Concours National
de la résistance et de la déportation

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2012-2013

Témoignage d'Hervé Monjaret
Miroir de l’histoire, avril 1974

 

Le 1er janvier 1942, le radio Hervé Monjaret saute en parachute au-dessus de la Provence. Avec Raymond Fassin (alias Sif), il accompagne l’envoyé du général de Gaulle chargé de prendre contact en son nom avec les organisations de la Résistance : Jean Moulin (alias Max).

Mon parachute s'ouvre presque aussitôt. Je vois trois autres corolles qui descendent, comme moi, en diagonale, car le vent est assez vif. Presque sous moi, un parachute s'affaisse, puis un deuxième. Je ne vois plus le troisième, tout occupé que je suis de mon propre atterrissage. Serais-je destiné à cette haie de cyprès ? ou bien à ce bosquet d'oliviers, à moins — Dieu m'en préserve — que ce soit pour ce chemin de terre qui paraît bien dur ? La terre approche vite, une traction sur mes suspentes et je me reçois sur un sol mou, près d'un bosquet derrière lequel mon parachute s'affaisse, abrité du mistral.

Je défais mon harnachement, mes oreilles encore bourdonnantes du fracas des moteurs. La nuit est splendide, il fait très froid, mais le moment n'est pas de s'attarder sur la poésie d'une belle nuit de Provence. Je replie mon parachute et j'attends. Mais quoi ! il faut se décider, et la main sur mon Colt, je me mets à la recherche de mes deux compagnons. Au bout d'une heure, je n'ai trouvé personne. L'inquiétude me gagne ; je tente de raisonner, nous avons été largués à plus de 300 mètres et, le mistral aidant, nous avons dû être dispersés. Soudain, à quelques mètres devant moi, je vois une forme humaine. Je siffle l'air convenu. Pas de réponse. Je siffle à nouveau : l'homme ne répond pas. Tant pis, à la grâce de Dieu, l'aventure est commencée, j'arme mon Colt et m'approche. Je reconnais Max, un Max grelottant et courbé par le froid. Il me reconnaît et m'explique qu'il a atterri (si l'on peut dire) dans un marécage où il s'est enfoncé jusqu'à mi-cuisses. Il a perdu son colt et sa boussole. Quant aux sandwiches qui devaient constituer notre premier viatique, et que nous lui avions confiés, ils ne sont plus qu'une pâte informe, trempés de l'eau du marais.

Il est près de 5 heures et nous nous mettons à la recherche de Sif [Raymond Fassin] que nous trouvons en train de creuser un trou pour y enterrer le poste de radio, auprès duquel il a atterri. Nous l'aidons dans sa tâche, après quoi nous nous mettons en devoir d'enterrer nos équipements. Mais l'heure tourne et le jour se lève. Il est trop tard maintenant et nous n'avons le temps que de creuser un autre trou. Un de nos parachutes y disparaît. Nous enroulons les deux autres et les cachons dans un caniveau, au milieu des broussailles.

Ces deux parachutes devaient être retrouvés et j'ai eu connaissance, plusieurs mois après, par le plus grand des hasards, du rapport de gendarmerie qui en faisait état. Ce rapport débutait ainsi : « Il a été trouvé deux équipements complets de parachutistes. Ces équipements sont de provenance anglaise. On n'a pas retrouvé les hommes... »

 

Regroupés tous les trois, et le poste émetteur récupéré en bon état et mis en lieu sûr, nous décidons de gagner la maison que Jean Moulin possède dans les environs et d'y prendre quelque repos avant de nous séparer, le lendemain. Deux hommes, des chasseurs probablement, passent sur un chemin de terre, mais ne nous voient heureusement pas. Max, qui connaît très bien cette région cherche à s'orienter : il s'aperçoit alors que nous avons été largués à près de 20 kilomètres du point prévu. Nous pestons bien un peu, mais force nous est de faire, contre mauvaise fortune, bon cœur, et nous nous mettons en marche. Très fatigués par notre voyage aérien, émus aussi par notre premier contact clandestin avec le sol de France, nous marchons sans mot dire. Le froid est très vif, bien que nous portions sur nous tout notre vestiaire, et la faim nous tenaille, car nos sandwiches sont restés dans le marécage et nous n'avons pas le moindre ticket de ravitaillement. Un hameau nous offre la tentation d'un café accueillant, mais la prudence nous conseille de n'y point céder, car les allées et venues de l'avion, la nuit précédente, ont dû éveiller la curiosité des habitants. Nous continuons donc notre marche.

Au début de l'après-midi, nous décidons de nous séparer momentanément pour traverser un village. Max part le premier, suivi, à quelques minutes, par Fassin. Au moment de partir à mon tour, deux gendarmes arrivent à bicyclette et s'arrêtent pour me demander mes papiers, qui sont de nature à satisfaire les plus exigeants. Mais les gendarmes, intrigués d'avoir vu mes compagnons de route partir séparément, insistent pour savoir ce que nous faisons en pleine campagne par ce 1er janvier glacial. Je tente de leur expliquer que je suis étudiant et mes deux compagnons professeurs à Montpellier, que nous mettons à profit nos vacances pour visiter cette région de Provence qu'a chantée Alphonse Daudet, dont nous sommes des admirateurs. Je leur parle des Lettres de mon Moulin, de La Diligence de Beaucaire, etc. Ils me paraissent plus perplexes que convaincus ; toutefois, parce que mes papiers leur paraissent en règle, ils finissent par s'en aller. Je les laisse s'éloigner et prend la route à mon tour. Malheureusement, impossible de retrouver mes deux camarades. J'ai su plus tard qu'ils m'avaient longtemps cherché et que, le soir, ils s'étaient couchés, me croyant endormi ou évanoui dans quelque garrigue. Quand, de mon côté, après plus de deux heures de recherches, je me suis rendu compte que je ne les trouverais pas, j'ai gagné à pied Plan d'Orgon, où passait un autocar à destination de Marseille.

Il ne me restait plus que la solution de rejoindre à Toulon le « point de chute » 1 qui m'avait été indiqué à Londres. J'y parvins le dimanche suivant, recru de fatigue et affamé ; car, bien que disposant d'une somme d'argent assez importante, je n'avais pas les tickets de ravitaillement dont je croyais qu'ils étaient absolument indispensables, ignorant que j'étais des subtilités du marché noir et de ces restaurants où l'argent suppléait aux tickets.

Las ! à Toulon une autre surprise désagréable m'attendait : mon honorable correspondant n'était pas l'homme que je croyais trouver. Il était devenu un partisan convaincu de « l'Ordre Nouveau » et un fervent admirateur du gouvernement de Vichy. […] Par bonheur, je savais que Jean Moulin avait un ami qui possédait dans le Var un pied-à-terre où sa femme demeurait, tandis que lui-même prenait une part déjà très active à la Résistance naissante. Celui-ci, le colonel Frédéric Manhès avait beaucoup aidé au départ de Max pour Lisbonne d'où il devait gagner Londres. […]

Madame Manhès me reçut à Bargemon et m'offrit l'hospitalité. Ce fut Mademoiselle Laure Moulin, envoyée par son frère pour reprendre le contact avec moi à Toulon, où il me croyait en sûreté, qui réussit à retrouver ma trace à Bargemon. Deux semaines après, Jean Moulin vint m'y rejoindre : le vrai travail allait enfin pouvoir commencer.

Fassin avait rejoint son poste à Lyon, où Max avait décidé d'installer l'embryon de ses services, car cette ville lui était apparue déjà comme la capitale de la Résistance en zone libre.

Le mouvement Combat me mit en rapport avec l'aumônier des Alsaciens et Lorrains expulsés et réfugiés en Provence, qui me procura, à Orange, une situation de couverture : c'est ainsi que je devins clerc de notaire ! Mon poste émetteur trouva asile dans le grenier du presbytère de Caderousse — une petite localité à quelques kilomètres d'Orange — mis à ma disposition par le curé de l'endroit. C'est de là, entre des bottes de foin et un tas de maïs sec, que le contact fut repris avec Londres. La cachette devait s'avérer excellente puisque j'y pus opérer tranquillement pendant plus de quatre mois.

En juin 1942, je dus gagner Lyon à mon tour pour y mettre en place deux autres postes et former des opérateurs. Car, entre-temps, l'activité de Max ne s'était pas ralentie et le besoin se faisait sentir, chaque semaine davantage, de lui donner les moyens de communiquer à Londres les messages de plus en plus nombreux qu'il avait à transmettre.

 

 

1 - Les premiers parachutages se firent sans équipe de réception. Les agents devaient se rendre chez une personne susceptible de pouvoir les aider [le « point de chute »]. Ces personnes étaient le plus souvent des amis ou des parents de Français qui avaient rejoint la France libre. Mais il arrivait (ce fut le cas ici) que certaines, avec qui le contact était perdu depuis l'armistice, avaient adopté par la suite un point de vue très différent de ce que nous en attendions.

 

Extrait du témoignage d’Hervé Monjaret, « Parachuté avec Jean Moulin »,

dans Miroir de l’Histoire, n° 172, avril 1974, pages 429-432.