Concours National
de la résistance et de la déportation

Des ressources pour participer

La Délivrance.

Du moins sentions-nous ainsi. Quand, au ca­non succéda la mitrailleuse, dont le crépitement annonçait que la bataille se rapprochait, nous n'en prîmes guère souci. Mais, lorsque le sixième jour, à midi, un grand cri s'éleva de toutes parts dans le camp : « Les Américains! Les Améri­cains! » Je sus que l'on pouvait encore tressaillir de joie. Les derniers jeunes arrivants coururent jusqu'aux barbelés qui longeaient la route de forêt où passaient, paraît-il, les tanks et les ca­mions marqués de l'étoile blanche. Mes compa­gnons et moi nous embrassâmes en versant quelques maigres larmes. Puis chacun se tut dans le Block. Je pense que les autres pesaient, comme moi, en silence, ce qui leur restait de vitalité dans le corps, afin de savoir si c'était assez pour durer.

Les jeunes rentrèrent lentement, le front bas. Sur la route déserte, il ne passait pas plus d'Américains que d'Allemands. Nous haussâmes les épaules, résignés. La joie avait épuisé notre réserve de sentiment.

Le lendemain, à la même heure, le même cri se répéta. Cette fois, nous ne fûmes pas dupes, mais la jeunesse courut de nouveau vers l'orée de la forêt.

C'était vrai. Et c'était manqué. On n'éprouve pas deux jours de suite une pareille surprise.

C'est la veille que nous avions connu un mo­ment le bonheur de la délivrance. Pourtant, avec mes deux voisins, nous tenant par le bras, titu­bant et brinquebalant, nous nous dirigeâmes du côté d'où l'on pouvait apercevoir un tour­nant de la route. Les petits camions à croix blanche roulaient lentement les roues dans les roues ; l'interminable défilé durait encore quand la nuit tomba.

Cependant, à l'intérieur du camp, il ne se pas­sait rien. On eût dit que l'armée ignorait notre présence. Allongé par terre, je tentais de me rappeler ce que mon imagination faisait de ce jour merveilleux quand je me laissais aller à l'évoquer possible. Il était venu, porteur de toutes les promesses dont je l'avais chargé, mais il ne restait presque plus rien de moi pour l'ac­cueillir. L'imagination épuisée ne réalisait même pas que s'ouvraient les portes du retour, que ce serait plus tard l'un des plus beaux jours de ma vie, qu'il était déjà celui qui devrait annoncer le jour plus beau encore où, à Paris, je retrou­verais, peut-être, tous les miens. Mais l'esprit ne pouvait plus me porter hors de l'instant, loin de ces lieux, il ne m'offrait d'autres images que celles qui offensaient ma vue. Son seul pouvoir fut de m'apporter une angoisse. Je me deman­dai si Buchenwald était, lui aussi, délivré, si mon fils était encore vivant. Je craignis que le destin ne lui fît payer le prix de mon salut, tant dans mon dénuement, je le croyais avare de ses dons. En pensant que la jeunesse et l'avenir étaient peut-être le tribut de ma vie, je me sentis plein d'amertume et souhaitai mourir pour que cet injuste marché ne fût pas consenti. Com­ment oserais-je ramener dans une maison en deuil ce déchet que j'étais devenu ? Je prenais à mes yeux figure, sinon de meurtrier, de com­plice du meurtre ; ou bien j'étais le fruit déri­soire du crime, une injure aggravant le malheur. Cette crainte, aussi forte qu'une certitude, ne cessa de peser sur moi jusqu'au jour où, à l'hôtel Lutetia, le premier des miens que je revis fut ce fils que je croyais perdu par ma faute d'avoir survécu. J'eus honte alors d'avoir fait si peu crédit au Ciel ; ou plutôt de l'avoir oublié pour sacrifier à Némésis...

 

A trois heures, un camion de TSF franchit les grilles du camp. Un haut-parleur annonça en trois ou quatre langues des nouvelles, donna des conseils, communiqua des avis que je n'en­tendis pas et ne pus connaître par la suite, car mes compagnons ne comprenaient que le fran­çais, langue que le haut-parleur ignorait. Tout ce que je pus savoir, c'est que les « Américains » étaient des Anglais et que, le lendemain, ils nous donneraient à manger.

Puis il ne se passa plus rien, jusqu'au soir. Quand la nuit commença de tomber, des chants, des rires, des cris, des hurlements s'élevèrent de toutes parts. Les Blocks étaient aux trois quarts vidés de leurs occupants. Ceux qui, hier encore, y croupissaient, avaient soudain besoin d'air, de l'air libre. Nous demeurions quelques Français, allongés sur une litière de poux, trop épuisés pour sortir.

La curiosité nous traîna pourtant jusqu'à la fenêtre. Le spectacle était effrayant. Les bar­belés qui séparaient les quartiers d'hommes et de femmes avaient été arrachés, les cuisines sac­cagées. Les déportés encore vaillants — les jeunes Russes et Polonais du dernier convoi — faisaient flamber des planches arrachées aux Blocks. Sur ces foyers cuisaient toutes les nour­ritures pillées dans les cuisines. […]

Le lendemain, les Anglais distribuèrent à cha­cun des affamés une grande boîte de conserves prises dans les réserves des SS. Elles furent avalées aussitôt que distribuées : le soir, le nombre des morts avait doublé. La dysenterie battait les records du typhus.

On nous remit donc à la portion congrue. Nos libérateurs n'avaient rien prévu. Ils étaient épouvantés par ce qu'ils découvraient. Ils nous laissèrent trois semaines dans l'état où ils nous avaient trouvés, sans paillasses, couchés sur nos poux, avec ce tapis de morts qui s'épaissis­sait chaque jour. Il leur fallut dix jours pour inventer de faire enlever ces morts par les SS mâles et femelles, pris au piège. Les assassins d'hier, devenus fossoyeurs, chargeaient sur des camions leurs victimes, s'asseyaient sur le tas, gardés par des soldats en armes. Arrivés à la fosse commune, ils les emportaient sur leur dos. Tout le long du trajet, des hommes et surtout des femmes trépignant de haine les couvraient d'injures, leur jetaient des pierres et des immon­dices. Cette fureur vociférante était excusable : elle était méritée. Il ne faut pas attendre de ces moribonds, torturés des mois durant, la pitié, ni même une sereine justice à l'égard de leurs bourreaux vaincus. C'était pourtant une vue atroce. Ce déchaînement était le terme de l'avi­lissement où les SS avaient réduit tant d'entre nous. Ils portaient aujourd'hui le poids, ils rece­vaient le prix de ce qu'ils avaient fait. Je ne pouvais pas plus m'en réjouir que les plaindre. Je n'éprouvais qu'une immense tristesse.

Après les cuisines, les réserves des SS, les magasins, les bureaux avaient été dévastés. Hommes et femmes se battaient sauvagement sur des piles d'uniformes, des sacs de farine ou de sel éventrés. Des milliers de vêtements de bon drap, de manteaux, de gabardines, de sou­liers et de bottes traînaient dans la boue, dé­chirés et souillés. Un peu d'ordre eût permis de sauver, de distribuer, d'emporter pour les pauvres ces inappréciables ressources. Mais les Anglais laissaient faire. Ils photographiaient, formaient les scènes les plus pittoresques, les mourants les plus émaciés ; et surtout, fuyaient la contagion. Défense de sortir, plus encore de partir ; défense même d'écrire. Nous pourris­sions en vase clos. Sur douze cents Français sur­vivants au moment de la libération, six cents périrent là. Les Anglais ne les ont, certes, pas tués : ils n'ont pas su les arracher à la mort.

Des camarades m'avaient apporté un bel uni­forme vert, des bottes, du savon, un rasoir. J'étais de plus en plus faible. On me vêtit, me lava, me rasa. Je croyais assister à ma toilette funèbre ; pas mécontent, d'ailleurs, de crever en beauté. J'avais écrit ma lettre d'adieux ; je l'avais confiée au camarade qui me semblait avoir le plus de chances d'en sortir. Tout étant bien en ordre, je me sentais rasséréné. La bonne humeur me revint. Je demeurais, quoique fort atténué, parfaitement lucide : rien qui puisse me satis­faire davantage.

 

Typhus.

Au début de mai, le docteur Fréjafon, qui dirigeait avec un dévouement sans limites et un calme trompeur mais réconfortant les services sanitaires français, vint me trouver dans le Block où, plus misérable que Job, je n'avais pas pour étendre mon corps la douceur d'un fumier :

—  Je vous envoie ce soir à l'infirmerie. Vous n'y serez pas mieux qu'ici; c'est pourquoi je ne vous y ai pas expédié plus tôt, c'eût été inutile­ment vous priver de vos camarades. Mais il y a demain matin un départ de typhiques pour la caserne de Bergen, qu'on a sommairement ar­rangée en hôpital.

Je laissai voir plus de surprise que d'ennui :

—  Oui, vous avez le typhus depuis quelques jours, poursuivit-il. A quoi bon vous en parler, puisque je ne pouvais vous soigner? On n'en meurt pas forcément, vous savez.

Je reçus la nouvelle et le réconfort avec la même indifférence. Le soir même, je couchais à l'infirmerie, sur des planches pourries. Le lende­main matin, nu, enveloppé dans une couverture, je partais pour Bergen, étendu dans une voiture d'ambulance.

 

Une huitaine de jours plus tard — je n'ai ja­mais su combien — je me réveillai debout dans un couloir, parfaitement nu, cette fois, et gar­dant seulement le souvenir très précis de quel­ques images affreuses. Une infirmière passa, me demandant ce que je faisais là, de quelle chambre je venais. Je n'aurais su le lui dire. Elle m'ins­talla dans une salle de huit lits, deux couver­tures sur le corps, un oreiller sous la tête. Trois jours plus tard on me fit don d'une chemise; le lendemain, d'un caleçon.

J'étais sorti du délire mais je demeurais la proie de ses images. Elles étaient si vives que je les prenais pour des souvenirs. Ma femme était venue me voir; je n'avais pu lui arracher un mot, un sourire, un regard. Morne, le visage figé, elle semblait n'entendre pas les questions an­goissées que je lui posais, concernant tous les miens, et surtout le sort de notre fils. Réveillé, je crus qu'elle était là, en effet, qu'elle m'avait perdu. Si abattue, tout à l'opposé de son énergie habituelle, il fallait qu'elle n'eût rien à m'apprendre que des malheurs.

Ce n'est qu'après avoir reçu, apportée par un lieutenant, une lettre d'elle, que je compris que ce feint souvenir n'était qu'un affreux cauche­mar. La lettre, débordante de joie, m'apportait une pluie de bonnes nouvelles, et m'apprenait d'abord que le fils, délivré deux jours avant moi, attendait le retour dans une ferme allemande, en assez bon état. Je me mis à pleurer et j'eus envie de vivre.

 

Extraits de Louis Martin-Chauffier, L’Homme et la Bête,
Gallimard, 1947 (édition 1967), pages 232-239