme hors ligne.

Enfin, le rôle social du harcèlement est finement analysé. danah boyd explique comment les médisances et les rumeurs permettent à certains adolescents de maintenir des groupes, des popularités et des « déséquilibres de force ». Selon elle, les parents qui s’acharnent à désigner et punir un coupable, passent à côté d’une remise en cause collective plus profonde : celle de l’importante valeur sociale et culturelle de l’attention, portée par la culture du star-système.

 

Inégalité, littératie et espace public

La notion de digital natives masque dangereusement les inégalités de compétences numériques chez les jeunes, elles-mêmes corrélées aux inégalités sociales. Pour boyd, il faut dépasser ce clivage générationnel pour que les jeunes comme les adultes développent une littératie numérique, qui leur permette de participer ensemble à la société de l’information. À la fin du livre, la sociologue ouvre le débat sur la place des adolescents, à qui on retire souvent toute capacité d’initiative dans la vie publique, tout en leur demandant de grandir et de prendre part à la société.

 

Kimi Do, cheffe de projet transmédia, Réseau Canopé

 

1. « Ou plutôt danah boyd, puisque, comme elle l’explique dans une page de son blog, changer son nom et refuser les majuscules de l’initiale du nom et du prénom sont pour elle deux actes d’une réappropriation de son identité inscrite dans une démarche queer » (Préface à l’ouvrage, par Sophie Pène).

Titre :  C'est compliqué : les vies numériques des adolescents
Auteur : Danah Boyd - Traduit de langlais (États-Unis) par Hervé Le Crosnier - Préface de Sophie Pène
Éditeur : C&F éditions, coll. « Les enfants du numérique », 2016
ISBN : 978-2-915825-58-9
27 €
432 pages
Extraits : Préface et avant-propos, p. 7-38
Chapitre 1 : « Identité. Pourquoi le comportement des adolescents en ligne nous semble étrange ? », p. 84-124