Concours National
de la résistance et de la déportation

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Bain de foule de De Gaulle à Bayeux, le 14 juin 1944. À droite, Pierre Viénot, ambassadeur du GPRF auprès du gouvernement britannique et qui, épuisé par sa tâche, mourra d’une crise cardiaque le 20 juillet.

De Gaulle à Bayeux : la voix de Londres devient un visage en terre de France

À propos de la date du 4 juin 1944, nous avons évoqué les heures conflictuelles les 4 et 5 juin entre le général de Gaulle d’une part, et Churchill et le général Eisenhower, commandant suprême des forces alliées à l’ouest, d’autre part (voir De Gaulle invité à Londres en urgence par Churchill). Roosevelt, le 13 juin, pour apaiser les tensions, obtient de Churchill qu’il permette à de Gaulle d’aller dans la tête de pont libérée depuis le débarquement du 6 juin. Churchill conseille aussitôt à Montgomery, commandant en chef des forces terrestres en Normandie, d’en faire le minimum : « Je dois vous infliger une visite du général de Gaulle demain. Pour vous, ce ne doit être en aucun cas un fardeau dans l’accomplissement de vos devoirs […]. Nos relations avec lui sont formelles, mais nous sommes néanmoins ses hôtes. Je ne pense pas que vous deviez l’accueillir sur la plage. Il sera bien suffisant qu’il arrive à votre quartier général. […] Il faudrait éviter qu’il rassemble de larges foules à Bayeux et que se produise un événement ressemblant peu ou prou à une manifestation politique. Si malgré tout la population est désireuse de l’accueillir sur sa route, nous n’avons certainement pas à le refuser. »

L'enjeu de la journée

La dimension de cette visite, comme le redoute Churchill, est bel et bien politique : ces quelques heures du général de Gaulle sur le sol français du continent vont avoir un poids essentiel par rapport à l’enjeu du conflit des 4 et 5 juin. Qui doit administrer sur le plan civil les territoires libérés militairement par les Alliés en France ? Le projet américain de l’AMGOT (Allied Military Government of Occupied Territories), qui incluait la mise en circulation de billets de banque – de la « fausse monnaie » pour de Gaulle… –, s’opposait en effet à la volonté du général et du Gouvernement provisoire de la République française (créé le 3 juin) de rétablir eux-mêmes et sous leur propre autorité la souveraineté nationale et la légalité républicaine. Qui, de l’AMGOT ou du GPRF, allait l’emporter ?

Les faits

Ayant effectué le 14 juin la traversée de Portsmouth à Courseulles-sur-Mer (secteur canadien de Juno Beach) sur le contre-torpilleur La Combattante des Forces navales françaises libres, de Gaulle se rend d’abord au quartier général de Montgomery, installé au château de Creullet dans la commune de Creully. Montgomery y avait déjà reçu Churchill le 12 (qui avait donc négligé d’inviter de Gaulle à l’accompagner : la presse britannique le lui reprocha), avant d’accueillir Eisenhower le 15 et le roi George VI le 16. Donner à de Gaulle la préséance sur Eisenhower était de fait un geste de conciliation, puisque de Gaulle avait refusé de prononcer son allocution à la BBC le 6 juin au matin, immédiatement après Eisenhower – il refusait d’avaliser les propos de ce dernier qu’il jugeait inacceptables.

De Gaulle gagne ensuite Bayeux en milieu d’après-midi, la ville la plus importante de la tête de pont, avec ses quinze mille habitants, libérée dès le 7 juin. Outre un bain de foule dans les rues, il prononce place du Château, devant deux mille personnes, un bref discours, mais soigneusement organisé et mis en scène pour les photographes et les cameramen (voir une photo et une autre en bas de page, en plan plus rapproché), afin de faire du général le symbole vivant à la fois de la France, de la Résistance et de l’autorité suprême. De Gaulle, figure du pouvoir, est seul, du haut de sa stature, sur une estrade surélevée, debout derrière un micro sur pied et devant deux immenses banderoles tricolores horizontales, avec deux petits drapeaux britannique et américain plus bas, de part et d’autre, tandis que flotte plus haut une bannière tricolore frappée de la croix de Lorraine ; devant lui, au milieu, le vide, les personnes étant rangées de part et d’autre de cette « travée centrale », comme dans une église ; au pied de l’estrade, un civil debout à droite, François Coulet, dont nous allons reparler, et deux militaires debout à gauche : le général Kœnig (avec un képi), commandant en chef des FFI (Forces françaises de l’intérieur), et juste derrière lui Maurice Schumann (avec un béret), porte-parole du général depuis 1940 au micro de la BBC. De fait, les voix familières du général et de Maurice Schumann dans l’émission « Honneur et Patrie » s’incarnaient enfin aux yeux des premiers Français libérés à les découvrir – plus exactement, les premiers Français du continent (la Corse avait été libérée dès le 4 octobre 1943 et de Gaulle s’était rendu par avion à Ajaccio le lendemain).

Puis de Gaulle quitte Bayeux pour visiter Isigny, en grande partie détruite par les combats qui font rage à quelques kilomètres de là, et Grandcamp. Juché sur un véhicule et une carriole, il prononce dans ces communes deux discours plus spontanés qu’à Bayeux, avant de longer les plages du débarquement, Omaha, Gold et Juno – son périple du 14 juin est une boucle à l’intérieur de la tête de pont alliée (voir le plan du parcours du général de Gaulle), comme s’il faisait le tour d’un propriétaire reprenant possession de son domaine retrouvé –, et de rembarquer à Courseulles sur La Combattante. Il repartira dès le 16 juin pour Alger, qu’il avait quittée le 4 juin pour Londres, à l’invitation de Churchill, afin d’être informé du lieu et de la date du Débarquement, et déclarera : « Une page est tournée, la souveraineté nationale presque assurée. Nous n’avons plus qu’à rentrer à Alger. »

Un fait accompli politique

Outre le poids symbolique du discours de Bayeux, où les phrases simples – de Gaulle n’y déploie pas la grande rhétorique de ses allocutions solennelles comme le 6 juin à la BBC – semblent s’effacer devant l’évidence et la force de la mise en scène visuelle de son pouvoir, cette journée a revêtu un poids politique majeur. D’une part, le général reçut un accueil très favorable de la population locale, qui le reconnaît comme un chef légitime : dans la Grand-Rue de Bayeux, « tout au long de la rue, les fenêtres claquaient et les gens se mettaient aux fenêtres pour acclamer. Après avoir longé un pâté de maisons, il avait déjà une foule derrière lui. Il descendit du trottoir et marcha au milieu de l’étroite rue pavée. La foule augmentait comme une boule de neige. À chaque pas, de Gaulle s’arrêtait pour embrasser un enfant, serrer la main d’un vieux Français, recevoir un bouquet de fleurs d’une fille. La circulation militaire était complètement arrêtée par cette manifestation spontanée. » (reportage d’un journaliste britannique).

D’autre part, de Gaulle venait le 12 juin de nommer son ancien chef de cabinet, François Coulet, commissaire régional de la République pour les territoires libérés (l’équivalent d’un préfet de région) – le décret a été publié dès le 13 juin à Alger et annoncé à la BBC. Coulet avait déjà, dans la Corse libérée, exercé en 1943 des fonctions analogues. Depuis Bayeux, promue capitale administrative de la France libérée, il est chargé de mettre en œuvre la transition administrative, avec le transfert de souveraineté des fonctionnaires mis en place par le régime de Vichy aux nouveaux responsables nommés par le GPRF. Présent aux côtés du Général le 14 juin à Bayeux, Coulet s’y intalle avec une équipe de collaborateurs. Il remplace dès le lendemain le sous-préfet vichyssois, Pierre Rochat, par le résistant Raymond Triboulet, secrétaire du Comité départemental de la Libération, et fait afficher dans les communes visitées par le Général cette proclamation : « Aux populations libérées. Le Gouvernement provisoire de la République française m’a confié la charge de le représenter et d’exercer les droits de la souveraineté française dans les territoires libérés de la région de Rouen. À tous ceux qui, depuis quatre ans, ont poursuivi sous la menace de l’ennemi et de ses complices la lutte pour la libération du pays, j’apporte le témoignage de la reconnaissance de la nation. À tous ceux qui ont subi et subissent chaque jour encore la souffrance de la guerre, j’apporte l’assurance et la sollicitude du gouvernement. La guerre continue. La bataille de la France se poursuit au milieu de nous. Au-delà des lignes, les combattants de l’intérieur harcèlent l’ennemi sans relâche avec un courage et une ardeur qui font l’admiration du monde. Il faut qu’ils soient notre inspiration et notre exemple. Les Français déjà libérés par l’effort gigantesque des armées alliées, ont le devoir de mettre, eux aussi, toutes leurs forces au service de la lutte pour la libération et la grandeur de la France. À nos amis britanniques et américains, vous devez apporter toute l’aide en notre pouvoir, fraternellement unis dans un même combat pour un même idéal. Tout cela, le général de Gaulle vous l’a dit hier en parcourant nos villes et nos villages libérés. Nous marcherons ensemble dans la voie qu’il nous a tracée. »

Le 14 juin, de Gaulle fait également du colonel Pierre de Chevigné son délégué militaire, commandant militaire des territoires libérés. Lors de sa rencontre avec Montgomery, le 14 juin, de Gaulle lui a cité sans insister les responsables qui allaient demeurer à Bayeux après son départ, notamment Coulet « qui s’occupera de la population ». Dans son compte rendu à Churchill, le lendemain, Montgomery nota : « Il a laissé derrière lui à Bayeux un officier civil administratif et trois colonels, mais je n’ai aucune idée de leurs fonctions. » Plus perspicace, un officier des Affaires civiles de l’AMGOT écrivit dans son rapport : « De Gaulle a organisé un coup d’État très intelligent […]. Sa position est que nous n’avons absolument pas à nous mêler de politique, sous une forme ou sous une autre. » (16 juin).

Coulet nommera ensuite Pierre Daure préfet du Calvados, après la libération de Caen (20 juillet), et s’installera à Rouen une fois la ville libérée en août. D’abord méfiants, les Alliés ne tardèrent pas à apprécier la coopération et les compétences des représentants du GPRF pour gérer les territoires libérés (maintien de l’ordre, ravitaillement, relogement des sans-abri), tout en restant lucides sur le fait que ces « représentants au plus haut niveau ne perdent aucune occasion de pousser l’avantage politique donné par la place que nous leur avons permis d’assurer » (lieutenant-colonel américain Copp, 10 juillet). Et selon l’OSS (Office of Strategic Services, agence américaine de renseignement), toujours en juillet, « la population a accepté sans problème l’autorité morale de la Résistance. […] De Gaulle, du fait qu’il est le leader de la Résistance et que l’administration fonctionne, est considéré comme le seul dirigeant politique possible pour le moment. » Si bien qu’après la rencontre de De Gaulle et de Roosevelt le 12 juillet 1944 à Washington, le GPRF se verra reconnaître la légitimité d’exercer l’administration des territoires libérés de la France – une reconnaissance implicite, de facto, du GPRF par le gouvernement américain. Il faudra attendre le 23 octobre 1944 pour qu’intervienne la reconnaissance de jure, en bonne et due forme.

Bref, le fait accompli que fut l’installation à Bayeux de Coulet et de De Chevigné le 14 juin, a été une réussite en forçant les réticences des Alliés et permis de garantir l’avenir de la souveraineté nationale. N’oublions pas que cette visite eut lieu quatre ans exactement après l’entrée des troupes allemandes à Paris, juste avant l’appel du 18 juin 1940 à la radio de Londres.

Le 14 juin 1944 revisité par de Gaulle en 1946 et en 1959

En fait, c’est un deuxième discours prononcé par de Gaulle à Bayeux, cette fois le 16 juin 1946 – alors que le général a démissionné et quitté le Gouvernement provisoire en janvier 1946 –, qui rétrospectivement éclaire le sens profond de la journée du 14 juin 1944. S’agissant de dénoncer le projet de Constitution voté par l'Assemblée constituante, mais rejeté par le peuple français lors du référendum du 5 mai 1946, un mois et demi plus tôt, la rhétorique emphatique est de mise, pour ce qui se veut un grand discours politique, où le général défend des principes constitutionnels qui annoncent la future Ve République. L’exorde résume ce que signifiait sa première visite, deux ans plus tôt : « Dans notre Normandie, glorieuse et mutilée, Bayeux et ses environs furent témoins d’un des plus grands événements de l’Histoire. Nous attestons qu’ils en furent dignes. C’est ici que, quatre années après le désastre initial de la France et des Alliés, débuta la victoire finale des Alliés et de la France. C’est ici que l’effort de ceux qui n’avaient jamais cédé et autour desquels s’étaient, à partir du 18 juin 1940, rassemblé l’instinct national et reformée la puissance française, tira des événements sa décisive justification. En même temps, c’est ici que sur le sol des ancêtres réapparut l’État; l’État légitime, parce qu’il reposait sur l’intérêt et le sentiment de la nation ; l’État dont la souveraineté réelle avait été transportée du côté de la guerre, de la liberté et de la victoire, tandis que la certitude n’en conservait que l’apparence ; l’État sauvegardé dans ses droits, sa dignité, son autorité, au milieu des vicissitudes du dénuement et de l’intrigue ; l’État préservé des ingérences de l’étranger ; l’État capable de rétablir autour de lui l’unité nationale et l’unité impériale, d’assembler toutes les forces de la patrie et de l’Union Française, de porter la victoire à son terme, en commun avec les Alliés, de traiter d’égal à égal avec les autres grandes nations du monde, de préserver l’ordre public, de faire rendre la justice et de commencer notre reconstruction. »

Voici enfin le récit de sa visite du 14 juin 1944 par le Général, dans le tome III des Mémoires de guerre, « Le Salut, 1944-1946 », paru quinze ans plus tard en 1959 : « À la vue du général de Gaulle, une espèce de stupeur saisit les habitants, qui ensuite éclatent en vivats ou bien fondent en larmes. […]. Les enfants m’entourent. Les femmes sourient et sanglotent. Les hommes me tendent les mains. Nous allons ainsi, tous ensemble, bouleversés et fraternels, sentant la joie, la fierté, l’espérance nationales remonter du fond des abîmes. J’entre à la sous-préfecture. Dans le salon où, une heure plus tôt, était encore suspendu le portrait du maréchal, le sous-préfet Rochat se met à mes ordres […]. Comme la population s’est rassemblée sur la place du Château, je m’y rends pour lui parler. Maurice Schumann annonce mon allocution par les mots habituels : “Honneur et patrie ! Voici le général de Gaulle !” Alors, pour la première fois depuis quatre affreuses années, cette foule française entend un chef français dire devant elle que l’ennemi est l’ennemi, que le devoir est de le combattre, que la France, elle aussi, remportera la victoire. En vérité, n’est-ce pas cela la “révolution nationale” ? ».

 


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