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Les séries, un matériau riche pour la classe

Entretien avec Nadia Leleu, enseignante de lettres-histoire en lycée professionnel, à Calais, et formatrice académique dans l’académie de Lille. Nadia Leleu intervient également auprès des enseignants de lycée professionnel dans le dispositif « Lycéens et apprentis au cinéma », au sein d’ateliers pédagogiques. Elle nous parle de son expérimentation pédagogique à travers l’usage des séries.
Janvier 2020 – 9 minutes
Qu’est-ce qui vous a conduit à travailler sur les séries avec vos élèves ?
Il s’agissait, dans le cadre d’une formation académique, de réfléchir à la place de l’éducation à l’image dans l’enseignement des lettres en lycée professionnel : quelles modalités d’exploitation de l’image, et quelles activités mettre en place avec les élèves ? Quelles compétences travailler ? Ce sont les élèves qui m’ont conduite à me tourner vers le genre sériel ; une grande majorité d’entre eux regardant régulièrement des séries, ils m’en parlent très souvent. Ils semblent d’ailleurs plus impliqués dans les séries que dans les films, un constat qui m’avait interpellée. C’est sur cette complicité avec les séries que j’ai souhaité m’appuyer, dans un premier temps, pour aborder l’image en classe. Les sites dédiés aux séries et les communautés d’interprétation sérielle sur les réseaux sociaux, où j’ai pu découvrir les fanfictionsécritesparles spectateurs, m’ont ensuiteconfortée dans l’idée que le genre sériel pouvait permettre de travailler l’image cinématographique et pouvait aussi constituer un levier pour développer les compétences d’écriture en classe.
C’est sur cette complicité [des élèves] avec les séries que j’ai souhaité m’appuyer […] pour aborder l’image en classe.
Quel corpus de séries travaillez-vous ? Sur quoi reposent vos choix de séries ?
La grande diversité des séries permet d’aborder plusieurs objets d’étude de français en lycée professionnel. On peut choisir la série en se basant sur la question du genre, aborder la science-fiction ou le fantastique avec les élèves, par exemple, mais on peut également étudier des séries qui ont une dimension philosophique et qui questionnent l’Homme et son rapport au monde. Ce qui m’a semblé important, c’était de travailler sur des séries qui soient riches, pas seulement en matière d’intrigue, mais également du point de vue cinématographique, permettant un travail sur le montage, l’utilisation de la caméra, ou sur la bande-son, par exemple.
Quelles sont les particularités à travailler sur les séries en classe ?
Il s’agit de travailler sur un univers cinématographique très particulier, car construit sur la durée : le découpage en épisodes et en saisons induit une façon particulière de raconter. La construction des personnages est ainsi plus poussée, avec une plus grande richesse psychologique. Cette spécificité de la série – la durée – rend d’ailleurs son exploitation plus difficile, mais cela ne doit pas être un obstacle. Travailler les séries nécessitait, selon moi, de changer mon approche de l’image avec les élèves, de sortir de l’analyse dénotation/connotation et de réfléchir à des modalités qui permettaient d’aborder avec les élèves le processus même de la création, de rendre sensibles le travail d’écriture du scénario et la construction narrative si particulière dans les séries.
Quels sont les usages pédagogiques possibles en classe ? Quelles compétences sont développées ?
La première proposition d’expérimentation a pour objectif de permettre aux élèves de comprendre les enjeux de l’écriture de la fiction sérielle à travers l’analyse du pilote de la série Mad Men, une série américaine créée par Matthew Weiner en 2007. À l’instar des scénaristes de séries qui rédigent une véritable « bible », les élèves sont invités à créer le cahier des charges du premier épisode. Dans un premier temps, ils réfléchissent collectivement à ce cahier des charges en réinvestissant leur propre expérience de spectateur (le pilote présente quelques aspects des personnages ; donne à voir leurs relations, sans en dire trop ; présente les lieux de l’histoire grâce aux décors, qui permettent de contextualiser ; expose les premiers éléments de l’intrigue ; met en scène un élément perturbateur qui donne envie de regarder l’épisode suivant). Ensuite, en réinvestissant le cahier des charges élaboré en classe, et à partir de l’analyse du générique et de différents photogrammes de la série qui présentent les décors et les personnages, les élèves, rassemblés en petits groupes, sont amenés à réaliser un travail d’écriture d’invention en imaginant le synopsis de l’épisode. À l’issue de cette séance d’écriture, ils présentent leur proposition à l’ensemble de la classe.
Enfin, le premier épisode de Mad Men est visionné. On demande aux élèves de repérer les différents éléments du cahier des charges élaboré collectivement, de trouver les correspondances avec ce qu’ils avaient imaginé, de vérifier les hypothèses émises, avant de réécrire ensemble le synopsis de l’épisode.
La deuxième proposition s’articule autour d’un parcours dans la série Real Humans, une série suédoise cette fois, créée par Lars Lundström en 2012 et étudiée en classe par le biais d’un « carnet de spectateur ». Cet outil s’inspire des travaux de Manon Hébert (« Les usages du texte dans un modèle d’enseignement transactionnel ») et cherche à définir des stratégies de lecture de l’image cinématographique : un premier niveau de lecture repose sur l’histoire racontée – comprendre le sens de l’extrait regardé et être capable de le résumer ; le deuxième niveau prend en compte les réactions du spectateur – s’identifier aux personnages que l’on voit, juger leurs actions, méditer sur soi ; le troisième concerne la lecture analytique – comprendre comment un réalisateur raconte son histoire, quels sont les procédés cinématographiques utilisés pour faire ressentir des émotions, pour convaincre et interpeller ; et le quatrième et dernier niveau cherche à développer une lecture beaucoup plus critique – confronter ce que l’on voit à ce qui a été analysé dans d’autres œuvres, comparer son point de vue sur la série, inscrire l’œuvre dans le temps.
L’étude de la série Real Humans se fait autour de plusieurs groupements d’extraits qui permettent de travailler un ou plusieurs niveaux de lecture. En classe de première, elle s’inscrit dans l’objet d’étude « L’Homme face aux avancées scientifiques : enthousiasme et interrogation », et a pour objectif de répondre à la problématique suivante : « Une œuvre de science-fiction peut-elle m’aider à réfléchir sur les avancées scientifiques et techniques ? » Le parcours en classe se divise en cinq séances, selon le déroulement suivant : la première séance permet d’aborder le thème de la robotique. Après le visionnage d’un premier extrait, les élèves sont invités à noter leurs premières impressions dans leur carnet (aimeriez-vous qu’une telle avancée scientifique existe ? aimez-vous ce genre cinématographique ?). La deuxième séance, qui se focalise sur le rôle des « hubots » (mot-valise formé de humain et robot) dans la société imaginée par la série, s’articule autour de la question : « Les robots peuvent-ils remplacer les Hommes ? » La troisième séance évoque la relation des Hommes et des hubots, et invite les élèves à réfléchir à la façon dont le réalisateur nous présente ces relations (les hubots sont-ils seulement des machines ?). La quatrième séance cherche à répondre à la question : « Parler des hubots est-il un moyen pour parler des Hommes ? » Les extraits proposés permettent aux élèves de réfléchir aux sujets de société actuels abordés dans la série. Enfin, la dernière séance les invite à répondre à la problématique du départ et à expliquer, en qualité de lecteurs critiques et compétents, le titre de la série : Real Humans.
Aborder les séries en classe a été un véritable facteur de motivation.
En matière de bilan, quels sont les bénéfices d’une telle pratique pour vos élèves ?
Tout d’abord, la série est un genre que les élèves considèrent comme leur appartenant. Aborder les séries en classe a été un véritable facteur de motivation. Ensuite, ce travail en classe a permis d’atteindre l’objectif de départ, à savoir travailler les compétences liées à l’écriture, voire à la réécriture, grâce au cahier des charges d’un épisode, ou au carnet de spectateur construit au fil de la séquence. Cela a également favorisé la mise en place de stratégies de lecture, sur lesquelles on peut s’appuyer pour l’étude d’un roman ou d’une pièce de théâtre, par exemple. Enfin, les échanges nombreux entre les élèves ont permis de renforcer la cohésion du groupe classe. Je compte mener une prochaine expérimentation, qui donnera la priorité au son, avec la série française Calls, créée par Timothée Hochet en 2017, dans laquelle on assiste aux échanges des personnages sous la forme d’enregistrements sonores matérialisés de façon minimale à l’écran (la boîte noire d’un avion, les cassettes d’un magnétophone). Ce format court et original peut être un moyen de « raccrocher » les élèves en difficulté au travail d’écriture, en passant par les compétences de l’oral. Il peut également donner lieu à un travail en interdisciplinarité, avec le collègue d’arts appliqués par exemple.
Pour aller plus loin :
Éducation aux images & séries », sur le portail ressources Éducation aux images, Acap – Pôle régional image :
– un ouvrage ressource sur ce thème, téléchargeable, pour « tout savoir sur l’histoire et les spécificités des séries tout en partageant des pistes de réflexion sur les liens entre fiction sérielle et éducation aux images », éditions de l’Acap, coll. « La Fabrique du regard », mars 2019 ;
– des captations vidéo des interventions diverses qui se sont tenues lors de la Rencontre régionale organisée par l’Acap/Pôle régional image, 12 avril 2019.