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Musée National de l'Éducation

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Charles Aguesse et les Centres sociaux en Algérie

  • Publié le 10/05/2017

Retrouvez un article de Nelly Forget en écho avec sa conférence du 31 mai 2017 sur les Centres sociaux éducatifs en Algérie.


Charles AGUESSE (1903-1983)

Chef du Service des mouvements de jeunesse et d'éducation populaire en Algérie (1945-1959)
Chef du Service des Centres sociaux en Algérie (1955-1959)

Un homme qui n'a pas fait carrière.

Tel est le titre de l'hommage rendu par Germaine Tillion en 1983[1] à celui à qui, trente ans auparavant, elle avait confié la mise en œuvre de son projet : équiper les déshérités de l'Algérie face aux défis de la modernité, en mettant à leur disposition une arme et une armure : le savoir. C'était en 1955, quelques mois après le début de ce qu'on n'imaginait pas devenir une longue et cruelle guerre.

Charles Aguesse avait déjà fait ses preuves en Algérie, à la tête du Service des mouvements de jeunesse et d'éducation populaire depuis dix ans. Jean Guéhenno l'y avait appelé au lendemain de la Libération. Il avait su y constituer des équipes qui "jusque dans les petits villages, avaient animé spectacles [souvent en arabe dialectal], chorales, conférences, [ciné-clubs], expositions de peinture, bibliothèques itinérantes, émissions de radio en arabe et en kabyle."[2] Il avait aussi organisé " Les Rencontres de Sidi Madani " pour que de jeunes artistes d'Algérie[3] puissent dialoguer avec les créateurs reconnus (dont Albert Camus).

La nouvelle structure, le Service des Centres sociaux (SCS), allait lui permettre d'élargir son action à tous les aspects de l'éducation de base, notamment à la santé et au social, de toucher de nouveaux publics, notamment les femmes, de multiplier les implantations d'un dispositif éducatif novateur et qui, en dépit du climat de violence, ambitionnait de placer au premier plan le respect de la dignité humaine.[4]

Porté par des équipes passionnément engagées, ce défi éducatif refusait la fatalité de la guerre et le divorce des communautés en présence.[...] Charles Aguesse demeurait tel un phare dans la tempête, éclairant les esprits, réchauffant les coeurs, non par des discours, mais par des rapports humains personnalisés, attentif à toute demande ou proposition, consacrant beaucoup de temps à des réflexions collectives quand il fallait décider d'orientations nouvelles engageant les individus sur des terrains difficiles, voire dangereux.[5]

Sa présence attentive au sort de chacun des membres de son personnel ne se démentira pas à l'heure de la persécution quand les arrestations, les expulsions, les menaces de tous ordres se multiplient.

Il s'efforce de protéger et de soutenir son personnel, s'ingéniant à faire coïncider les jours les plus troublés avec des rassemblements dans le site préservé d'El Riath, d'éloigner dans un stage en France ceux qui étaient menacés sur place, téléphonant dans les lieux d'internement les plus redoutés pour tenter de retrouver les disparus.

On n'ose pas arrêter le directeur, cet homme sans reproche dont le tort est aussi d'être sans peur, mais il persiste à refuser de faire des Centres sociaux un instrument de propagande ou de police, et les "colonels" ne le lui pardonnent pas[6].

Charles Aguesse sera limogé, en juillet 1959, mesure qui, de l'aveu du Gouverneur Général, Paul Delouvrier[7], a évité "qu'il n'en pâtisse physiquement".

Revenu en France, laissé sans affectation, il choisit d'anticiper sa retraite et de partir cultiver son jardin, au sens propre, dans un village de Dordogne où il vivra vingt ans sans aucune marque de reconnaissance. A ses obsèques, le seul représentant officiel sera un Consul d'Algérie.

Comme sera présent l'Ambassadeur d'Algérie, dix ans plus tard, à Saint-Brieuc où Charles Aguesse, agrégé de grammaire, avait enseigné le grec et le latin, pratiquant déjà une pédagogie innovante qu'inspiraient les réformes du jeune ministre de l'Education nationale, Jean Zay. Ses anciens élèves en avaient gardé un souvenir si ébloui qu'un demi siècle plus tard, ils organiseront un colloque (auquel participait Germaine Tillion) dédié aux "Deux pionniers de l'éducation populaire, Jean Zay et Charles Aguesse".

 

par Nelly FORGET 

 

 Pour aller plus loin : 

 

[1] In Le Monde, 7-8 aôut 1983. Repris in Combats de guerre et paix, p 262-264.

[2] Germaine Tillion, op.cit. p 263.

[3] Dont les itinéraires viennent d'être étudiés par Afifa Brerhi, " Lieux et rencontres " in Défis démocratiques et affirmation nationale, Alger, 2016.

[4] Pour plus d'information sur ce service, voir Nelly Forget Le Service des Centres sociaux(éducatifs) en Algérie (1955-1962),in Catalogue de l'exposition " L'école en Algérie, l'Algérie à l'école ".

[5] Marceau Gast, Ethnologue à l'Université d'Aix-Marseille. Message au Colloque de Saint-Brieuc, 1992.

[6] Germaine Tillion, op.cit.p264. Au procès dit des Barricades, le Général Massu accusera " les C.S. d'être un peu pourris et Charles Aguesse de les avoir bien noyautés ".

[7] Entretien du 22 juillet 1959 avec les représentants du Syndicat du SCS.