Concours National
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2014-2015

Georges Crétin est déporté le 12 mai 1944 à Buchenwald (Mle 51 937) puis est transféré à Dora-Ellrich. Le camp est évacué et, le 13 avril 1945, Georges Crétin se retrouve enfermé avec des centaines d’autres détenus dans une grange d’Isenschnibbe, près de la ville de Gardelegen..

Association française Buchenwald-Dora et Kommandos

Georges Crétin est déporté le 12 mai 1944 à Buchenwald (Mle 51 937) puis est transféré à Dora-Ellrich. Le camp est évacué et, le 13 avril 1945, Georges Crétin se retrouve enfermé avec des centaines d’autres détenus dans une grange d’Isenschnibbe, près de la ville de Gardelegen.

Témoignage de Georges Crétin

Après un long et pénible transport depuis Ellrich, le train ayant été mitraillé par l'aviation alliée, la locomotive rendue inutilisable, nous quittons la station de Mietze et devons continuer à pied. Tout le long de la route gisent des cadavres, qui ont subi les méfaits d'une colonne nous ayant devancés. Nous marchons toute la nuit, traversant plusieurs villages, et nous arrivons au petit matin à la ville de Gardelegen. Nous sommes rassemblés dans une école de cavalerie, dont le manège nous sert de cantonnement, et nous permet de nous étendre et nous reposer toute la journée et la nuit. Entre-temps, nous avons eu une distribution de soupe.

Le lendemain, vendredi 13 avril, les SS sont intervenus, faisant sortir des détenus allemands qu'ils équipent de tenues militaires allemandes. Le temps passe. Un appel nous astreint à un rassemblement, et nous apprenons que nous devons changer de Block. Un premier Kommando est formé, à destination inconnue ! Où ? Quelques instants après, ce sera notre tour. Encadrés par les SS et leurs nouvelles recrues, nous nous acheminons par un petit chemin hors de la ville. Devant un canon en batterie, un chef, jumelles en mains, surveille les abords d'une route située au-dessus de la ville ; au loin, une grange en plein champ. Mon camarade Jean Paris, à mes côtés, me fait remarquer une sentinelle qu'il reconnaît pour être un des anciens détenus d'Ellrich (un écusson vert). Quand nous arrivons devant une des portes de la grange, un avion de chasse allemand passe au-dessus de nous, faisant du rase-mottes. Derrière nous, une sentinelle tire un coup de feu pour nous obliger à rentrer plus rapidement. À l'intérieur, se trouve une couche de paille assez épaisse. Chacun cherche un coin pour se reposer de son mieux. C'est à ce moment que le feu apparaît sous la porte fermée. C'est ainsi que nous nous retrouvons bloqués à l'intérieur. Immédiatement, chacun essaie d'éteindre le feu en tapant dessus, avec sa propre couverture. Quelques minutes après, un chef SS apparaît : il porte une torche enflammée dans une main et un revolver dans l'autre. Nous réalisons de suite les risques courus.

Un camarade, couteau à la main, se jette sur le SS ; celui-ci, méfiant, se retourne et, froidement, l'abat d'une balle. Un tas de paille plus impor­tant prend feu à son tour. Pour nous défendre, nous faisons l'impossible pour refouler la paille plus au centre. Le toit, assez élevé, n'est pas touché. Certains arrivent à ouvrir les portes pour essayer de sortir. Mais, à ce moment, les sentinelles n'hésitent pas à tirer sur tous ceux qui sortent, avec des mitraillettes. C'est un véritable massacre. La plupart succombent. Les victimes tombent sur la paille qui s'est embrasée. Me trouvant, miraculeusement, derrière une pile de morts tombés vers une porte, je suis, de ce fait, protégé du feu et des balles. Un jeune réussit à sortir et, bras en croix, il implore la pitié, mais il est abattu aussitôt. Mon camarade Jean Desvignes est abattu alors qu'il criait : « Vive la France ». Quelques minutes après, c'est le tour de mon ami Jean Paris, abattu par une rafale. Je ressens une violente douleur à la cuisse gauche. Plus tard, j'ai su que c'était une décharge, provenant d'un fusil de chasse. À mes côtés, un camarade de camp est touché à la tête, d'autres s'abattent en tous sens et me recouvrent en tombant. Un moment, je sens mes pieds qui commencent à avoir chaud, le feu se rapproche. J'essaie de me dégager, avec bien des difficultés. Face à moi, à une dizaine de mètres, une sentinelle me prend pour cible. Les balles sifflent à mes oreilles. Enfin, je réussis à m'accroupir, derrière les morts ; une balle m'érafle le dos. Dehors, la nuit tombe. Me déplaçant vers le centre de la grange, je m'étends entre deux cadavres ; à cet en­droit, la paille se trouve en partie dégagée. La fusillade a ralenti, cepen­dant que de violentes explosions de grenades sèment la mort un peu partout. Épuisé, je finis par m'endormir.

De bonne heure, le matin, un bruit de pelles et de pioches me réveille. Dehors, on creuse une fosse pour ensevelir les cadavres. Ceux-ci sont tirés, au dehors, à l'aide de crochets ; c'est vraiment macabre ! Des coups de feu crépitent encore de temps à autre, achevant les blessés. J'arrive péniblement à me traîner jusqu'à l'autre côté de la grange. J'aperçois un camarade qui se lève, sort par une des portes non surveillées. Les sentinelles nous croient tous morts. Suivant des yeux mon camarade, je voudrais pouvoir le suivre, mais je suis dans l'impos­sibilité de marcher, et je ne bouge plus. Bientôt, ce camarade revient sur ses pas, une sentinelle l'a interpellé, et un coup de feu me fait compren­dre que tout est fini pour lui. La fumée est toujours dans la grange. Dehors, il fait beau. Les fossoyeurs font toujours leur triste besogne. Des civils, avec pelles et pioches, s'en vont, alors que l'on entend quelques coups de canon, assez lointains. Pour la deuxième fois, la nuit tombe, me laissant au milieu de nombreux cadavres. SS et fossoyeurs sont partis. Au matin, la fumée a disparu. Bien des morts (environ 300) ont été ensevelis. Pas très loin de moi, cela remue fébrilement. Quelqu'un rentre dans la grange et ressort aussitôt, et rentre à nouveau. On parle, je ne comprends pas. Dans un coin, un déporté pleure, se lève. Je réalise ce que le visiteur a voulu dire : « Les Américains sont arrivés la veille ». Je comprends la fuite de nos sentinelles. L'homme s'approchant, je me lève à mon tour ; il en est tout surpris. Il m'aide à sortir, et me fait coucher sur une couverture. Un autre survi­vant sort à son tour. Il vient vers moi... Il parle français : j'apprends qu'il est Guy Chamaillard. Il n'est pas blessé, mais il a les yeux fati­gués par la fumée. Plus tard, un chariot traîné par des hommes emmène les blessés, accompagnés par les quelques survivants qui peuvent mar­cher. Nous sommes dirigés vers un poste américain où, après discus­sion, on fait venir une ambulance. Celle-ci nous conduit dans une infir­merie où docteurs et infirmières sont allemands. On me soigne pour mes blessures et une pneumonie.

Quelques jours plus tard, un Français vient à l'infirmerie, cherchant Chamaillard. Je lui dis qu'il a été évacué, il en est surpris ; il m'annonce que je ne resterai pas ici. En effet, une heure après, un docteur américain, accompagné d'infirmiers, après m'avoir examiné, me déclare transportable. Cette fois-ci, je suis dirigé vers l'hôpital de Gardelegen, sous contrôle américain. Au bout d'un mois et demi, après récupération de mon poids, je suis rapatrié par la Belgique, pour arriver chez moi, le 14 juin 1945.

 

[Sur ordres des Américains, 586 cadavres sont exhumés de la fosse où les Allemands ont enseveli une partie des victimes et 430 sont dégagés de la grange. 711 corps sur les 1 016 retrouvés n’ont pu être identifiés. Une vingtaine de détenus ont pu échapper au massacre ; Georges Crétin est l’un des quatre Français.]

 

Extrait du témoignage publié dans Le Serment,

bulletin de l’Association Française Buchenwald-Dora et Kommandos,

n° 94, 3e trimestre 1973

 

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