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Des écodélégués pour agir en faveur du développement durable

Entretien avec Samuel Cazenave, haut-commissaire au développement durable
Mai 2020 – 8 minutes
Comment mettre en place des logiques de développement durable dans les lycées ?
Deux éclairages préalables indispensables…
L’enjeu de l’éducation au développement durable (EDD) doit concerner absolument tout le monde. Pour les élèves, le spectre va de l’école élémentaire jusqu’au lycée. Il convient seulement d’adapter cet apprentissage complexe à leurs capacités et de viser des démarches globales des établissements.
Le second point fondamental de cette indispensable éducation au développement durable – qui ne se limite toutefois pas à la connaissance des processus générant le réchauffement climatique –, c’est de lier l’apprentissage d’actions et de gestes concrets à une véritable démarche éducative. Sans cela, des actions mécaniques produiront des résultats immédiats, mais pas de pensée, pas d’analyse et donc pas de conscience claire de ce qui est à l’œuvre sur terre. Or, l’École forme les futurs adultes qui, demain, géreront ces grands enjeux dans leur quotidien, dans leur vie professionnelle et dans le cadre de l’ensemble de leurs projets. L’École doit lier le temps immédiat au temps long…
Tout cela peut être facilité par l’intervention d’écodélégués élus dans chaque classe de chaque lycée et collège
Quels sont les moyens de la mise en œuvre de cette éducation ?
Dans les lycées comme dans les collèges, il faut permettre aux élèves de comprendre la complexité des situations, les former à l’exercice local de la citoyenneté. Cela suppose des travaux interdisciplinaires et une organisation collective interne pour faire émerger des projets et les mener à leur terme, la construction et le développement de partenariats, notamment avec les collectivités, les associations et les entreprises locales.
Tout cela peut être facilité par l’intervention d’écodélégués élus dans chaque classe de chaque lycée et collège. Eux-mêmes peuvent se mettre en lien avec les écodélégués élus au sein du conseil de la vie collégienne et lycéenne. Cette organisation peut constituer le socle d’une belle équipe, pour réaliser de beaux projets, en lien avec la direction de l’établissement et encadrés par un ou plusieurs acteurs référents EDD. Dans ce cadre, une circulaire du 27 août 2019 donne des pistes assez précises d’actions.
Quels sont les enjeux visés par la mise en place des écodélégués dans les lycées ?
L’enjeu de fond, c’est l’engagement. Choisir d’être écodélégué, c’est un choix précis, qui a une très forte signification aujourd’hui. C’est donc une envie très motivée et très positive. Il ne s’agit pas seulement de dénoncer l’état du monde. Il s’agit de prendre ses responsabilités, d’être acteur au quotidien, immédiatement, positivement. Cet élan optimiste et constructif, il ne faut pas le décevoir. Il faut être à la hauteur de son propre engagement. Et heureusement, l’élève n’est pas seul, les enseignants référents et les agents de son établissement sont à ses côtés !
Je vois deux autres enjeux, complémentaires, pour ces personnels précisément :
– réaliser pleinement leur mission, qui est encore plus que ce qu’elle paraît ;
– acquérir des compétences et des savoirs nouveaux, qui vont peut-être au-delà de ce que l’on imagine.
Pour les écodélégués, la mission globale contient 4 missions essentielles :
1. relayer des connaissances et des informations à transmettre à leurs camarades,
2. porter des projets à construire collectivement,
3. être ambassadeur auprès des services, des responsables et des instances de l’établissement, ainsi que des partenaires extérieurs,
4. être garant des actions menées pour les restituer et pour contribuer à leur évaluation.
Les écodélégués interviennent prioritairement au sein de l’établissement. Ils peuvent aussi proposer des actions dans l’environnement proche. Quoi qu’il en soit, leur rôle est majeur pour contribuer à la création d’un « collectif », à travers des actions concrètes et véritablement partagées. De ce fait, ils sont associés et contribuent à la dynamique des établissements en démarche de développement durable.
Cela suppose notamment de bien comprendre les priorités mises en œuvre, de s’engager aux côtés de l’ensemble de la communauté éducative, de respecter les enseignants dans un cadre moins strict que la classe, de prendre des décisions sur la gestion de l’établissement, de se rassembler pour débattre, d’identifier les talents complémentaires dans le groupe des écodélégués et de se répartir les tâches, de se tourner vers des partenaires extérieurs, de communiquer et de valoriser le travail réalisé, etc.
Mais il y a également des dimensions de la mission qui n’apparaissent peut-être pas d’emblée et qui sont pourtant des enjeux fondamentaux. Les écodélégués ont une chose essentielle à apprendre pendant cette période particulière : le dialogue et l’esprit d’écoute et de bienveillance. C’est d’abord une méthode, et c’est une façon d’être aussi. C’est une condition fondamentale pour le choix initial, la réalisation et la pérennisation de ces projets. Bref, dans cette mission, la dimension des valeurs est prégnante, c’est elle qui facilite tout le reste.
Toutes ces actions et ces responsabilités ne se font pas sans une véritable mobilisation. Et elles doivent aussi être accompagnées d’une reconnaissance. Cela peut prendre des formes diverses, dans les établissements, au niveau des directions académiques, des rectorats et même au niveau national, à travers la présentation des réalisations, leur diffusion, et notamment sur les réseaux sociaux. Mais ce peut être aussi la création d’open badges, qui identifient des compétences acquises, ou bien un commentaire précis dans le livret scolaire, qui mentionne l’engagement et ses concrétisations. Et pourquoi pas un compteur à actions durables disponibles pour chacun, sur une application, ou encore un test de connaissance qui permette de s’évaluer régulièrement et de garder la trace de ses progrès ? Pourquoi pas un outil d’évaluation des actions réalisées vis-à-vis du climat ou de la biodiversité ? Tout ce qui est acquis doit être valorisé, parce que ce peut être une fierté légitime et parce que c’est aussi une compétence, un savoir-faire, qui peut compter dans la suite du cursus scolaire, professionnel ou universitaire.
Ce sont les sollicitations et les suggestions des lycéens eux-mêmes qui doivent permettre d’identifier de nouveaux moyens pour de plus fortes mobilisations
Comment mobiliser les initiatives des lycéens ?
Quand on a compris les enjeux et que l’on s’efforce d’y répondre, une grande partie du travail est réalisée ou en voie de l’être. Mais nous sommes dans un « work in progress » et ce sont les sollicitations et les suggestions des lycéens eux-mêmes qui doivent permettre d’identifier de nouveaux moyens pour de plus fortes mobilisations.
Aujourd’hui, il faut qu’ils prennent conscience de rassembler plus de 250 000 élus en charge de l’EDD. Dans la perspective de l’Agenda 2030 de l’ONU, cela fera 2,5 millions d’élèves ou de jeunes adultes qui se seront saisis de cette responsabilité. Et si l’on ajoute les tout proches, notamment la famille, c’est une partie conséquente de la population française qui devient actrice du changement pour le climat et pour une terre vivable et désirable. C’est donc un potentiel de mobilisation considérable et sans précédent qui leur est ouvert, et une taille critique vertueuse qui permet, si le collectif s’organise, de peser très concrètement sur les résultats de la France dans ses efforts de lutte contre la dégradation climatique et de la biodiversité. Cette prise de conscience est en soi un facteur majeur de mobilisation.
Comment accompagner cette forte mobilisation ?
Il faut tout d’abord ajouter des « outils » pour agir et pour avancer. Ces outils sont de deux natures : le plus important, c’est l’humain ; le second, c’est la matière.
L’Éducation nationale, c’est d’abord un vivier unique de compétences et d’engagements pour la transmission des savoirs, incarné bien sûr par les enseignants, mais dans lequel d’autres personnels peuvent aussi avoir leur part, qui n’est pas à négliger dans l’éducation au développement durable. Pour que les porteurs de démarches EDD auprès des écodélégués et de leurs camarades soient pleinement en mesure de transmettre des savoirs et d’encadrer des démarches collectives, ils doivent être formés. C’est un dispositif qui se déploie du niveau national, avec un plan national de formation, jusque dans les académies, qui mettent elles-mêmes en place des formations à l’EDD. Ces formations de formateurs peuvent donc être relayées jusqu’auprès de chaque référent d’établissement.
Le second relais indispensable à la mobilisation des initiatives des lycéens, ce sont les interactions que favorisent les réseaux numériques, à condition qu’ils fournissent les bonnes sources, scientifiquement validées par exemple. Sur le sujet du climat et de la biodiversité, on trouve beaucoup de contrevérités ou d’exagérations sur les réseaux. Il faut donc être rigoureux et attentif à ses sources. C’est la vocation des ressources mises à disposition sur le site du ministère de l’Éducation nationale et de la Jeunesse, ainsi que sur les sites académiques. Ces sites constituent des viviers, élaborés en partenariats avec des structures étatiques, associatives et scientifiques, où les écodélégués peuvent se fournir en connaissances pour élaborer leurs projets, pour trouver de nouvelles idées d’actions. Pour les plus passionnés et les plus experts, il existe aussi le site du pôle EDD de l’Atelier Canopé 80 – Amiens, qui s’adresse plutôt aux formateurs et qui met à disposition le produit d’un travail pédagogique et scientifique de plus de dix ans.