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Humanités numériques
Le lycée peut-il mettre le numérique au service de l'humain ?
Point de vue de Nicolas Turquet, IA-IPR de lettres, conseiller auprès du directeur général de Réseau Canopé et de Fanny Jaffray, professeure agrégée de lettres classiques, chargée de mission Humanités numériques (académie de Paris), sur les humanités numériques
Octobre 2019 – 11 minutes

Les nouvelles technologies modifient profondément la manière dont nous appréhendons l’accès, la transmission et la diffusion des connaissances. L’école doit prendre sa part dans la métamorphose en cours et veiller à conjuguer le numérique avec l’humain.
Le numérique, poison ou remède ?
Promesse de progrès et d’accès sans limite aux connaissances, le numérique n’a par ailleurs jamais suscité autant de défiance ; il est rendu responsable d’une dépendance excessive et dévitalisante de l’homme à la machine et d’une déshumanisation croissante de nos sociétés. L’éducation – parce qu’elle est censée s’imposer comme temps et lieu de l’émancipation de l’humain – se fait foyer de réception de ces enjeux.
Le numérique se présente donc comme un pharmakon, notion développée par Bernard Stiegler et qui signifie à la fois, en grec, le remède et le poison. Cette ambiguïté fondamentale préoccupe la communauté éducative depuis les premières politiques publiques d’éducation conduites dans les années 1980 dans l’objectif d’enseigner l’informatique et le numérique.
Pour que le numérique soit remède, il lui faut être au service de « l’humain », non seulement l’humain par opposition à la machine, mais l’humain en l’homme, c’est-à-dire la part de civilisation qui le relie à ses pairs.
Alors que le numérique est sorti de la sphère technique de l’informatique pour irriguer l’ensemble de nos vies – professionnelle et personnelle –, il importe de s’extraire enfin de la polarité classique opposant enseignants « technophiles » ou « technolâtres » et enseignants « technophobes » ou réticents à tout usage ou étude du numérique. En effet, comme l’ont montré Milad Doueihi et Dominique Cardon notamment, au cœur de la transition civilisationnelle que nous vivons, le numérique n’est pas un domaine parmi d’autres : c’est un environnement englobant, un espace que nous habitons.
Pour que le numérique soit remède, il lui faut être au service de « l’humain », non seulement l’humain par opposition à la machine, mais l’humain en l’homme, c’est-à-dire la part de civilisation qui le relie à ses pairs. C’est ce à quoi nous invitent les nouveaux programmes de lycée de sciences numériques et technologie en 2de, qui interrogent l’impact humain de chaque notion numérique.
L’École est au cœur de ces enjeux sociétaux qui situent l’élève dans un nouveau continuum d’espace et de temps, entre ce qui se passe dans la classe et hors de la classe, dans sa vie sociale d’élève et sa vie personnelle d’enfant ou d’adolescent, dans ses apprentissages scolaires et dans ses apprentissages personnels. L’ethos de l’enseignant se trouve profondément modifié : n’étant plus le seul détenteur du savoir, l’enseignant doit non seulement transmettre des savoirs et des méthodes, mais accompagner la démarche de recherche de l’élève, qui se prolonge en dehors de la classe. Il doit endosser un nouveau rôle, être à la fois repère et guide ; il doit être stratège pour conduire l’élève à appréhender le numérique comme outil et objet de réflexion, l’inviter, de surcroît, à comprendre, à éprouver et à maîtriser son environnement.
Le lycée a un rôle particulier à jouer dans la prise en compte de l’environnement numérique, par sa mission de préparation à l’enseignement supérieur et à la vie professionnelle. En effet, la plupart des nouveaux métiers de demain nécessiteront sans doute des compétences hybrides, au confluent des arts, des lettres et des sciences informatiques et numériques.
Les humanités numériques : retour aux sources
Définir les humanités numériques dans la perspective d’une mise en œuvre au lycée doit s’envisager selon une approche sémantique permettant de comprendre que l’expression ne constitue en aucun cas un oxymore, mais qu’elle est bien l’association de deux termes qui, par leur coexistence, tentent de rompre avec la dichotomie généralement dénoncée entre un passé à préserver et un futur qui le nierait. Dans quelle mesure le numérique peut-il alors contribuer à l’enrichissement et à la pérennité de la réflexion sur l’humain et l’héritage qu’il nous laisse ?
C’est dans la terre, dans la glèbe, que le terme « humanités » trouve son origine. Il s’enracine dans l’« humus » et s’en élève. Si, au singulier, « humanité » désigne le genre humain dans sa globalité, il prend un tout autre sens au pluriel, les « humanités » correspondant, chez les Romains et en Europe depuis la Renaissance, au modèle d’éducation que les Grecs développèrent sous le nom de paideia. L’objectif de ce modèle d’éducation est de permettre à l’élève d’entrer en société, de se faire citoyen doté d’une culture commune. Dans une société numérique, il s’agit de considérer la nécessité d’une appropriation de l’environnement numérique et de réfléchir aux nouvelles modalités de développement de la citoyenneté.
C’est l’acception anglo-saxonne du terme humanities qu’embrassent les humanités numériques, considérant ainsi un pan sémantique plus large qui couvre les sciences humaines et sociales, les lettres et les arts.
Les humanités dites « classiques » recouvrent, en France, un champ relativement restreint, comprenant essentiellement la tradition philologique, les études littéraires, la grammaire, la linguistique du latin et du grec ancien ou encore la réflexion sur le patrimoine antique. Néanmoins, c’est l’acception anglo-saxonne qu’embrassent les humanités numériques, considérant ainsi un pan sémantique plus large qui couvre les sciences humaines et sociales, les lettres et les arts.
À l’ère du numérique, les humanités se voient réinterrogées au prisme des apports des technologies de l’information et de la communication qui modifient les paradigmes de recherche. Les répercussions sont multiples : elles portent à la fois sur l’ensemble des champs de la connaissance, sur les modalités afférentes à la transmission des savoirs, sur leur exploitation et leur interprétation. À ce titre, son impact sur le monde de l’éducation est considérable et exige un accompagnement de la communauté éducative. Toutefois, cet accompagnement dans l’environnement numérique, ne peut se faire sans accueillir l’humain.
Cela suppose le développement de nouvelles compétences pour des élèves apprentis chercheurs, qu’ils aient la possibilité de renouveler leur approche des humanités voire d’en créer de nouvelles.
En effet, l’humanisme numérique consiste, avant toute définition savante, à replacer l’humain dans un environnement de chiffres, de données, et à veiller à la préservation d’un héritage culturel sur lequel on pense à tort que le numérique ne pourrait agir qu’en force nocive. Or le Manifeste des digital humanities (2012) conforte l’idée que les humanités numériques « ne font pas table rase du passé » et qu’en revanche, elles se fondent sur un esprit de collaboration, de libre diffusion et de partage au service d’une finalité commune qui concilie les avancées technologiques et l’univers de la connaissance et du savoir. Toutefois, cela suppose le développement de nouvelles compétences pour des élèves apprentis chercheurs qui doivent pouvoir renouveler leur approche des humanités voire d’en créer de nouvelles.
Place des humanités numériques au lycée
Les nouveaux programmes de lycée ne comportent pas d’enseignement d’humanités numériques en tant que tel mais en inscrivent l’esprit par le biais de deux enseignements de spécialité, « humanités, littérature, philosophie » d’une part, « numérique et sciences informatiques » d’autre part, et d’un enseignement commun de « sciences numériques et technologie » qui inclut l’« impact sur les pratiques humaines » pour chacune des entrées programmatiques. Le numérique peut ainsi être replacé dans un nouvel espace disciplinaire mixte, au croisement des sciences informatiques et des sciences humaines et sociales, encourageant la mise en œuvre de projets pluridisciplinaires, interdisciplinaires et transdisciplinaires constituant une base solide pour l’enseignement supérieur.
Le numérique, métamorphosant notre environnement et nos pratiques, constitue le puissant vecteur d’une démocratisation de la connaissance. L’expression est toutefois à employer avec prudence, tant elle est soumise aux conditions qui la concrétisent et qu’il nous faudrait déterminer. En effet, le web et les réseaux sociaux propagent la connaissance de manière fulgurante, répondant sans délai aux requêtes et octroyant à l’apprenant une omniscience par procuration. La diffusion et la circulation des recherches se traduisent, par ailleurs, par le développement de plateformes destinées au dépôt et à la diffusion d’articles de chercheurs. La dynamique des humanités numériques donne ainsi l’opportunité de rendre publics des travaux sous différentes formes, offrant un précieux matériau pour enseignants et élèves. Dans ce flux s’impose une première perspective pédagogique : développer la compétence de curation (classer, trier, archiver l’information, séparer le grain de l’ivraie) tout en aiguisant l’esprit critique.
De même que les bibliothèques physiques ne constituent plus le seul foyer de réception des savoirs, de même les enseignants ne sont plus les seuls détenteurs et pourvoyeurs de connaissances. Cela interroge dès lors leur identité profonde, leur posture, leur culture professionnelle, aussi, face à des élèves qui se rendent bien compte que toute information peut se trouver, sur la toile, sous différentes formes. Il s’agit de prendre conscience de cette difficulté d’exister dans un environnement numérique, afin que l’enseignant puisse s’adapter à des élèves dits digital natives. Un nouvel ethos est à envisager : dans cette métamorphose, comment l’enseignant peut-il investir ses missions humanistes ? Où peut-il se situer dans l’interaction savoirs/élèves ? Et surtout, dans quelle mesure le numérique peut-il devenir un allié ? Une première réponse : en s’appropriant et en permettant l’appropriation raisonnée de l’environnement numérique pour en faire un vecteur d’émancipation de l’humain. De ce point de vue, et comme y invite Dominique Cardon dans son ouvrage Culture numérique, il faut sortir de la dichotomie entre l’apprentissage par le numérique et l’apprentissage du numérique :
« Il est indispensable que nous nous forgions une culture numérique. […] Partout, on demande que le numérique soit enseigné […]. Mais deux projets s’affrontent. Certains disent ? "Il faut coder”, d’autres rétorquent : ? "Il faut décoder.” […] En réalité, il faut les deux. »
Ainsi l’élève, immergé dans le numérique, est-il amené à étudier et interroger le numérique comme « fait social total » (selon la terminologie de Marcel Mauss) et comme environnement. L’apprentissage de la littératie numérique ne saurait donc se réduire à l’apprentissage d’un langage (comme le code informatique), mais il s’étend au contraire à l’acquisition d’une véritable « culture numérique » au sens le plus large, vecteur d’inclusion dans la société. Le numérique en cela est au fondement de nouvelles « humanités ».
L’enseignant lui-même, dans son utilisation du numérique, est amené à en interroger la plus-value pédagogique. Si ce recours n’est qu’un décalque de l’outil prénumérique (papier, tableau, livre), il ne saurait dès lors répondre qu’à une injonction vide de sens.
Exploration collaborative des données
Les données sont omniprésentes et exigent un traitement critique voire esthétique pour faire en sorte que l’homme devienne un acteur conscient des enjeux problématiques afférents à la dataïfication du monde.
De ces objectifs et valeurs partagés découlent également des pratiques des humanités numériquesavec, en particulier, l’exploitation pluridisciplinaire et collaborative de données en tant que matériau de création ou de réflexion. Investir avec les élèves le monde des données et leur inflation exponentielle par la datavisualisation constitue en effet une porte d’entrée intéressante pour diversifier les stratégies pédagogiques et développer les compétences analytiques et interprétatives des élèves. Les données sont omniprésentes et exigent un traitement critique voire esthétique pour faire en sorte que l’homme devienne un acteur conscient des enjeux problématiques afférents à la dataïfication du monde. L’ordonnancement et l’exploitation des masses de données s’imposent ainsi comme des stratégies ayant pour objectif de garder la main, de maintenir l’humain, de s’interroger, avec recul, sur la richesse de ces flux d’octets qu’il nous faut domestiquer pour les conformer à nos désirs. En témoigne le datasprint pédagogique « Traces de soldats » développé par l’Atelier Canopé 94, lequel permet une appropriation de la démarche historique et mémorielle particulièrement intéressante, en autorisant la visualisation de données de façon innovante et en jetant un nouveau regard sur un domaine d’étude. Le numérique est à la fois outil et objet d’étude en ce qu’il ouvre un autre rapport au temps.
Création et recréation numérique
De nombreuses initiatives d’enseignants en matière d’humanités numériques permettent d’associer études littéraires et numériques autour de la connaissance d’une œuvre et de la création visuelle, sonore, écrite autour de l’œuvre. Ainsi, Jean-Michel Le Baut, professeur de lettres et formateur, a lancé avec ses élèves un projet autour de la notion de « traces numériques », à partir d’un roman de Sylvie Germain. Par la création, les élèves s’approprient l’œuvre et la continuent sur des supports multiples : les catégories du réel et de l’imaginaire, de la fiction et du faux sont explorées à la lumière des possibles ouverts par le web et les réseaux sociaux.
Le numérique ouvre un autre rapport à la création. Tout d’abord, grâce à la manipulation d’une matière malléable, qui peut multiplier les essais et les erreurs, il est le point d’appui d’une autre manière d’enseigner et d’apprendre : c’est pourquoi les humanités numériques se rattachent aussi au développement du do it yourself et de la classe inversée. La forme scolaire elle-même est directement questionnée par le numérique (voir le rapport Repenser la forme scolaire à l’heure du numérique de mai 2017).
Par ailleurs, les humanités numériques explorent la voie de la création par la machine d’une œuvre inédite, comme dans le cas des bots littéraires. Par la création d’un programme simple, les enseignants peuvent initier les élèves à la création de bots générant automatiquement des contenus sur le modèle d’œuvre littéraires, par exemple les Fables de La Fontaine. Parce que les élèves doivent expliciter sous forme de code les contraintes lexicales, grammaticales, stylistiques, ils explorent un corpus littéraire donné sous un jour nouveau et se le réapproprient intimement.
De l’empreinte digitale à l’empreinte humaine
Les humanités numériques sont porteuses d’un enseignement collaboratif, développant la créativité et l’intelligence collective.
De nombreux outils sont prometteurs pour l’enseignement au lycée : qu’il s’agisse des cartographies de la controverse élaborées par Bruno Latour au Media Lab de Sciences Po, des outils d’annotation qui permettent de développer le travail collaboratif autour d’un texte… On le voit, les activités possibles dans l’ensemble des champs du savoir sont infinies.
Les humanités numériques sont porteuses d’un enseignement collaboratif, développant la créativité et l’intelligence collective. Elles vont de pair avec le travail de groupe et l’autonomisation de l’élève. Elles peuvent être un bon moyen de connecter le travail des compétences écrites et orales de l’élève.
Les humanités numériques ne sont autres que le terrain de jeu et d’expression de la « culture numérique ». Elles sont porteuses des valeurs de l’humanisme qui sont d’une brûlante actualité : sortir des stimulus permanents que produit l’économie de l’attention pour retrouver une forme de réflexivité, non celle du miroir du Narcisse d’aujourd’hui qui fait des selfies, mais la réflexivité de la conscience, celle du cogito ou du roseau pensant, celle qui donne à l’individu sa qualité d’humain dans la société humaine. L’école peut être ce lieu qui permet à la pensée de s’exprimer dans toute sa complexité, non pas d’occuper l’espace mais d’y apposer sa marque, en un mot de se forger, à l’instar de Montaigne qui écrit : « J’aime mieux forger mon âme que la meubler. »
Pour aller plus loin :
Becchetti-Bizot Catherine, Repenser la forme scolaire à l’heure du numérique : vers de nouvelles manières d’apprendre et d’enseigner, rapport de mai 2017. [En ligne]
Cardon Dominique, Culture numérique, Presses de Sciences Po, 2019.
Casilli Antonio, En attendant les robots : enquête sur le travail du clic, Seuil, 2019.
Doueihi Milad, Pour un humanisme numérique, Seuil, 2011.