La discussion à visées démocratique et philosophique : un outil pour l’EMC

  Entretien avec Michel Tozzi, professeur émérite en sciences de l’éducation, université Paul-Valéry Montpellier 3, président de l’Université populaire de la Narbonnaise

 

Avril 2021 – 12 minutes

 

La discussion à visées démocratique et philosophique (DVDP) est un dispositif pédagogique qui permet l'apprentissage de la discussion dans l’espace public et - par ses règles de fonctionnement - met en pratique les valeurs de la République de liberté, d'égalité et de fraternité. En confrontant son point de vue à celui des autres, l'élève apprend à développer son esprit critique, sa capacité à argumenter, à discerner le vrai du faux. La DVDP apparait ainsi comme un formidable outil pour l'enseignement moral et civique.

Le didacticien de la philosophie Michel Tozzi donne quelques clés et conseils pour vous lancer avec vos élèves. Entretien.

 

Comment définiriez-vous l’esprit critique ?

La discussion à visées démocratique et philosophique (DVDP) développe beaucoup l’esprit critique parce que chaque élève est amené à exprimer son point de vue sur une question et à le confronter aux autres. Et précisément se confronter aux autres, c’est-à-dire à l’altérité et une altérité qui est plurielle puisque, dans le cadre du groupe-classe, il va rencontrer des gens qui ne sont pas d’accord avec lui, donc il va se confronter à la différence, voire à la divergence, ce qui va l’amener quelque part à se déplacer, avoir à justifier son point de vue, à faire aussi des objections, à répondre aux objections qu’on lui fait et c’est tout cet aspect de confrontation rationnelle qui va développer chez lui l’esprit critique.

 

L’esprit critique, c’est celui qui va prendre une certaine distance pour essayer de développer cet esprit de discernement, du vrai et du faux et d’exercer sa rationalité.

L’esprit critique c’est une capacité de juger, disons de discerner en exerçant finalement sa raison, développer sa rationalité, en essayant de bien distinguer la différence qu’on fait entre une opinion ou une croyance et puis, ensuite, un savoir, une connaissance. C’est aussi se placer dans une certaine perspective du rapport à la vérité et précisément d’avoir ce goût de la vérité, surtout dans une époque de fake newsoù les réseaux sociaux développent beaucoup des théories du complot. Donc l’esprit critique, c’est celui qui va prendre une certaine distance pour essayer de développer cet esprit de discernement, du vrai et du faux et d’exercer sa rationalité.

Il faut peut-être définir exactement ce que c’est que la DVDP : c’est la discussion à visées démocratique et philosophique. Comme son nom l’indique, elle a deux objectifs : il s’agit d’une part d’un objectif démocratique où on essaye de rendre la philosophie, qui est une discipline réputée abstraite et difficile, accessible à tous, c’est donc un objectif démocratique. Ce premier objectif démocratique s’appuie beaucoup sur la pédagogie coopérative. En effet, on essaye de répartir entre les élèves un certain nombre de fonctions, de rôles, comme président de séance, reformulateur de ce qui vient d’être dit, synthétiseur de tout ce qui s’est dit, enfin secrétaire de séance, mais il y a aussi des observateurs sur ces différentes fonctions.

Le deuxième objectif est un objectif à visée philosophique qui essaye de travailler un certain nombre de processus de pensée qui vont donner une visée philosophique aux échanges : la problématisation, c’est-à-dire la culture de la question, le fait de se poser à soi-même et de poser à d’autres un certain nombre de questions ; la conceptualisation, c’est-à-dire d’essayer de définir les notions, de faire des distinctions conceptuelles, de savoir de quoi on parle finalement et puis l’argumentation où il s’agit de savoir si ce qu’on dit est vrai en essayant finalement d’argumenter pourquoi on dit ce qu’on dit ou d’expliquer pourquoi on n’est pas d’accord avec quelque chose qui vient d’être dit.

Quelle différence faites-vous entre l’enseignement moral et civique et la DVDP ? Quels peuvent être les articulations et intérêts ?

De son côté, l’enseignement moral et civique essaye d’éduquer moralement à la sensibilité, c’est-à-dire un rapport éthique à l’autre, à son visage, son respect, sa dignité et ça, c’est une dimension éthique absolument fondamentale dans l’éducation morale et civique. Et par ailleurs, civique, elle essaie d’éduquer à la citoyenneté, notamment à la prise de parole en public, et c’est là où la DVDP va être extrêmement importante sur ces deux plans à la fois éthique et démocratique, parce qu’elle va finalement développer l’exercice de la rationalité dans une communauté de recherche philosophique où il s’agit finalement de chercher avec, et non pas de lutter contre, et donc on développe une recherche en commun qui est très importante dans l’éducation morale et civique tant pour l’aspect éthique que pour l’aspect démocratique.

J’attire l’attention sur un point de vigilance, c’est le fait que la visée philosophique de la DVDP l’amène à refuser un petit peu toute instrumentalisation qui viserait simplement à former un citoyen sage, poli, soumis, etc. La philosophie peut être insolente. Je pense à Diogène, par exemple, qui disait à Alexandre le Grand « Ôtes-toi de mon soleil ». Elle caricature les puissants, elle est très sensible à la notion de justice, elle distingue la légitimité et la légalité, c’est-à-dire le fait qu’une loi peut être injuste. Donc la DVDP peut-être un excellent dispositif pour contribuer à l’éducation morale et civique tout en sachant qu’elle va dans le sens d’une citoyenneté critique et non pas simplement passive ou béni-oui-oui.

Quel est le lien entre la DVDP et les valeurs de la République ?

Je crois qu’une valeur ne s’impose pas. Une valeur, c’est quelque chose qui se désire. Il faut donc pédagogiquement, dans l’éducation, développer ce que j’appellerais « une érotique des valeurs ». Or, c’est très important dans la pratique de la DVDP parce qu’on va essentiellement vivre ces valeurs. Non pas se les laisser imposer mais les vivre pour précisément en comprendre en profondeur, dans son expérience, le bien-fondé. Et de ce point de vue-là, je pense que la DVDP concrétise les valeurs de la République, elles ne sont plus Liberté Égalité Fraternité, ce n’est plus un slogan.

La liberté, c’est la liberté d’expression vécue en classe parce qu’on peut dire, et sans jugement d’autrui, exactement ce que l’on pense sur la question qui est posée. Par ailleurs, il y a une égalité de la parole, chacun a un droit d’expression de sa parole à égalité ; il n’y en a pas qui sont plus égaux les uns que les autres et cela s’est garanti par les règles de fonctionnement de la DVDP. C’est-à-dire que, d’une part, on a un pouvoir qui est délégué, c’est l’enseignant qui délègue le pouvoir de donner la parole aux autres élèves, donc c’est très important la compréhension de ce pouvoir délégué dans une démocratie représentative.

Ensuite, il doit donner la parole dans l’ordre dans lequel elle s’est exprimée ; il doit donner la priorité, c’est très important, aux élèves qui ne se sont pas exprimés jusque-là et, au bout d’un moment, il doit tendre la parole aux muets, ceux qui ne se sont pas du tout exprimés, mais ils ont le droit de se taire. Et c’est l’ensemble de ces règles qui font que – ça, c’est l’analyse des corpus qui le montre –, il y a beaucoup plus d’élèves qui interviennent dans ce dispositif que dans d’autres façons d’animer les débats. Donc l’égalité de la parole est beaucoup plus effective.

Et puis la DVDP développe la fraternité. D’abord par le sentiment d’appartenance à la communauté de recherche, à ce groupe-classe où, je disais, on cherche avec, on ne lutte pas contre. Ce sont des questions existentielles dont on parle souvent et des questions qui intéressent chaque homme et tout homme, et donc elles nous intéressent en ce qui nous rassemble, c’est-à-dire notre condition humaine. Et non seulement elle développe une fraternité communautaire, celle du groupe-classe, mais peut-être ce que Christian Budex appelle « une fraternité humaniste », qui concerne le genre humain puisqu’on est en train de parler des questions philosophiques, c’est-à-dire des questions fondamentales pour notre condition.

Liberté Égalité Fraternité sont donc vécues concrètement par les élèves, ce n’est plus un slogan. Par exemple, l’exercice d’être un président, c’est de comprendre ce que c’est qu’un président juste. Un président juste ce n’est pas celui qui donne la parole seulement à celui qui est en face et pas sur les côtés. Un président juste ce n’est pas la parole à mon copain parce que je l’aime bien. Un président juste, ce n’est pas la parole au leader de la classe parce que je le crains. Un président juste, c’est quelqu’un qui va donner la parole selon ces règles et qui sont précisément démocratiques, donc fait l’expérience de la justice en acte, et c’est cela transmettre les valeurs de la République.

Quelles précautions, quels conseils pouvez-vous donner à nos lecteurs pour mettre en place la DVDP en classe ?

D’une manière générale, je n’aime pas donner des conseils parce que comme le disait Lacan, « si tu te mets à ma place, moi, où je me mets ? » Mais, s’il y a en tout cas des instituteurs, et il y en a beaucoup, qui sont intéressés par la DVDP, le problème c’est un peu de se jeter à l’eau parce que c’est quand même une gestion de la classe avec des exigences intellectuelles. Si on n’a pas eu de formation philosophique développée, ça peut faire peur. Comme dit Jankélévitch, il n’y a pas de commencement au commencement. Au commencement, il y a le courage, il faut se jeter et puis on verra très rapidement que les enfants en redemandent, et ça c’est une motivation profonde parce qu’il n’y a plus à construire la motivation, ce qui est un problème aujourd’hui.

Mais pour ceux qui sont intéressés par la discussion à visées démocratique et philosophique et tous ses effets formateurs, ce que je pourrais dire simplement, c’est qu’il faut organiser l’espace, c’est-à-dire mettre les élèves par exemple en rond pour qu’ils se voient. On ne peut discuter qu’avec quelqu’un dont on voit le visage, pour comprendre toutes les informations non verbales qu’il me renvoie. Il faut aussi utiliser des supports concrets, par exemple des histoires, des albums de jeunesse. Il y a toute une littérature de jeunesse, consistante, résistante à l’heure actuelle qui fait qu’elle donne lieu à interprétations et à interprétations divergentes.

Il faut faire appel à leur expérience concrète, à leur vécu, parce que ce qu’on va essayer, c’est précisément de partir de leur vécu pour les aider, à partir de là, à généraliser, à abstraire. Ce qui est important aussi, il y a deux maîtres mots à mon avis, c’est que l’élève se sente en confiance et qu’il se sente en sécurité. Le cadre est très important pour la sécurité parce que c’est un cadre qui est extrêmement robuste, à partir d’un certain nombre de rôles : ils sont bien délimités, les élèves ont des repères, il y a un capital temps disponible. Il y a un partage du travail sur le fond entre l’enseignant et sur la forme entre le président de séance. Et plus le cadre est solide, plus la parole est libre, ça c’est très important.

 

Penser, c’est aussi être à l’écoute des gens qui ne pensent pas comme moi pour pouvoir approfondir mon point de vue.

Et puis, pour qu’ils se sentent en sécurité et en confiance, il faut qu’ils ne se sentent pas jugés. C’est en ce sens que l’enseignant doit donner l’exemple, il ne doit pas dire « là tu te trompes » par exemple. Il n’y a pas de bonne réponse en philosophie, il y a des réponses qui sont plus ou moins argumentées. C’est ça qui est important, l’enseignant doit être vigilant sur les processus de pensée, je parle de la problématisation, de la conceptualisation, de l’argumentation à mettre en œuvre, et ce sont ces éléments-là qui vont donner une visée philosophique à l’enseignant. Mais si les élèves se sentent en confiance et en sécurité ça donne le ton, ça donne le ton d’une éthique discussionnelle et où on se rend compte que pour penser on a besoin des autres.

Penser, ce n’est pas se mettre là devant les autres et exprimer son point de vue. Penser, c’est aussi être à l’écoute des gens qui ne pensent pas comme moi pour pouvoir approfondir mon point de vue. Et une objection qu’on me fait, ce n’est pas une agression contre ma personne, c’est un cadeau qu’on fait à ma pensée.

 

Pour aller plus loin :