L’échec du formateur, premier moteur de sa créativité ?
Dialogue entre deux formateurs sur la place de l’échec dans leurs formations

Nadège Letessier a enseigné en maternelle et en SEGPA. Elle a été régulatrice scolaire, formatrice notamment au sein du groupe pilote Bienveillance Coopération Réussite dans l’académie de Créteil. Actuellement en disponibilité, elle intervient régulièrement dans le champ de l’éducation et se définit comme conférencière, formatrice, auteure.

Elle échange aujourd’hui avec Florent Kieffer, coordonnateur du Pôle de Développement Professionnel des Enseignants, ancien professeur de lettres et formateur depuis dix ans au CAREP de l’académie de Nancy-Metz, puis au sein de Réseau Canopé.
Florent Kieffer : Je vais commencer par une question très simple : à quels moments avez-vous rencontré cette notion d’échec dans votre parcours ?
Nadège Letessier : Je ne peux répondre à cette question que de façon relative. Pour moi, l’échec, c’est une notion qui comporte des risques de jugement, donc d’enfermement. De quoi parle-t-on ? Échec par rapport aux attendus institutionnels ? Aux objectifs que je m’étais fixés ? À un mode relationnel ? Il me semble important, quand on est formateur ou enseignant, de se demander ce qu'est l'échec. À quel endroit n’ai-je pas réussi ? Par rapport à quoi ? Le risque, c'est de rester sur un échec global ou un sentiment d’échec. Le risque, c’est de vouloir garder le contrôle, ou, au contraire, de fuir les situations. Alors, on ne peut pas apprendre de ce qui s'est passé.
FK : On pourrait dire que notre sentiment d’échouer ou de réussir, en tant que formateur, dépend avant tout de la réaction des formés…
NL : Oui. En tant que formatrice, je peux par exemple être déstabilisée par des enseignants qui ne veulent pas être là. Cela arrive en général quand le public est dit « captif ». Il peut alors exprimer des émotions négatives : « Encore du temps perdu ! » ou « Je n’en peux plus de ces 108 heures obligatoires », etc. L’erreur, pour la formatrice que je suis, serait de ramener les choses à moi, à ma personne : « Je ne suis pas à la hauteur, je ne suis pas capable de… »
FK : Avez-vous déjà rencontré cette situation ? Comment avez-vous réagi ?
NL : Au début, lorsqu’il m’arrivait d’être déstabilisée par mes stagiaires, je leur disais : « Ok, on va discuter ». Alors ils me parlaient de leurs problèmes : « On n’est pas assez accompagnés ; il n’y pas assez de moyens ; on fait face à trop de difficultés ; etc. » Moi, pour avoir le calme, et les ramener à moi, je partais un peu dans la séduction. Je leur disais « Je suis à votre écoute », et je les laissais m’entraîner sur les problématiques de leur école. Mais ce que j’avais à leur apporter, je le laissais de côté : j’achetais ainsi une forme de paix sociale. Quand j’ai analysé la situation a posteriori, je me suis dit : « C’était un public qui ne voulait pas de ta formation, et toi tu as oublié ton objectif. » C’est une situation que j’ai aussi vécue avec mes élèves. Pendant un an, j’ai été une enseignante séductrice qui achetait la paix sociale.
FK : Qu’aurait-il fallu faire ? Refuser de les écouter ? Avancer coûte que coûte ?
NL : La bonne réaction, c’est de leur dire : « Alors maintenant, on se remet en responsabilité. Vous avez accepté d’être là. Vous voyez que la porte est ouverte, je ne vous retiens pas. Je suis là pour vous apporter des outils qui peuvent vous servir, mais vous pouvez très bien corriger vos copies au fond de la salle. Moi, en revanche, je vais suivre mon déroulé ». Au lieu de fuir en étant séductrice (« Je vais dans votre sens ») ou psychorigide (« C’est comme ça et pas autrement »), je commence par parler de ce que je ressens ; et je pose des questions sur ce qu’ils ressentent. Si je me trompe dans mon ressenti, tant mieux. Dans ma communication, ça m’a amenée à être beaucoup plus claire. Puis je redonne mes objectifs en les adaptant à leurs besoins.
FK : Ça a l’air facile, dit comme cela. J’imagine que ce n’est pas toujours allé de soi…
NL : Non, évidemment. Cela ne se fait pas du jour au lendemain : cela fait vingt-cinq ans que je suis enseignante, dix ans que je suis formatrice, et aujourd’hui c’est facile pour moi de parler de mes échecs, parce que j’ai travaillé sur moi, autant pour la formation que dans ma vie personnelle.
FK : Ce genre de problématique est complètement dépassé pour vous ou y êtes-vous encore confrontée ?
NL : On est toujours confronté à ce genre de situation. Récemment, c’était une formation pour des directeurs sur la communication. J’arrive, je vois qu’il y a dix présents, et qu’ils sont tous assis au fond. Pas un bonjour, pas un regard. Là, je me suis mise à rire. Je me suis dit : « Voilà, ça recommence. Que ce soient des enseignants, des directeurs, des inspecteurs, je suis toujours face à une classe. » Attention, je ne voulais pas les infantiliser. Mais cela m’a permis de poser mes limites, en prenant la situation sur le ton de l’humour : « Ça va au fond ? Vous voulez vous mettre encore plus au fond, peut-être ? Je vois que vous n’êtes pas très contents d’être là parce que vous ne m’avez pas dit bonjour. Je vais donc devoir m’adapter, mais on va d’abord commencer par se dire bonjour… » Puis je suis moi-même allée m’installer au fond.
FK : Oui, vous n’avez pas fait comme si vous n’aviez pas vu. Mais peut-être qu’un formateur moins en confiance aurait été impressionné et n’aurait pas relevé l’absence de bonjour ou l’éloignement physique... Tout au contraire, vous l’avez exprimé. C’est ça, poser ses limites ? Nommer la situation ?
NL : Exactement ! Ne surtout pas prendre les choses personnellement, mais se connecter à l’expérience. « Qu’est-ce que je vis, là, maintenant ? » Tout cela fait que l’on ne ramène pas tout à soi, et cela redonne de la liberté à l’intérieur se soi. Il y a quelque chose d’égotique à tout de suite s’accuser. La bonne attitude à avoir est au contraire de se demander : « Sur quoi puis-je agir ? Sur quoi ne puis-je pas agir ? » Puis de discerner entre les deux. C’est aussi remettre les stagiaires dans une situation d’adultes en leur tenant un discours de responsabilité : « Je suis capable d’entendre que vous en avez assez de ces heures en trop et des contraintes qui sont les vôtres, mais vous êtes adultes et vous devez assumer de ne pas venir si la formation ne vous convient pas. »
FK : Mais il y a une obligation de présence, une feuille d’émargement ! Comment vous positionnez-vous par rapport à ce cadre ?
NL : Je suis très claire. Pour moi, un stagiaire doit répondre de ses actes. S’il est là, il choisit d’être là, donc il est correct. S’il ne veut pas être là, il est libre de ne pas venir. On peut signifier cette limite aux stagiaires. C’est leur responsabilité, pas celle du formateur !
FK : Donc ils ne signent pas la feuille d’émargement ?
NL : S’ils ne viennent pas, ils ne la signent pas, bien sûr !
FK : Ce point est important ! Je tiens à vous le faire préciser parce que, peut-être, y aurait-il cette tentation pour le formateur d’acheter la paix sociale en disant : « La feuille d’émargement, ce n’est pas mon problème » ou « Je comprends ce qu’ils expriment, j’ai été à leur place moi aussi, je ne vais pas les dénoncer. »
NL : Ah non, je renvoie toujours les stagiaires à leur responsabilité. C’est la différence avec les enfants, dont on a la charge, et qui n’ont pas le choix que d’être présents ou absents. Quand on est adulte, on a le choix. Cela m’évite aussi de me mettre dans une position de victime. Je suis une adulte. Pas une maîtresse, ni une maman. Je pose ma parole. « Je viens partager quelque chose, libre à vous de le recevoir ou non. » Le fait est que les stagiaires sont restés jusqu’au bout.
FK : Le geste professionnel qui m’intéresse, dans cette situation, c’est qu’au moment où vous entrez dans la salle et que vous constatez cette attitude de défiance, vous prenez le temps de décrire ce qui se passe. Vous ne rentrez pas dans la formation sans verbaliser ce qui vous semble anormal. Nommer ce qui se passe vous permet de ne pas le subir.
NL : Oui, mais attention. Pour pouvoir le faire, encore faut-il être vigilant à son état intérieur. Si l’on n’est pas bien, si l’on est en crispation, cela peut être explosif et on va droit dans le mur. C’est très subtil. Ça nécessite une vraie connaissance de soi-même. Dans cette situation-là, c’est ce qui m’a permis d’utiliser le rire pour désamorcer la tension.
FK : Cela me fait penser à une situation qui parlera, je pense, à tous les formateurs. Je suis en formation, j’installe un échange. Peu à peu, les gens se mettent à parler tous en même temps. Puis tout le groupe parle, à voix plus ou moins basse, plus ou moins en lien avec le sujet. Un bruit de fond s’installe et je n’arrive plus à obtenir l’attention : bref, le cauchemar classique. Si j’essaie d’appliquer ce que vous venez de dire, je suspends la formation et je décris ce que je ressens ?
NL : Oui mais pas n’importe comment. Il faut provoquer un changement. On peut, comme je l’ai fait, essayer d’utiliser le rire. Si l’on n’est pas capable de se décaler dans l’humour, il ne faut pas craindre d’aller au contact et de demander : « J’ai l’impression de parler toute seule. Est-ce que l’on peut revenir sur le sujet ? » J’accorde personnellement une grande importance à la gestion de l’espace. Je mets les stagiaires en cercle, sans les tables. Les tables dans l’espace fonctionnent comme des capes d’invisibilité, alors que le cercle est plus impliquant. Placer les stagiaires dans une situation inhabituelle permet aussi d’établir une relation différente avec eux. Mais attention : tout cela ne fonctionne que si le formateur le sent. Il faut toujours faire avec ce que l’on est. Dans la situation que vous décrivez, on peut tout aussi bien, si on le sent, jouer d’un instrument de musique, proposer une pause, une vidéo, ou simplement ouvrir les fenêtres. Le plus important, je le répète, c’est de se connaître soi-même. Ce qui est vrai pour moi ne l’est pas forcément pour vous ou pour un autre collègue.
FK : Il me semble que nous tournons depuis le début autour d’une question centrale en formation, qui est directement reliée à la notion d’échec. C’est la question du statut des formés. Quand ils sont volontaires ou quand ils sont obligés d’être là, ce n’est pas tout à fait la même chose pour le formateur. Intuitivement, j’aurais tendance à penser : « On ne fait de bonne formation qu’avec un public volontaire », en partant de l’idée selon laquelle on ne forme pas les gens contre leur gré. Mais, parfois, on est obligé d’intervenir devant un public dit « captif ». Ce qui est intéressant dans votre témoignage, c’est qu’à l’intérieur de ce cadre imposé, vous trouvez le moyen de réintroduire de la négociation.
NL : Dans ce qui se passe, j’ai autant de responsabilité que le public que j’ai en face de moi. Je prends ma responsabilité. C’est important de ne pas se mettre dans une posture de victime, ou dans une posture de juge : « Comme d’habitude, ils sont démotivés, ils n’écoutent rien, etc. » En responsabilité, je me pose la question : « Qu’est-ce qui se joue ? » Je mets en mots. J’ai l’humilité de leur dire : « Je ressens ça, mais peut-être que je me trompe ? » Ou : « Je ne suis pas à l’aise parce que je sens qu’il y a quelque chose qui bloque chez vous. Est-ce que je n’ai pas été assez claire ? Est-ce que vous avez besoin d’autre chose ? Vous n’êtes pas d’accord ? Pourquoi ? » Accueillir le désaccord : si la personne a un ton un peu haut, se dire que ce sont des émotions qui lui appartiennent, et qu’on n’est pas responsable de l’émotion de l’autre. J’accueille votre colère, mais acceptez en retour que je partage mon regard. Ça fait retomber les tensions.
FK : J’aime beaucoup cette phrase que vous avez dite : « On se remet en responsabilité. Chacun, formateur et formé, est responsable de sa partie. » Cela me fait penser à une phrase de Patrick Mayen, que je pose au début de mes formations : « La formation n’est pas la réponse à tous les problèmes que vous rencontrez. » Par exemple : la question de l’effectif, vos conditions de travail, les difficultés socio-économiques des élèves, votre propre charge de travail font partie de vos problèmes, je l’entends, mais sur ces problèmes, ni vous ni moi n’avons la main. La phrase de Mayen permet justement de se « remettre en responsabilité ». Elle permet de distinguer ce sur quoi on peut agir ici et maintenant, et ce sur quoi on ne peut pas agir.
NL : Oui, et la responsabilité du formateur, c’est d’être flexible. Il doit pouvoir maintenir ses objectifs tout en prenant en compte les émotions des stagiaires ou le contexte de leur activité. J’ai ainsi appris à ne pas dérouler aveuglément mon PowerPoint, à être plus empirique dans mon approche, à constituer rapidement de nouveaux groupes de travail… J’ai aussi appris à anticiper, à disposer de photocopies préparées à l’avance. Les premiers échecs que j’ai rencontrés venaient en fait d’un manque de préparation. Je n’avais pas assez d’outils me permettant de faire ce pas de côté si jamais je sentais le public moins intéressé.
FK : Ces photocopies, ces groupes de travail, en quoi consistent-ils ?
NL : Je travaille sur les compétences psychosociales. En formation, j’ai toujours avec moi une mallette comportant des cartes qui me permettent de travailler sur l’instant présent. Ou alors des contes, qui sont des métaphores de ce qui est en train de se dire. C’est important le détour par l’imaginaire, cela permet d’exprimer quelque chose tout en le déplaçant. Je leur raconte une histoire, et on repart ensuite sur leur ressenti.
FK : Cela déplace complétement votre posture de formatrice. Être à l’écoute, laisser provisoirement ce que l’on a prévu de dire pour revenir à la situation présente… C’est une compétence précieuse en formation.
NL : C’est aussi accepter d’être vulnérable et pouvoir le dire. Être capable de suspendre son discours pour dire aux stagiaires : « Alors là, je vois bien qu’il y a blocage. » Finalement, à chaque fois que j’ai rencontré des difficultés, cela m’a obligée à accepter que je ne savais pas faire certaines choses. Quand on arrive en tant que formateur, on est seul. Les gens qui sont en face de nous ont l’impression que nous détenons le savoir, que nous le maîtrisons à 100%. Or, nous ne détenons jamais le savoir à 100%. Notre savoir dépend de nos lectures et de notre vécu, mais une autre expérience, un autre regard, peuvent le remettre en question. Il faut être capable de l’accepter et de dire « Je ne sais pas ». Ce qui est synonyme de « Mon expérience n’est qu’une expérience. » Cela peut être questionné, enrichi par d’autres expériences. Les formations, notamment aux compétences psychosociales, ne sont pas descendantes, mais circulaires.
FK : L’humilité : autre vertu du formateur ! Au fond, les outils que l’on propose en formation ne sont jamais que des propositions. Il est possible qu’ils ne conviennent pas aux stagiaires. En tant que formateur, il faut accepter cette réalité. « Ce dont je dispose n’est pas forcément ce qu’il vous faut ! Si tel ou tel outil ne vous convient pas, c’est peut-être que ce n’est pas le bon ! » Essayer à tout prix de convaincre les stagiaires, c’est peut-être donner trop d’importance à ce que l’on a préparé, pensé, calibré, minuté… et prendre le risque d’échouer…
NL : Quand on est dans ce contrôle, c’est souvent que l’on a peur. C’est la peur de ne pas être à la hauteur, la peur d’être dépassé. Je travaille moi aussi parfois avec des collègues qui ont besoin de structure, et que ma souplesse effraie… La collaboration entre nous est fructueuse ! Avec moi, elles apprennent peu à peu le lâcher-prise, mais de mon côté, j’apprends, grâce à elles, à me structurer davantage. Je crois que ce qui importe, c’est de faire avec qui l’on est…
FK : Comme pour tout apprentissage, on peut donc dire que l’échec en formation est moteur de développement professionnel ?
NL : Oui, à condition de ne plus être dans la maîtrise : je fais une expérience, je vis une expérience, je ne suis pas mon expérience. Si cette expérience rate, je ne suis pas nulle. Si elle réussit, et que tout le monde est content, je ne suis pas la huitième merveille du monde. Cela ramène à une forme d’humilité, quelque chose qui nous rend libre à l’intérieur. Cela rend créatif aussi. Accueillir sa vulnérabilité, c’est se permettre d’être en audace. Lorsque je suis en échec, je sors de ma zone de confort et je vais chercher du nouveau. Les nouveautés que j’ai apportées dans mes formations, elles viennent d'expériences vécues dans lesquelles j’ai été en difficulté, à un moment donné. Depuis que je vois les choses comme ça, je remercie. Même les gens qui ne sont pas contents d’être là, je les remercie. Je préfère être dans un rapport sincère avec eux.
Propos recueillis et mis en forme par Florent Kieffer
