Lutte contre l’homophobie : mettre la recherche au service des situations vécues

Ce trimestre, la rubrique « Zoom » revient sur un dispositif de formation original consacré à un axe des valeurs de la République : « L’homophobie, prévenir et agir à l’école », ou comment mettre la recherche au service des situations vécues par les élèves et les acteurs de terrain.

« L’homophobie : prévenir et agir à l’école ». Concevoir une journée académique sur ce thème, c’est, comme pour toute formation, se poser un certain nombre de questions. À commencer par celle de savoir à qui l’on s’adresse. À des enseignants, bien sûr. Mais ces enseignants-là, ceux qui s’inscrivent, ont-ils vraiment besoin d’être formés ? Ne sont-ils pas déjà acquis à la cause ? Que viennent-ils chercher en s’inscrivant ? Quels outils, quels apports leur proposer ? Il y a ensuite la question des intervenants. Militants associatifs, chercheurs, formateurs : comment trouver l’équilibre ? Comment garantir et tenir le cadre institutionnel de la journée académique tout en permettant à chacun de s’exprimer ? Il importe, enfin, d’opter pour une dramaturgie efficace : comment faire dialoguer en bon ordre, autour d’une thématique sensible, le savoir des uns, le vécu des autres, les regards experts, les engagements des associations, les problèmes de métier, les objectifs de formation ? Comment créer un espace dans lequel chacun se sente à son aise, trouve du sens à sa présence, et matière à son propre développement ?

 

Le cadre : le climat scolaire, essentiel pour les apprentissages

En plus de la loi n°2013-595 du 8 juillet 2013 d’orientation de programmation de l’école de la République, le cadre est posé par Jean-Marc Huart, recteur de l'académie de Nancy-Metz, qui intervient en début de journée. Il rappelle l’objectif, qui est bien celui du combat collectif pour l’égalité : « dans un établissement scolaire, aucun élève ne doit être discriminé en fonction de son orientation sexuelle ».

Puis il situe la problématique dans la double mission de l’Éducation nationale : « celle d’amener les élèves vers le plus haut niveau d’étude possible, celle de permettre à chacun d’apprendre en parfaite sécurité ». Et de conclure par ce syllogisme, qui situe clairement l’enjeu de la formation à l’écart des polémiques sociétales : « Le climat scolaire est essentiel pour les apprentissages. Il passe par la lutte contre l’homophobie. »

Le côté hybride a facilité les échanges

Jusqu’au bout, au cours des nombreuses rencontres préparatoires, nous n’avons pas su si elle allait avoir lieu, la formation du 19 mai 2021. Annulation ou report ? Présentiel ou distanciel ?

Le contexte du protocole sanitaire accouchera d’un format hybride : élèves et formateurs seront présents à l’Atelier Canopé de Nancy, mais dans des salles séparées, et les stagiaires adultes en visioconférence. Véritable gageure technique et logistique, ce format inédit aura permis, de l’avis général, une première réussite. « Paradoxalement, dit Barbara Pierrat-Kluster, médiatrice documentation à l’Atelier 54, le côté hybride a facilité la fluidité des échanges, notamment dans la plénière virtuelle au cours de laquelle les élèves ont osé prendre la parole. »

La mixité jeunes/adultes est unanimement appréciée

Pourtant, l’idée d’ouvrir la journée à des élèves n’est pas toujours allée de soi : « Je n’étais pas convaincue, confie Véronique Taciak, directrice de l’Atelier Canopé de Moselle. Je craignais que, devant des élèves, les adultes ne gardent pour eux ce que, peut-être, ils auraient voulu dire. J’ai été démentie par les faits ». Parmi les élèves, des lycéens des Vosges et de Meurthe-et-Moselle, certains simples volontaires, d’autres plus engagés, comme François Claudel, président du Groupe Académique de Lutte contre l’Homophobie et la Transphobie, ou Lou Multier, qui a monté dans son lycée le club Tou.te.s concerné.e.s  : « Les profs ne le voient pas toujours, mais on est assez matures pour assumer un vrai dialogue avec eux ». Et la mixité jeunes-adultes, pour une fois, est unanimement appréciée : « C’est finalement très profitable d’avoir pu parler des problèmes avec eux, et pas sans eux » reprend Véronique. « Ce qui est bien, pour nous, complète Lou, c’est que ça nous donne de la responsabilité. ». 

Mettre l’expérience au centre de la réflexion, apporter ensuite les réponses de la recherche

Pour Annie Schurter, médiatrice formation à l’Atelier 54, c’est bien l’ingénierie pédagogique qui a permis la libération de la parole. À commencer par les règles rappelées en début de journée : confidentialité, liberté de participation, désaccord bienvenu, pas de jugement moral. Ce cadre-là, proposé par Laurence Ukropina, coordinatrice de la mission Égalité de l'académie, est à ses yeux essentiel. « Il ne suffit pas de les énoncer, il est important que chacun y adhère ». De même, l’utilisation du photolangage, pour commencer le travail, est pour Laurence un atout, parce qu’il fait collectif : « Il en appelle, non pas à des idées toutes faites, mais à du ressenti, du personnel. Il engage, mais les gens restent libres de dire ou de ne pas dire ». Il crée enfin une complicité qui permet ensuite d’aborder sereinement le moment plus délicat des situations. Là, c’est à partir d’une grille que le travail se fait, en petits groupes autonomes : décrire une situation, identifier les stéréotypes, repérer les effets possibles sur les protagonistes, formuler les questions générées par la situation. Et c’est là, pour finir, qu’intervient le regard de la chercheuse, Nada Negraoui, enseignante doctorante en psychologie sociale : « la diversité des profils que j’avais en face de moi m’a aidée à apporter de la nuance. On ne s’adresse pas de la même manière à un élève et à un enseignant. »

Voilà d’ailleurs un autre critère important : dans le déroulé de la formation, ne pas poser la ressource, ni l’expertise, comme un préalable. Former n’est pas donner une théorie que l’on déroule ensuite dans la pratique. Il s’agit ici de mettre l’expérience au centre de la réflexion, pour voir ensuite quelles réponses, scientifiques ou pratiques, lui apporter : « Il n’y a rien de plus pratique qu’une bonne théorie, conclut Nada. Je lui préfère l’idée de mise en récit. Elle permet d’épaissir le temps, c’est une idée que j’aime. Il y a une première mise en récit par les personnes qui témoignent. Ce que j’apporte est une autre mise en récit : une mise en récit théorique. »

Des témoignages spontanés émergent, des solidarités se déploient

Dans les échanges tout au long de la journée, des témoignages spontanés émergent. La confiance du groupe est acquise. Une enseignante prend la parole. Elle est aussi mère d’élève. Elle raconte la situation vécue par son enfant en transition, les obstacles rencontrés, le parcours du combattant. Son témoignage, qui vient compléter les autres, offre un nouvel aperçu « de l’intérieur ». Ainsi se dessinent les contours de notre « sujet » : par petites touches successives, et en multipliant les angles. À la fin de la journée, Barbara présentera les ressources pédagogiques et les outils de sensibilisation dont les participants, de retour dans leurs établissements, pourront s’emparer.

Pour rendre compte d’une formation, il est délicat de raconter ce qu’on ressent. Il est tout autant délicat de ne pas le raconter, surtout lorsque les objets de savoirs sont des histoires humaines. Des histoires d’enfance. Beaucoup de témoignages font froid dans le dos. La violence qui s’y manifeste y est souvent extrême : collective, physique ou systémique. On n’est jamais préparé à les entendre. Il y avait aussi, dans ce groupe, beaucoup de réflexion, de recul, de maturité. Beaucoup d’écoute et de retenue. Beaucoup de « respect », même si le mot est galvaudé. Et puis, cela peut paraître surprenant, mais certaines histoires racontent des moments « qui se passent bien ». Des solidarités qui se déploient. De l’empathie qui fleurit là où on attend le pire. Il y a des façons de faire qui fonctionnent. Qu’elles émergent dans l’école donne de l’espoir. On ne l’entend pas assez souvent. Et pourtant elles existent et méritent notre attention, en plus de notre estime. Même si elles ne les effacent pas, elles allègent un peu les difficultés. Prévenir et agir à l’école, n’est-ce pas aussi, encore et toujours, témoigner ensemble de ce que l’école réussit ?

Florent Kieffer

Note : Les outils utilisés par Laurence Ukropina, le photolangage et la grille des situations proviennent du travail de Joelle Braeuner, La fabrique du genre, Presses Universitaires de Rennes, 2008