MUNAÉ

Musée National de l'Éducation

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Nouvelle acquisition : les Pierrot de Jean Geoffroy

  • Publié le 01/03/2018

Trois ouvrages dédicacés et illustrés d'un Pierrot à découvrir


En 2017, le MUNAÉ a fait l’acquisition de trois ouvrages pour la jeunesse[1] : Les Proverbes de Pierrot (1890), Les Voyages de Gulliver (1898-1899) et Pierrot Robinson (1900), en première édition. Ils ont tous trois été dédicacés d’un Pierrot dessiné à la plume par Jean Geoffroy (1853-1924) et adressés respectivement en 1902, 1904 et 1903 à Maurice L’Hoir, lui-même illustrateur à partir des années 1920. Ces trois ouvrages associent l’éditeur Delagrave, l’auteur Tante Nicole (ou Eudoxie Dupuis, 1835-1906) et enfin Jean Geoffroy (1853-1924) pour les illustrations, qui ici relèvent de la fantaisie autour de la figure de Pierrot.

Geoffroy a illustré d’autres titres de la collection « Les albums de Tante Nicole », régulièrement réédités jusque dans les années 1920, comme Les 12 métiers de Pierrot, L’île de Pierrot, Le Retour de Gulliver, Les Oracles de Pierrot, Pierrot Don Quichotte. Il est également l’auteur d’une Grammaire de Pierrot en 1893. D’autres ouvrages de Tante Nicole présentent des illustrations de Geoffroy sans Pierrot, par exemple Les Petits métiers de Parishttps://www.reseau-canope.fr/musee/collections/fr/museum/mne/les-petits-metiers-de-paris/9dd555bf-1a34-4976-8bf6-8e362115f64f, dont un exemplaire est présent au MUNAÉ[2]. D’autres encore, chez Delagrave, ont été écrits par des auteurs différents, comme Le Livre des petits, aussi présent dans la collection[3].

N’éveillez pas le chat qui dort, couverture de cahier, illustration extraite de Les Proverbes de Pierrot, 1979.28684.3La nouvelle acquisition du MUNAÉ vient compléter l’ensemble des illustrations de petits pierrots dus à Geoffroy, qui comprend déjà La Grammaire de Pierrot, manuel de grammaire ludique de Geoffroy[4], une édition de Pierrot Robinson datant de 1919[5] et 5 couvertures de cahier, reprenant des illustrations de La Grammaire de Pierrot, ou pour l’une, de ses Proverbes : N’éveillez pas le chat qui dort[6]. Les illustrations en pleine page se prêtent bien à leur déclinaison sur différents supports, scolaires ou para-scolaires. Figure aussi à l’inventaire un cahier sur lequel sont collées les illustrations de Le Livre des petits et de L’éducation de petit Pierrot (1887).

Au-delà de cet ensemble lié aux illustrations de Pierrots par Geoffroy, l’artiste, dit aussi Géo, peintre par excellence de l’enfance, y compris humble, et de l’imagerie scolaire de la IIIe République est particulièrement bien représenté au MUNAÉ, que ce soit par des livres ou albums, de l’imagerie ou encore des tableaux, dont certains sont exposés dans le musée rue Eau-de-Robec.

Né en 1853, Geoffroy est logé à Paris chez un couple d’instituteurs, ce qui lui permet d’observer la vie des enfants à et autour de l’école. Dès 1875, il collabore avec l’éditeur Hetzel et illustre de nombreux livres pour la jeunesse, ce qui lui assure un revenu stable. Il intègre également l’équipe de l’éditeur Charles Delagrave, s’ouvrant aux productions scolaires, comme les planches didactiques et les bons points. Devenu membre de la commission de l’imagerie scolaire, il est sollicité par Jules Ferry qui lui commande un ensemble de tableaux évoquant les grandes avancées en matière scolaire. Parallèlement, en relation avec le Docteur Variot[7], il est aussi le peintre de l’hôpital et des crèches. Les représentations d’enfants et d’élèves par Jean Geoffroy révèlent un réel sens de l’observation des situations de tous les jours et une vraie tendresse pour le quotidien et la vivacité des enfants. Au-delà de toute nostalgie, il parvient à créer un type, enfant à la fois réel et intemporel, particulièrement émouvant.

Les scènes d’illustration composées par Geoffroy présentent généralement, en noir et blanc, la vie à l’école, la vie familiale, les scènes de rue. Les compositions plus fantaisistes peuplées de petits pierrots qu’il crée au tournant du XXe siècle pour l’illustration sont plus rares. Elles fourmillent de détails et d’humour dans la mise en scène de jeunes enfants joufflus et moqueurs, affublés des attributs du Pierrot : habit blanc lâche et orné de pompons, collerette, calot noir. Ils prennent parfois l’allure de petits angelots virevoltants. Geoffroy s’éloigne alors d’un certain réalisme humaniste pour s’approcher plus encore d’une allégorie de l’enfance. Il puise dans l’imaginaire construit par la dimension enfantine de Pierrot, ingénu et particulièrement attachant. Les dessins à la plume de Géo qui ouvrent les ouvrages nouvellement acquis par le MUNAÉ figurent un jeune Pierrot sage, les mains derrière le dos, prenant sa « première leçon de lecture » ou observant attentivement. Personnage né de la commedia dell’arte, Pierrot connaît une véritable renaissance dans les années 1830 grâce aux pantomimes de Charles Deburau, qui accentue sa dimension féerique, toujours naïve et aussi de plus en plus mélancolique. Il est particulièrement à la mode dans les années 1890-1920, notamment dans sa version plus sombre et fin-de-siècle. La figure de Pierrot était déjà présente dans la peinture au XVIIIe siècle chez Fragonard ou Watteau. Elle est associée à une représentation plus libre de l’enfance, influencée par les théories sur l’éducation de Rousseau et à un goût pour le travestissement. Pierrot hante ensuite tout l’imaginaire du XIXe siècle jusqu’à la modernité, incarnant chez Picasso, Derain, etc, un être ambigu, parfois un double, toujours un personnage qui présente un rapport décalé au monde.



[1] 2017.3.1, 2017.3.2, 2017.3.3

[2] 1987.00369

[3] 1989.01052

[4] 1996.01672

[5] 1996.01673

[6] 1979.28684.3

[7] Fondateur de la puériculture