Économie de l’attention

Le web a-t-il échoué ?

  L’Essentiel sur La Civilisation du poisson rouge de Bruno Patino

Novembre 2019 – 4 minutes

 

Le web a-t-il échoué ? Loin des premières aspirations d’un échange libre des connaissances et des informations, Bruno Patino nous raconte comment le milieu des années 2000 a vu s’imposer un modèle économique très classique : celui de l’économie de l’attention, du temps de cerveau disponible.

C’est ce marché de l’attention qu’exploitaient depuis longtemps la télé, la radio ou la presse papier. Mais voilà, le numérique, lui, est arrivé avec ses capacités de calcul, d’indexation, ses publications qui peuvent être faites par des particuliers comme par des institutions et ses techniques de recommandation beaucoup plus fines que ce que pouvaient faire les médias traditionnels. De là, de nombreuses dérives politiques, économiques ou encore sociales que rencontre aujourd’hui le numérique qui doit, nous dit Patino, se repenser, se réorganiser, trouver son nouveau modèle. L’auteur décrypte ainsi les mécaniques mises en place en nous rappelant que rien ne dit que l’on ne puisse pas en sortir.

En résumé

Bruno Patino tente en réalité de faire une proposition pour le numérique. En onze chapitres, il décrit l’état du web aujourd’hui en analysant les modalités économiques et le résultat sur les usages que nous en avons, notamment pour l’information. Finalement, ce qui en ressort, c’est un appel à sortir du modèle addictif mis en place sans pour autant rejeter l’ensemble du numérique.

Cette évolution n’était pas écrite. Les nouveaux empires ont construit un modèle de servitude numérique volontaire, sans y prendre garde, sans l’avoir prévu, mais avec une détermination implacable. Au cœur du réacteur, nul déterminisme technologique, mais un projet économique, qui traduit la mutation d’un nouveau capitalisme. Au cœur du réacteur, l’économie de l’attention. (p. 16)

Un regard bienveillant sur le numérique

L’auteur le dit, il est lui-même sous l’emprise de cette manie que nous sommes beaucoup à avoir prise : tendre la main vers notre téléphone portable, puis le regard et finalement nous en saisir alors que nous ne voulions que vérifier l’heure, faire pendant plusieurs minutes un « tour » presque rituel de nos applications. D’abord vérifier Twitter, scroller un peu, puis Facebook, de nouveau scroller, et enfin Instagram ou d’autres, scroller un peu sans trop savoir ce que nous attendons. De ces usages, l’auteur tire deux grandes idées :

  • ce modèle économique ne doit pas être considéré comme consubstantiel aux technologies numériques ;
  • l’information doit aller vers une recommandation plus éditoriale que simplement algorithmique.

Premier point donc, l’auteur décrypte cette économie de la machine à sous, où l’on joue encore même si l’on vient de gagner. Il en donne les origines et les formalisations universitaires, comme la « captologie ». Il décrit ce temps qui se déploie, ce temps que les géants du web nous demandent de leur consacrer. Surtout, il explique comment les grandes plateformes numériques semblent s’enfermer dans ce modèle. Il décrit par exemple la manière dont Mark Zuckerberg, faisant son mea culpa après les élections américaines, oublie de tenir compte du modèle économique de Facebook dans ses dérives.

Le premier point intéressant du livre est donc de bien rappeler que l’économie de l’attention n’est pas intrinsèquement liée au numérique. Il décrit ainsi l’aiguillage qui a eu lieu au milieu des années 2000, au moment où les services numériques se généralisent et trouvent dans le « temps de cerveau disponible » un modèle à exploiter. Bien que critique, le livre est ainsi plutôt bienveillant vis-à-vis du numérique, de ses ambitions premières et de ses potentialités.

Le second thème du livre est celui de l’information. Ici, l’auteur reprend de nombreux éléments ressortis depuis 2015 sur le conspirationnisme, le biais de confirmation, les bulles médiatiques. Et, là encore, il explique comment cet état n’est pas inhérent à la technologie. Si Twitter ou Facebook créent des bulles médiatiques, ce n’est pas tant lié aux algorithmes qu’à leur volonté de proposer aux utilisateurs un miroir de leur opinion plus agréable et facile à regarder qu’une opinion différente, moins efficace quand il s’agit de capter l’attention.

Finalement, Bruno Patino propose 4 combats et 4 ordonnances. Les premiers soulignent les enjeux politiques du numériques :

  • réguler le temps passé en ligne, à la manière des casinos qui interdisent des joueurs compulsifs ;
  • mettre en place une négociation sur les algorithmes et leurs mécaniques ;
  • repenser le cadre juridique des plateformes construites sur le modèle américain de l’irresponsabilité des hébergeurs ;
  • développer des offres numériques qui ne répondent pas à la seule économie de l’attention.

À ces quatre combats répondent quatre ordonnances qui résonnent comme des règles de vies :

  • savoir sanctuariser des espaces-temps sans connexion ;
  • préserver également des temps sans accès au numérique ;
  • expliquer ce qu’est le numérique et le modèle de l’économie de l’attention ;
  • finalement, savoir ralentir, chacun et collectivement au niveau de la société, pour ne plus être sous la commande de chaque notification.

Ce qu’il faut retenir

Le livre est intéressant pour deux raisons. Premièrement pour sa capacité de synthèse sur ce qu’est l’économie de l’attention et ses résultats sur l’information. Deuxièmement car l’auteur n’est pas dans une position de critique des écrans, il rappelle les aspirations des premières utopies du numérique et redit que l’on peut sortir du modèle dans lequel il est entré. Ainsi, le livre n’est pas une opposition entre technophobes et technophiles, mais la proposition qu’un autre web est possible.

Benjamin Bérut, directeur adjoint édition transmédia, Réseau Canopé

 

 

 

Titre :  La Civilisation du poisson rouge
Auteur : Bruno Patino, directeur éditorial d’Arte France et doyen de l’école de journalisme de Sciences Po
Éditeur : Grasset, 2019
ISBN : 978-2-246-81929-5
17 €
184 pages