Concours National
de la résistance et de la déportation

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Transcription de l'allocution

Il y avait beaucoup d’émotion dans les interventions qui ont été les vôtres, et j’aimerais que l’on puisse sentir, ici surtout, à la Sorbonne, à quel point en réalité, ce qui fait une existence humaine, une conscience humaine, ce sont des fils tissés qui vont au-delà de la vie, au-delà du présent, et qui mêlent en chacun de nous de la vie et de la mort, de l’anticipation et du souvenir. Ce n’est pas triste. Au début de notre époque moderne, Pascal reprenait : « Nous sommes des nains juchés sur des épaules de géants. » C’était une vieille affaire. Et dans le dialogue, si possible, de l’âme avec elle-même, les résistants se sont posé cette question. Marc Bloch, en 1943, se pose la question dans une publication : « Pourquoi je suis républicain ? ». Il a une réponse extrêmement simple. Parce que la République, c’est ce lieu, c’est cet espace, c’est cette institution où on peut se poser cette question. Où toutes les questions, sur notre destin commun, sur les valeurs qui sont les nôtres, sont possibles. Lorsque nous regardons ce que nous sommes, nous devons comprendre – et c’est votre tâche éminente – que nous sommes un passage, un pont entre ceux qui nous ont précédés et ceux qui vont venir. Un très grand historien, qui fut un très grand résistant, que nous avons perdu, Jean-Pierre Vernant, a écrit un texte sur les origines, d’une certaine façon, du lien entre la démocratie et la raison, où il rappelait ce qu’est la déesse-mémoire chez les Grecs. Lorsque vous franchissez le fleuve Léthé, si vous buvez l’eau du Léthé, c’est-à-dire l’eau de l’oubli, vous entrez dans le pays des morts et des monstres, parce que vous avez perdu la mémoire. Et certains d’entre vous se souviennent peut-être qu’aux racines de notre civilisation, connaître, c’était se souvenir, c’était la réminiscence. La mémoire, ce n’est pas ce qui nous enferme dans le passé, c’est ce qui nous permet au contraire d’aborder notre présent dans la vérité d’une existence humaine. Les témoins qui sont les vôtres, c’est dans l’existence privée, ce sont ceux qui sont là, auxquels on doit soin, attention, accueil, et c’est ceux aussi que l’on a perdus, mais qui vous ont construits. Et la capacité qui est la nôtre de leur parler encore, personne ne peut nous l’arracher. Souvent, ceux qui ont été confrontés aux situations les plus tragiques de l’existence racontent qu’ils sont précisément dans ce moment de dialogue y compris avec ceux qu’ils ont perdus. Dans ce temple de la connaissance, nous le savons et nous le revendiquons, nous parlons autant avec ceux qui nous ont quittés qu’avec ceux qui sont présents. Ici, on dialogue tous les jours avec Descartes, avec Fénelon, avec Montaigne, avec Thucydide, et c’est une bonne chose. Et ils sont là aussi pour nous hisser au-dessus de nous-mêmes. Lorsque nous prononçons des discours, lorsque nous serrons des mains, lorsque nous avons des positions à prendre, nous ne nous confrontons pas à l’échotier du jour, à la petite phrase, c’est par rapport à eux qui nous habitent et nous constituent que nous avons à rendre compte et à essayer d’être à la hauteur.

Et c’est pourquoi un concours de mémoire, ce n’est pas simplement scolaire, c’est absolument essentiel. Parce que cette capacité qui est la nôtre, de faire vivre les valeurs qui ont engagé dans la Résistance, c’est la capacité même que nous avons d’assurer au mieux – cela a été rappelé –notre présent et notre avenir. J’ai été très touché de l’évocation qui a été la vôtre de Stéphane Piobetta. Lorsqu’on étudie ici, on sait que, très jeune, il a été le traducteur des opuscules sur l’histoire, justement, d’Emmanuel Kant. Et c’est dans ces opuscules sur l’histoire que se forge cette idée, que je voudrais encore plus vivante dans l’Europe d’aujourd’hui, l’idée d’une histoire universelle du point de vue « cosmopolitique ». L’idée que les nations n’ont pas à être enfermées sur elles-mêmes, et d’abord la grande nation française, qui est nation de droit, qui est soldat de la liberté, de la paix, parce qu’elle considère toujours – et c’est l’épreuve qui a été aussi celle de la Résistance – qu’il y a une communauté humaine, au-delà de tous les enracinements, de toutes les origines, de toutes les confessions.

Lorsqu’il était très âgé, Jean-Pierre Vernant revenait, comme beaucoup de personnes au soir de leur vie, vers ses premières années. Le résistant précoce, immédiat, qu’il avait été, se souvenait, comme professeur, d’avoir entraîné dans la Résistance, beaucoup de ses élèves – c’était à Toulouse. Il était pour le moins agnostique. Et il se souvenait d’un de ses élèves, un jeune garçon qui avait la foi catholique, qui venait – Jean-Pierre Vernant était communiste – d’un milieu de droite, et qui s’est engagé à ses côtés dans la Résistance. Il a été pris par les Allemands, il a été torturé, il n’a pas parlé – qu’est-ce qui conduit quelqu’un à parler ou à ne pas parler, quel reproche peut-on faire… ? – et puis il est décédé. La leçon la plus grande qu’il gardait de la Résistance, c’était cette idée que toutes les divisions qui peuvent être les nôtres dans la vie de tous les jours – et elles sont nécessaires : divisions de foi, divisions politiques – à un moment, lorsqu’on est à l’essentiel, sont surmontées, et qu’en chacun on peut trouver un courage, une espérance, une dignité, une élévation, une capacité de sacrifice – car vous l’avez évoqué, elle est présente dans les actes de résistance – qu’on n’aurait pas soupçonnés et qui bousculent tous nos préjugés, toutes nos intolérances, toutes nos mesquineries. Bien entendu, il va nous falloir faire davantage. Beaucoup de ceux qui ont été engagés dans la Résistance, beaucoup de ceux qui ont connu la déportation nous quittent maintenant. Et je regardais l’évolution de notre concours : la responsabilité et l’importance, depuis cinquante ans, de ce concours font que je souhaite – et je remercie chaleureusement le ministre des anciens combattants d’être à notre côté pour cela – lui donner maintenant davantage de visibilité et de force au cœur de notre institution. Car vous l’avez dit, c’est ainsi : il y a dans la nature humaine des éléments qui sont différents – c’est «l’invincible espoir» que vous évoquiez –, qui nous poussent vers le haut, et c’est la mission de l’école : élever l’élève. Mais il y a aussi dans notre nature des tas d’autres éléments qui justifient ce que vous voyez aujourd’hui, ce que vous évoquiez : le racisme, la violence, les massacres. Il faut en permanence être capable – et ça fonctionne comme cela – d’avoir les bons exemples, d’enseigner les valeurs, c’est notre mission : valeur de mémoire, valeurs républicaines, ce drapeau dont vous avez parlé – et dont nous avons demandé qu’il soit apposé à nouveau au fronton de toutes les écoles –, la charte de la laïcité, l’enseignement des valeurs républicaines. Mais cette guerre sera inlassable, elle ne se terminera jamais. Et il n’y a aucune illusion plus dangereuse que celle de croire qu’à un moment, la paix est acquise, le paradis est sur terre, le jour du Seigneur est venu, la société sans classe est là : c’est alors que nous avons beaucoup de drames. Et donc chaque fois, en chacun d’entre nous, il faut continuer ce combat. Essayer de faire que la meilleure part de nous-mêmes l’emporte sur la plus mauvaise part. Ce qu’il faut faire pour chacun d’entre nous, il faut le faire pour la société tout entière. Et là nous avons besoin de valeurs, d’exemples, d’une fierté commune. La France n’est pas qu’un territoire, qu’une histoire, qu’une langue, elle est une idée, et elle l’a voulue. Elle est plus qu’une idée, elle est un idéal. Ce qui fait notre communauté nationale, républicaine, c’est la volonté de faire vivre et d’être à la hauteur, chacun d’entre nous, de cet idéal. Il nous oblige plus que tout autre, en toute époque et à tout moment. Il n’y a rien d’acquis.

La générosité, la présence de ceux qui dans leur vie ont fait des actes d’héroïsme auprès des plus jeunes est essentielle. L’engagement des professeurs et de ceux qui les entourent est essentiel. La volonté de notre jeunesse – on l’a constaté souvent ici, à la Sorbonne, à de multiples occasions – de faire vivre ces valeurs est intacte et entière. Alors il ne faut aucune lâcheté, aucun découragement, aucune facilité. Et le concours, au cœur de notre institution, doit trouver toute sa place.

Je voudrais conclure par quelques mots très simples : il y a souvent une idée – peut-être trop partagée – qu’il y aurait d’un côté ceux qui sont justes et puis ceux qui sont animés de mauvais sentiments. L’invincible espoir dont vous parlait à l’instant Kader Arif, c’est le même écho que celui de Jean-Pierre Vernant au soir de sa vie. Les valeurs que vous avez à transmettre à travers le concours, les valeurs les plus importantes de l’instruction publique et de l’éducation nationale, les valeurs mêmes de cette idée républicaine, c’est que personne, aucune personne, aucun individu ne doit être abandonné à l’idée que sa nature pourrait être mauvaise. Nous avons en permanence à avoir la foi en chacun et en chacune. C’est une foi évidemment laïque, mais c’est l’idée qu’une société démocratique, une république universelle, c’est une république des personnes, des consciences libres, et que nous n’avons aucun droit de dénier à aucune personne l’appartenance commune à l’humanité. C’est la plus grande leçon des résistants.

VIDÉO

CNRD 2012-2013 – Cérémonie : allocution de Vincent Peillon