Concours National
de la résistance et de la déportation

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Les prisonniers, affaiblis, sans forces, étaient absolument incapables de résister aux épidémies qui sévissaient. Pendant l'été 1944 déjà la fièvre typhoïde avait ravagé l'ancien «camp de prisonniers». Elle réapparut au cours de l'hiver 1944/45 dans tout le camp. Etant donné les conditions hygiéniques qui y régnaient l'épidémie trouva des conditions idéales pour un développement rapide. Des milliers de prisonniers souffraient de dysenterie et de maladies d'estomac, tout manquait pour les soigner et il n'y avait pratiquement aucune possibilité d'obtenir une alimentation de régime. La tuberculose apparut aussi à de nombreuses reprises et comme les médecins n'avaient aucune possibilité de soigner véritablement les malades ou simplement de les isoler, nombre de ceux-ci, avec une tuberculose déclarée, reposaient au milieu des autres malades. La peur se répandit à nouveau dans le camp quand, au début de l'année 1945, les premiers cas de typhus firent leur apparition. En février l'épidémie de typhus commença à gagner rapidement du terrain et le nombre des victimes ne cessait d'augmenter car tout ce qui aurait été nécessaire à son endiguement manquait. Ni les baraques, ni les lits, ni les vêtements ne furent désinfectés les détenus n'avaient même pas d'eau pour se laver sans parler de l'impossibilité de prendre un bain. Depuis le mois de décembre il n'y avait plus de linge propre. L'épidémie avait ainsi toute latitude pour s'étendre à tout le camp.

La direction du camp laissait les choses aller leur train et ne fit pratiquement rien pour endiguer les épidémies. Les détenus médecins, les infirmiers et les volontaires sanitaires étaient obligés de lutter contre ces fléaux sans aucun soutien de l'administration et avec des moyens tout à fait insuffisants. Leurs efforts permirent pourtant d'empêcher une catastrophe encore plus grande. Alors que le découragement et la démoralisation s'emparaient du camp et prenaient des formes toujours pires, se transformant en une lutte de tous contre tous, la lutte contre les épidémies n'était possible que grâce à la solidarité, le sacrifice et la coopération de tous ceux qui y étaient engagés. C'est pourquoi, au milieu de cette confusion générale, les blocs sanitaires devinrent des îlots de stabilité où se retrouvaient les meilleurs d'entre les détenus.

D'après les estimations du Dr. Leo, un de ces détenus médecins, un dixième des décès devait être porté au compte du typhus, chiffre très élevé par rapport à la mortalité également élevée qui régnait, et neuf dixièmes étaient dus aux maladies d'estomac, à la diarrhée et à la faim. La faim, la lutte pour une maigre ration journalière, c'est ce qui dominait la vie de chacun à Bergen-Belsen, jusque dans ses moindres mouvements. Au mois de février la ration quotidienne comprenait encore deux tranches de pain, un demi-litre. d'une soupe insipide avec des morceaux de choux-rave ou des pommes de terre, mais sans viande et sans graisse, deux fois par semaine il y avait une cuillerée à café de beurre et une rondelle de saucisse ou une petite tranche de fromage, de temps en temps une boisson indéfinissable appelée «café». Au mois de mars les rations diminuèrent de plus en plus, à partir de la mi-mars le pain manqua souvent pendant des jours. Pendant les derniers jours, avant la remise du camp aux Anglais, il n'y eut plus de pain du tout.

L'on prend brutalement conscience du point jusqu'auquel le régime national-socialiste avait, même encore dans les derniers jours précédant son effondrement, enlevé leur dignité humaine à ses victimes quand l'on sait que les cas de cannibalisme n'étaient plus rares à Bergen-Belsen dans les dernières semaines. Le Dr. Leo, lors de son témoignage, a rapporté avoir vu 200 à 300 cas de cannibalisme. Pendant que quelques centaines d'hommes et de femmes essayaient ainsi de rallonger leur sursis d'autres mouraient sans bruit, apathiques, sans même un dernier sursaut. On les trouvait mort au matin dans les baraques. Les camions passaient tous les matins pour ramasser les cadavres que l'on jetait nus sur les voitures pour les emmener aux crématoires. A partir de la mi­-février le nombre des cadavres commença à poser un difficile problème technique à la direction du camp car l'on ne pouvait incinérer que trois cadavres à la fois. Au mois de mars l'on commença à empiler les cadavres les uns sur les autres en mettant une mince couche de bois entre les corps et on y mettait le feu après avoir arrosé le tout d'essence. Mais à la mi-mars il fallut renoncer à cette méthode car l'Administration des Forêts avait interdit d'utiliser le bois à cette fin et les officiers du camp militaire se trouvaient incommodés par cette odeur pestilentielle qui emplissait l'air des kilomètres à la ronde. On se contenta désormais d'entasser les cadavres en certains endroits du camp ou dans les baraquements. Avec l'extrême mortalité qui régnait c'était des centaines de nouveaux cadavres qui, chaque jour, s'ajoutaient à ceux de la veille, si bien qu'au début du mois d'avril des milliers de cadavres jonchaient le camp, verdâtres, gonflés par le soleil printanier et à tous les stades de la décomposition: un spectacle horrifiant.

Quand il devint certain que le camp allait être remis aux Anglais la direction entreprit un dernier effort pour faire disparaître ces milliers de cadavres. Du 11 au 14 avril tous les détenus encore capables de marcher, même s'ils n'étaient plus eux-mêmes que des cadavres ambulants, furent affectés au «transport de cadavres». Dans un coin retiré du camp des prisonniers de droit commun avaient creusé des fosses communes. C'est là que furent transportés les cadavres du «camp de prisonniers». Les prisonniers s'y traînaient, un groupe après l'autre, en une lente colonne, tirant à quatre un cadavre par les morceaux d'étoffe ou les lianes de cuir qu'ils lui avaient attachés aux chevilles et aux poignets. 2 000 détenus en tout avaient été affectés à ce «travail», de 6 heures du matin au coucher du soleil, avec seulement un quart de litre de soupe le soir, sans pain et rien à boire. Ils se battaient pour un morceau de rutabaga. Quatre jours dura ce spectacle hallucinant, ces formes humaines émaciées tirant jusqu'aux fosses communes les cadavres tout aussi émaciés de leurs compagnons de misère morts, sous la surveillance des SS, poussés par les coups des Kapos, tandis que deux orchestres de prisonniers jouaient sans interruption, sur l'ordre de Kramer, des airs de danse en guise d'«encouragement» ‑ une lugubre et morbide danse macabre telle que même l'imagination fiévreuse d'un visionnaire n'aurait pu l'imaginer. C'était le dernier acte de la tyrannie de Kramer et de ses SS. Le 15 avril le camp fut remis aux Anglais.

La remise du camp eut lieu à la suite d'un armistice local conclu entre l'officier commandant de la Wehrmacht pour ce théâtre d'opérations et le général Taylor-Balfour, chef de l'Etat-major anglais. C'était quelque chose qui ne s'était encore jamais passé au cours de la deuxième guerre mondiale. Différents facteurs y avaient contribué. Comme le typhus régnait dans le camp une évacuation était totalement impossible et pour la même raison les deux adversaires ne souhaitaient pas engager la bataille aux alentours du camp. De plus il avait été possible de convaincre Himmler de donner l'ordre formel de ne pas évacuer Bergen-Belsen, comme cela avait été le cas pour tous les autres camps proches du front, mais de le remettre aux Anglais. Selon les termes de l'armistice local signé dans la nuit du 12 au 13 avril une aire de 8 km de long sur 6 km de large autour de Bergen-Belsen était déclarée neutre. Jusqu'à la remise du camp aux troupes britanniques les SS qui surveillaient le camp devaient être remplacés par des soldats de la Wehrmacht (et une unité de soldats hongrois) auxquels il serait permis de rejoindre les lignes allemandes en 6 jours, avec leurs armes, leurs matériels et leurs camions. En ce qui concernait le personnel de la Kommandantur SS l'accord d'armistice était assez vague. Il devait, pour autant que la Wehrmacht pourrait l'empêcher de partir, rester à ses postes, continuer à remplir ses fonctions et remettre les fichiers aux Anglais, il n'y avait pas de précision quant à ce qu'il devait advenir ensuite du personnel SS. La plus grande partie des SS se sauva le 13 avril. Kramer resta avec environ 50 SS et surveillantes SS.

C'est dans l'après-midi du 15 avril, un dimanche, que les Anglais arrivèrent au camp d'entraînement militaire et la remise de la zone neutralisée se fit sans problèmes, dans le cadre des accords. Peu de temps après un groupe d'officiers britanniques pénétra dans le camp. Pour ces officiers qui n'étaient absolument pas préparés à cette situation le spectacle qui s'offrait à leurs yeux fut un terrible choc. Le général Glyn‑Hughes, officier sanitaire britannique a essayé de transcrire ses impressions: « Le camp était dans un état indescriptible, aucun rapport, aucune photo ne sont à même de donner une idée de l'horreur qui s'offrait à nos yeux et à l'intérieur des baraquements c'était encore plus effroyable. Partout il y avait des cadavres entassés sur différentes hauteurs. Quelques uns de ces tas de cadavres se trouvaient de l'autre côté des barbelés, d'autres à l'intérieur, entre les baraquements. Le camp était jonché de corps humains en décomposition. Les fossés des canalisations étaient remplis de cadavres et dans les baraques elles­-mêmes les morts étaient restés là, parfois enchevêtrés avec les vivants, dans le même lit. Près du crématoire l'on voyait encore les traces de fosses communes hâtivement remplies. Au bout du camp il y avait une fosse ouverte, à moitié remplie de cadavres; on venait juste de com­mencer les travaux d'ensevelissement. Dans quelques baraques, mais pas dans toutes, il y avait des planches qui servaient de lit, elles étaient surchargées de prisonniers, à tous les stades de la maladie et de l'épui­sement. Dans aucune des baraques les prisonniers n'avaient assez de place pour pouvoir s'allonger de tout leur long. Dans les baraque­ments les plus surchargés 600 à 1 000 êtres humains étaient entassés là où il n'y avait normalement de place que pour 100.

Dans un des baraquements du camp des femmes, là où étaient lo­gées les malades atteintes de typhus, il n'y avait pas de lits. Les femmes étaient couchées à même le sol et étaient si faibles qu'elles pouvaient à peine bouger. Il n'y avait pratiquement pas de literie. Quelques unes avaient de minces matelas mais la majorité n'en avait pas. Quelques unes avaient des couvertures, les autres pas. Certaines n'avaient aucun vêtement et s'enveloppaient dans des couvertures, d'autres avaient des vêtements venant d'hôpitaux allemands. C'était l'image qui s'of­frait à nos yeux. »

Le jour de la libération et dans la nuit suivante eurent lieu des scènes sauvages. Tandis que la plupart des détenus, incapables de bouger de leur place dans les baraquements surpeuplés, accablés par la fièvre, la faim et la soif, étaient couchés dans leurs baraques crasseuses, une partie de ceux qui avaient encore des forces (en majorité des prison­niers arrivés depuis peu à Bergen-Belsen) pillaient les cuisines et les entrepôts où se trouvaient les réserves alimentaires. Les sentinelles SS et les soldats de la Wehrmacht tirèrent dans le tas, tuant beaucoup de inonde, nombre de Kapos, qui étaient haïs furent lynchés.

Il est impossible de dire, tant ils étaient, combien il y avait de cada­vres qui se décomposaient lentement dehors. Il ne fait aucun doute que c'était des milliers et comme on ne pouvait pas commencer tout de suite à les ensevelir et que même après le 15 avril la mortalité resta encore un certain temps très élevée le nombre des morts non enterrés augmentait de jour en jour. A partir du 17 avril les milliers de corps émaciés qui commençaient à se décomposer furent enterrés dans d'im­menses fosses communes. Ce sont les SS qui furent désignés pour ac­complir cette macabre besogne. Les Anglais avaient en effet décidé le 17 avril, étant donné l'état indescriptible dans lequel se trouvait le camp, d'arrêter tout le personnel SS de la Kommandantur.1

La première grande unité sanitaire britannique arriva le 17 avril. Leur premier travail consista à ensevelir les morts, organiser le ravitaillement en nourriture et nettoyer le camp. Le 18 avril déjà 500 malades atteints de typhus pouvaient être hospitalisés dans un hôpital de campagne improvisé. Pendant le même temps de nombreuses casernes ont été très vite dotées d'installations hospitalières et transformées en hôpitaux si bien que 14 000 lits pouvaient être mis à la disposition des malades. Le 24 avril commença l'évacuation du camp. Non seulement les malades mais aussi ceux qui étaient encore en relative bonne santé furent transférés dans les casernes du camp militaire. L'on commença avec 600 prisonniers le premier jour pour arriver à 1500 par jour les jours suivants. Les baraquements dans lesquels avait sévi l'épidémie de typhus furent détruits l'un après l'autre dès qu'ils eurent été évacués. L'évacuation totale du camp était terminée le 21 mai et au cours d'une cérémonie officielle la dernière baraque fut brûlée au lance-flammes. Le camp de Bergen-Belsen avait disparu de la surface de la terre. Seules sont restées les fosses communes dans la lande qui rappellent à tous ce qui s'est passé à Bergen-Belsen.

1 Des 80 SS environ (50 hommes et 30 surveillantes), 20 environ moururent dans les semaines suivantes, certains de septicémie (causée par le virus cadavérique) mais le plus grand nombre du typhus. La plupart des autres passèrent en jugement à l’automne 1945. […]

 

Extrait de Eberhard Kolb, Bergen-Belsen. Du « camp d’hébergement » au camp de concentration 1943-1945,
Vandenhoeck und Ruprecht, 1985, pages 46-51

(traduction de l’allemand par Françoise Manfrass)