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La co-intervention, un modèle de cohésion de classe

Entretien avec Anne Pédron, enseignante d’histoire-géographie en lycée, auteure de Bien débuter en lycée, publié en juillet dernier par Réseau Canopé
Décembre 2019 – 10 minutes
Qu’est-ce que la co-intervention ? Quelle préparation cela implique-t-il en amont, de la part des enseignants ? Comment est-elle prise en compte dans leurs pratiques ?
La co-intervention est le fait d’avoir deux enseignants simultanément dans le même espace, dans la même salle de classe, face au même groupe classe plus ou moins grand, pour diriger, animer et construire ensemble les apprentissages, en se complétant. En Allemagne, on parle également de « cours en tandem ». L’idée est de se mettre d’accord pour trouver l’équilibre et ne pas chuter.
Cela peut prendre plusieurs formes :
– dans un cours magistral à deux voix, en se répartissant les sujets. Chacun dans son domaine d’expertise vient compléter l’expertise de l’autre ;
– dans une pédagogie de projet, en étant face à un groupe classe en îlot. Les enseignants deviennent des tuteurs ;
– avec un groupe scindé en deux pour travailler sur différentes thématiques : un groupe en cours frontal et un autre groupe qui travaille seul ou en binôme.
La co-intervention, ce n’est pas un enseignant puis un autre enseignant, c’est l’un avec l’autre. C’est une révolution copernicienne dans l’enseignement au lycée : l’enseignant n’est plus le seul adulte dans sa classe. Il construit des apprentissages avec un autre adulte ayant le même statut d’enseignant. Pour éviter que cette collaboration ne soit déstabilisante, il est alors nécessaire de l’anticiper, de la border et de la coordonner en amont.
Pour faire de la co-intervention, il faut bien se connaître soi-même en tant qu’enseignant pour être capable d’exprimer ses besoins, ses préférences et ses limites dans la gestion de classe. Chaque enseignant a ses propres exigences :
– le niveau sonore acceptable pour travailler dans de bonnes conditions ;
– ses lignes rouges en termes de gestion de classe pour ne pas remettre en cause son autorité.
La co-intervention, si elle est institutionnalisée,n’est-elle pas un gage d’échec ?
Dans la mesure où il n’est pas institutionnalisé, ce dispositif reste une expérimentation. La culture du travail en collectif existe depuis longtemps en lycée professionnel. Dans le cas du lycée général, la co-intervention peut se faire par choix en fonction des projets. La réforme du lycée commence à associer des disciplines qui ont une certaine proximité – histoire/géopolitique, littérature/philosophie – ; la co-intervention est, de fait, fléchée. Néanmoins, le fait d’institutionnaliser cette démarche peut être propice à faire changer les pratiques et les postures enseignantes.
Le fait pour un enseignant de partager sa séquence d’apprentissage avec un autre adulte lui permet de prendre du recul sur sa pratique, en exprimant ses doutes, ses réussites, ses questionnements
Y a-t-il d’autres avantages et bénéfices dans le travail en co-intervention ?
C’est un élément de sérénité. Beaucoup moins éreintant physiquement et mentalement parlant, quelle que soit la forme du cours (cours magistral, cours dialogué, dispositif en îlot). La co-intervention permet de partager cette charge mentale et physique. Le fait pour un enseignant de partager sa séquence d’apprentissage avec un autre adulte lui permet de prendre du recul sur sa pratique, en exprimant ses doutes, ses réussites, ses questionnements. Comprendre que la réussite d’un cours ne tient pas seulement à soi, mais à un ensemble de facteurs, de gestes professionnels, réintroduit du professionnalisme.
Le second bénéfice de la co-intervention est, du point de vue de l’enseignant, l’apprentissage croisé. Je n’ai moi-même jamais autant appris en tant qu’enseignante qu’en co-intervenant avec d’autres collègues : regarder un autre enseignant faire avec le même groupe permet de s’améliorer, d’apprendre à la fois sur soi, sur le groupe et de mieux définir sa posture enseignante. Cela « décoince » le perfectionnisme de certains enseignants et revalorise le tâtonnement. On va tester, faire des erreurs et c’est très bénéfique pour l’ensemble du groupe. La co-intervention fait vivre l’altérité à travers le débat et permet de faire prendre conscience aux élèves que, dans les apprentissages, il n’y a pas forcément toujours un consensus ; c’est réaffirmer l’importance d’une posture dialogique, ouverte à la controverse. On ne sait pas tout, on ne saura jamais tout faire, mais il y a d’autres personnes sur lesquelles on peut s’appuyer. On apprend les uns des autres, on se nourrit mutuellement.
Finalement, dans l’esprit des élèves, la co-intervention aide au décloisonnement ?
Oui, cela humanise et fait exister concrètement la transdisciplinarité. Cela permet de rendre perceptibles dans la classe des ponts entre les disciplines. Deux enseignants qui échangent et se complètent mutuellement auront deux approches différentes, mais complémentaires. Par exemple, le rapprochement entre philosophie et littérature permet d’amener les élèves à comprendre ce que signifie lire un texte littéraire sous l’angle philosophique. Toutefois, la co-intervention peut s’imaginer dans de nombreuses autres configurations disciplinaires, en philosophie/SVT, par exemple, en abordant des thématiques liées à la mort ou la conscience, sur lesquelles les philosophes et les neuroscientifiques ont beaucoup à échanger.
Pour faire de la transdisciplinarité, l’enseignant n’a pas à être spécialiste de l’autre discipline, mais suffisamment armé pour envisager des points d’ancrage avec d’autres champs disciplinaires
Associer littérature et philosophie, n’est-ce pas prendre le risque que la philosophie l’emportesur l’autre discipline ?
Le fait d’être expert d’une discipline quand on est enseignant ne conduit pas nécessairement à un enfermement. Au contraire, cette expertise est une opportunité en co-intervention, encore faut-il être formé. L’attention doit pour cela être portée sur la formation universitaire. De plus en plus d’étudiants suivent des doubles licences. De plus en plus de filières diversifient les approches scientifiques, tout en gardant un focus disciplinaire.
Pour faire de la transdisciplinarité, l’enseignant n’a pas à être spécialiste de l’autre discipline, mais suffisamment armé pour envisager des points d’ancrage avec d’autres champs disciplinaires. D’où la nécessité d’une formation initiale et continue plus dense intellectuellement, axée sur les compétences et les postures enseignantes, les problématiques de gestion de classe, la place des émotions et du bien-être au sein de la classe. Un enseignant a également besoin d’être formé sur la manière d’aborder les grands enjeux contemporains d’actualité, tels que les questions climatiques ou liées à la bioéthique, qui impliquent des questionnements philosophiques, éthiques, économiques, sociaux, géographiques…
Cela suppose à la fois une spécialisation disciplinaire et une capacité d’ouverture d’esprit pour se dire que sa discipline n’est pas au centre de tout dans sa pratique professionnelle.
Oui c’est le B-A, BA. Il faut être dans une logique de partage. Si l’institution ne met pas à la disposition des enseignants des ressources suffisamment claires, lisibles et saisissables facilement, la co-intervention peut être vécue comme une charge supplémentaire et déstabilisante.
Avec la réforme du lycée, les élèves se retrouvent parfois contraints de devoir intégrer des groupes multiples pour suivre leurs enseignements. En quoi cette évolution de la posture de l’enseignant permet-elle de repenser une nouvelle cohésion de groupe chez les élèves ?
Par exemple, avec le nouveau cadre des enseignements de spécialité, les élèves sont jusqu’à 6 heures par semaine avec un même enseignant. Tout l’enjeu est de réussir à créer une communauté d’élèves. Cela repose sur la nécessité de définir l’identité de ce qui va être transmis en séance : qui est-on ? Qu’apprend-on ? Que fait-on ensemble ? La co-intervention permet de définir un temps et un espace dans lesquels fixer un certain nombre de règles. Ce temps-là peut être utilisé de façon productive au service de la définition d’une identité pour le groupe. Se dire que les enseignants et les élèves sont là dans des apprentissages en évolution, qu’ils vont donner forme à ces apprentissages ensemble, permet de créer une communauté, de construire le collectif. Par ailleurs, les enseignements de spécialité sont propices à la mise en œuvre d’une pédagogie de projet, permettant ainsi de (re)créer ou repenser le groupe classe. Un élément efficace pour renforcer le sentiment d’appartenance à un même groupe classe : avoir sa salle ou son espace, que l’on peut décorer comme on le souhaite, favorise la communauté et la cohésion de groupe.
D’une certaine manière, cela inscrit les élèves dans une identité multiple. Ne peut-on parler d’identité mouvante, plutôt que de communauté ?
Ce n’est pas antagoniste. Mais, en effet, les élèves créent une communauté pendant ces heures en co-intervention, puis en créent une autre dans une autre situation de classe. Ils construisent une identité qui est mouvante. Certains adolescents le gèrent très bien, d’autres doivent être plus accompagnés, soutenus. Les enseignements en co-intervention permettent d’élargir l’éventail des savoirs, tout en restant ancrés dans un lieu, la classe, ou une production réalisée collectivement. La transversalité fonctionne, à condition de ne pas oublier les racines.
Pour aller plus loin :
Bien débuter en lycée, Anne Pédron, Réseau Canopé, 2019.