Concours National
de la résistance et de la déportation

Des ressources pour participer

La préparation de la manifestation de ménagères, rue Daguerre à Paris, le 1er août 1942

 

 

Tout au long de l’année 1942 les affiches apposées sur les murs de Paris font connaître les noms des nouveaux martyrs passés par les armes. Le 23 juillet, y figurent ceux des trois jeunes FTP condamnés à mort dans l’affaire de la rue de Buci et guillotinés : André Delmas, Meunier et Lefébure. Madeleine Marzin a échappé à la peine capitale, sa peine ayant été commuée en travaux forcés à perpétuité.

Notre direction de l’Union des Femmes françaises de l’Ile-de-France décide de relever le gant en organisant une action spectaculaire, pour ranimer le courage et prouver l’impossibilité de venir à bout de la Résistance par la terreur.

Claudine Chomat en informe la direction du PC, avec laquelle elle est en liaison, ainsi que Roger Linet, le commissaire politique interrégional des FTP. La manifestation de masse se déroulera dans un quartier populaire avec le soutien et la protection des groupes de partisans. Le choix se porte sur le quartier Denfert-Rochereau où se trouve, au coin de la rue Daguerre, un des plus grands magasins Félix Potin de Paris.
Je suis chargée de son organisation et aussi de prendre la parole au début pour donner le signal du déclenchement du mouvement. Il n’y a pas de temps à perdre… la date retenue est le samedi 1er août. En quelques jours, avec l’aide de Georgette Wallé, Simone Laîné, les activistes de Paris et de la Seine, dont Jeanne Fannonel et Eugénie Duvernois, la directive est répercutée du haut en bas de la pyramide jusqu’au groupes de trois, formant la base de l’organisation.

Nous nous réjouissons de l’accueil, de l’adhésion réservés à notre projet par nos adhérentes et par les sympathisantes qu’elles recrutent. Cela tient beaucoup à la réussite de nos deux dernières manifestations du mois de juin, qui se sont déroulées sans incident. Celles qui s’étaient abstenues alors d’y participer veulent en être cette fois ! Bien entendu, le plus grand secret leur a été demandé…

Les résistantes reproduisent en quelques dizaines d’exemplaires les modèles de tracts qu’elles ont reçus et en rédigent d’autres de leur propre cru. Elles apprennent les mots d’ordre qui seront lancés, s’imprègnent des consignes de discipline à respecter avant, pendant et après la manifestation : sur place, elles attendront le signal de leurs chefs de groupe pour agir, afin de respecter l’ordonnance des différents stades prévus. En cas d’incidents, elles devront garder leur sang-froid et se perdre dans la foule, redevenant de simples ménagères faisant leur marché… N’est-il pas remarquable qu’un secret détenu par tant de personnes n’ait pas été éventé ?

J’ai rendez-vous avec Roger Linet pour faire le point sur la préparation de la manifestation et minuter toutes les phases de son déroulement. Elle débutera à 16 heures pile par ma prise de parole, qui déclenchera les actions des participantes. La dislocation se fera avant que les forces de police ne puissent réagir et intervenir. Le jour suivant, Linet me présente Roland (de son vrai nom Fontgarnand), le responsable militaire chargé de diriger l’action des groupes FTP : ils doivent soutenir la manifestation et veiller à ma sécurité - comme oratrice – ainsi qu’à celle des animatrices les plus exposées.

[…]

Enfin, voici arrivé le jour J ! […] Je ne suis pourtant pas inquiète car Viviane (nom de guerre d’Eugénie Duvernois), infirmière responsable d’un comité parisien, se tiendra à mes côtés, collant à moi comme mon ombre. C’est elle qui portera mon sac pendant que je parlerai et qui aura à la main les tickets de métro qui nous permettront de nous engouffrer dans la station Denfert-Rochereau dès mon allocution terminée.

Je la retrouve à Mouton-Duvernet, où elle m’attend sur le quai. M’ayant aperçue dans le wagon de première classe, elle monte et prend place à mes côtés. Nous descendons à Edgar-Quinet. Avant de sortir, j’enfile dans le couloir le ciré noir et coiffe le béret qu’elle m’a apportés. J’ai ainsi la silhouette de Michèle Morgan dans Quai des brumes, adoptées par de nombreuses Parisiennes et devenue familière dans la rue. Je chausse mes lunettes pour mieux distinguer les visages dans la foule.

Nous longeons le mur du cimetière Montparnasse en direction du boulevard Raspail. A mi-chemin, nous rencontrons Roger Linet, venant en sens inverse, sur le même trottoir. Il n’est pas suivi, nous non plus ! Ensemble, nous allons jusqu’au square Lamar où nous attend Roland, que je connais déjà, et un deuxième camarade, Baudin (de son vrai nom René Sévi), chargés d’organiser la protection de l’oratrice et des animatrices. Ils nous accompagneront rue Ernest-Cresson pour permettre aux FTP dispersés sur le trottoir de nous connaître de visu. Lentement, en bavardant, nous cheminons au milieu de cette rue jusqu’à l’avenue d’Orléans et revenons sur nos pas pour leur donner le temps de nous « photographier ». Linet me fixe rendez-vous à 18 heures, dans le parc Montsouris et s’en va avec ses deux compagnons. Au préalable, nous avons réglés nos montres à la même heure.

Après une promenade de reconnaissance dans le quartier, je me poste, avec Viviane, à l’angle de l’avenue d’Orléans et de la place Denfert-Rochereau, d’où nous avons une vue d’ensemble sur la rue Daguerre. A la sortie du métro, j’aperçois Marie-Louise repérant les dirigeantes des comités, serrées de près par leurs recrues. Toutes sont endimanchées et portent un sac à provisions où sont dissimulés tracts et papillons. Elles se rendent chez Félix Potin comme on va à une fête : les mines réjouies, se lançant des clins d’œil complices. Les unes intègrent aussitôt la queue des acheteuses, d’autres font le tour du pâté de maisons, en attendant l’heure d’ouverture.

Bientôt 16 heures ! Des vendeurs dégagent la porte d’entrée en écartant les tréteaux qui l’obstruent. Viviane et moi traversons l’avenue et nous postons sur le trottoir, face au magasin. Je lui confie mon sac. Je me sens calme et tranquille, prête à agir. De l’autre côté de la rue, j’aperçois Marie-Louise en conversation avec quelques femmes, sans doute des chefs de groupe écoutant les dernières recommandations. Elle aussi m’a repérée et me fait un signe de la tête. Les portes s’ouvrent. Les acheteuses des premiers rangs se précipitent à l’intérieur du magasin. Les manifestantes affluent de partout, s’agglutinent dans la rue Daguerre, en un instant pleine à craquer.

 

Extraits de Lise London, La Mégère de la rue Daguerre. Souvenirs de Résistance,

Le Seuil, 1995, pages 158-160.

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