Concours National
de la résistance et de la déportation

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Le général Charles Delestraint en 1942, premier chef de l’Armée secrète d’août 1942 à juin 1943

L’arrestation du général Delestraint est-elle la cause du coup de filet de Barbie à Caluire ?

L’arrestation du général Delestraint alias « Vidal », commandant en chef de l’Armée secrète (AS), a lieu devant la station de métro La Muette à Paris, le 9 juin 1943 au matin. Elle est effectuée par le capitaine Kramer, chef de l’antenne de Dijon de l’Abwehr, le service de renseignements de la Wehrmacht, secondé par des hommes de la Sicherheitspolizei, la police de sûreté nazie – citons en particulier Robert Moog, l’agent « K 30 » (= le 30e agent recruté par Kramer) de l’Abwehr, et René Saumande, « K 4 », tous deux mis à la disposition de Klaus Barbie au SD de Lyon. Sont cueillis quelques instants plus tard au métro Rue-de-la-Pompe le commandant Joseph Gastaldo, « Garin », chef d’état-major et du 2e bureau de l’AS (voir la composition de l’état-major de l’AS à l’automne 1942 et au printemps 1943, dressée par Gastaldo), et Jean-Louis Théobald, « Jean-Jacques Terrier », agent de liaison entre Daniel Cordier (« Alain »), le secrétaire de Jean Moulin, et « Vidal ». Théobald et Gastaldo avaient tous deux rendez-vous avec le général Delestraint. De fait, les arrestations se succèdent à la tête de la Résistance depuis plusieurs mois, elles vont culminer avec le coup de filet de la Gestapo à Caluire, le 21 juin, lors duquel sera notamment capturé Jean Moulin.

Prévenu par Daniel Cordier le 14 juin au soir à Lyon de l’arrestation de « Vidal », Jean Moulin a écrit dès le lendemain au général de Gaulle : « Mon Général, [...] J’ai le triste devoir de vous annoncer l’arrestation par la Gestapo, à Paris, de notre cher Vidal. […] Les causes ? Tout d’abord la campagne violente menée contre lui et contre moi par Charvet [Henri Frenay] qui a, à la lettre, porté le conflit sur la place publique et qui a, de ce fait, singulièrement attiré l’attention sur nous. (Tous les papiers de Charvet sont, vous ne l’ignorez pas, régulièrement pris par la Gestapo. Il y a quelques jours encore, celle-ci a mis la main, dans la propre chambre de Charvet, sur tous les comptes rendus du Comité directeur des MUR [Mouvements unis de la Résistance].) [… Vidal] s’est trop exposé, il a trop payé de sa personne. Il lui fallait les collaborateurs que nous avions demandés. Il y a trois semaines, je vous ai adressé à ce sujet un câble appelant votre attention sur le tragique de la situation et sur la responsabilité grave que prenait la France combattante en refusant de nous envoyer le personnel demandé. Aura-t-il fallu que le pire arrive pour que des mesures soient prises ? […] Le nouveau chef de l’AS ne doit désormais être connu ici que de son chef d’EM [état-major] et de moi-même. Dans cette affaire, plusieurs de mes meilleurs collaborateurs civils ont été pris. J’ai pu, une fois encore, m’en sortir. […] C’est l’AS qu’il faut sauver. Je vous en supplie, mon Général, faites ce que j’ai l’honneur de vous demander. Votre profondément dévoué. REX » C’est la dernière lettre de Jean Moulin à de Gaulle.

Qui est le général Delestraint ?

Né en 1879, Charles Delestraint a donc 64 ans au printemps 1943. Ce militaire de carrière a combattu aux débuts de la guerre 1914-1918 : après un fait d’armes qui lui a valu la croix de guerre le 25 août 1914, il est fait prisonnier dès le 30 août et sera détenu en Bavière jusqu’en décembre 1918. Après avoir été affecté à son retour à l’état-major, puis à l’École supérieure de guerre, il demande en 1923 à servir dans un régiment de chars et, en 1936, se retrouve à la tête de la 3e brigade de chars de combat de Metz – il devient en outre général de brigade. C’est alors qu’il rencontre le colonel de Gaulle, l’un de ses subordonnés : une photo de 1938 montre le général Delestraint passant en revue, avec de Gaulle, le 507e régiment de chars de combat commandé par ce dernier. Tous deux partagent la même conviction : il est stratégiquement nécessaire de valoriser les unités de blindés en tant que fer de lance d’une guerre de mouvement – ils ne sont guère écoutés. Refusant la défaite de juin 1940 et mis à la retraite, le général Delestraint commence à regrouper les « anciens des chars » au sein d’amicales qu’il incite à agiret à se préparer à reprendre la lutte armée – il est même rappelé à l’ordre par Vichy en février 1942.

L’été suivant, Jean Moulin propose au général de Gaulle comme chef de l’AS le nom du général Delestraint, membre d’aucun des mouvements de la Résistance, mais antimaréchaliste et partisan résolu de De Gaulle dès 1940 : de Gaulle répond tout de suite positivement tandis que Delestraint accepte de se soumettre aux ordres de son ancien subordonné et devient « Vidal » aux yeux des responsables de la Résistance. De Gaulle lui écrit une courte lettre manuscrite le 22 octobre 1942 : « Mon Général, On m’a parlé de vous… J’en étais sûr. Il n’y a rien à quoi nous attachions plus d’importance qu’à ce dont nous vous demandons d’assurer l’organisation et le commandement. Personne n’est plus qualifié que vous pour entreprendre cela. Et c’est le moment ! Je vous embrasse, mon Général. Nous referons l’armée française. C. de Gaulle »

Henri Frenay, chef de Combat et initiateur de l’idée d’armée secrète à l’intérieur de son mouvement, pensait sans doute que cette nomination lui revenait de droit. En tout cas, il manifestera une hostilité récurrente envers « Vidal » comme, en général, envers Jean Moulin, les directives venues de Londres, la conception de l’AS en tant que véritable armée dépendant de De Gaulle et du commandement allié. Frenay était en effet violemment opposé à la coupure entre les branches militaire et politique des mouvements et à la tutelle exercée sur la première, l’AS, par Londres ; il exigeait en outre que l’action immédiate soit privilégiée sans attendre le jour J.

Qu’est-ce que l’Armée secrète ?

Créer et organiser l’AS signifiait réunir les groupes paramilitaires des trois principaux mouvements de Résistance de la zone Sud : Combat, Libération-sud et Franc-Tireur (voir l’historique de l’AS rédigé après-guerre par le colonel Gastaldo et André Lassagne). La mission du général Delestraint est donc parallèle à celle de Jean Moulin : au premier, installé à Lyon, le commandement militaire, au second la responsabilité de coordonner politiquement les mouvements de Résistance – tous deux étant les représentants du général de Gaulle dans la zone Sud. Une fois celle-ci envahie par les forces allemandes en novembre 1942, la France est entièrement occupée. Aussi de Gaulle appelle-t-il à ses côtés en même temps Jean Moulin et le général Delestraint de février à mars 1943, pour préparer l’extension de leur mission à la zone Nord et la coordination avec le commandement allié en vue du futur Débarquement – dont « Vidal » apprend qu’il n’aura pas lieu avant le printemps 1944.

Le général est chargé d’ici là de développer la cohésion et les effectifs de l’AS, de les équiper et de les former, d’assurer leur approvisionnement en vivres, en armes et en argent – l’AS est de plus en plus nombreuse : les effectifs passent de 30 000 hommes fin 1942 à environ 208 000 hommes au 6 mai 1943 (95 000 en zone Nord, 113 000 en zone Sud), sans compter les FTP. « Le but de l’armée secrète, écrit « Vidal » dans un rapport à de Gaulle le 10 mai 1943, est de libérer le territoire, sous les ordres du général de Gaulle et de rétablir un gouvernement national. Elle n’a pas de but politique. » Dans son instruction n° 5 sur les missions et l’organisation de l’AS, parvenue à Londres le 18 juin 1943, après son arrestation, le général Delestraint précise que sa « mission essentielle est de se battre pour libérer notre sol du joug allemand. C’est par les Français tout d’abord, que la France doit reconquérir sa liberté. La seconde mission de l’AS est d’aider le général de Gaulle à maintenir l’ordre et à instaurer en France un régime démocratique, conforme aux aspirations du peuple français. »

L’AS était particulièrement visée par les services allemands chargés de la répression de la Résistance. L’Abwehr avait en particulier monté une section axée spécialement sur l’Armée secrète. Et plus l’AS étendait ses ramifications et fortifiait ses structures, plus les risques d’être mis au jour par l’occupant devenaient quotidiens. C’est ainsi que, pendant le séjour conjoint du général Delestraint et de Jean Moulin à Londres en février-mars 1943, plusieurs membres de l’état-major de l’AS ont été arrêtés en France (ainsi Raymond Aubrac, Maurice Kriegel-Valrimont et Serge Ravanel le 15 mars à Lyon) et des documents importants saisis, qui permettent aux services allemands et de Vichy de reconstituer l’organigramme de l’AS et son rôle (voir l’organigramme établi à Berlin par Kaltenbrunner, chef du Sicherheitsdienst ou SD (service de sécurité de la SS), en mars 1943 et sa traduction, ainsi que la traduction du « Rapport Kaltenbrunner » du 27 mai 1943 destiné à von Ribbentrop, le ministre des affaires étrangères du Reich et visé par Hitler lui-même le 6 juin 1943).

Pourquoi le général Delestraint a-t-il été arrêté ?

Il avait rendez-vous au métro La Muette avec René Hardy, « Didot », du mouvement Combat dirigé par Henri Frenay – Hardy était responsable de Résistance-Fer et, dans l’AS, chef du 3e bureau des sabotages ferroviaires –, et à sa place, c’est la police allemande que « Vidal » a trouvée. Pendant toute sa captivité, jusqu’à sa dernière nuit au camp de Dachau, le général Delestraint, revenant sur son arrestation, ne varia jamais en accusant explicitement Hardy de l’avoir dénoncé – et disant qu’il devait être « démasqué et jugé ». Or, il ignorait que Hardy avait été arrêté dans le train Lyon-Paris à Chalon-sur-Saône par Moog, « K 30 », dans la nuit du 7 au 8 juin, alors que « Didot » se rendait à son rendez-vous parisien avec « Vidal » ; Hardy fut incarcéré à la prison de Chalon et pris en mains le 10 juin par Barbie en personne, venu de Lyon pour le ramener.

Les travaux des historiens concordent aujourd’hui pour retenir un autre schéma des faits expliquant l’arrestation de « Vidal » : la boîte aux lettres du réseau Résistance-Fer, rue Bouteille à Lyon, est « grillée » vers les 24-26 mai 1943 ; or, la secrétaire d’Henri Aubry, chef de cabinet du général Delestraint, y dépose peu après à sa demande la convocation de « Didot » au rendez-vous de La Muette du 9 juin avec « le Général » – un billet rédigé en clair, contrairement aux usages, et qui tombe aux mains du SD de Lyon ; averti de la présence de policiers allemands rue Bouteille, Aubry oublie de prévenir le général Delestraint qu’il rencontre – il est obnubilé par le grave état de santé de sa femme qui vient d’accoucher à Marseille et il s’effondre psychiquement en ce qui concerne les problèmes de la Résistance ; de fait, arrêté par Barbie à Caluire le 21 juin, Aubry est torturé et craque : c’est lui qui apparemment a révélé que « Max » était Jean Moulin, sans doute dans la matinée du 23 juin. Le SD allemand a pu rédiger un rapport de 52 pages à partir des aveux d’Aubry au cours des semaines suivantes – il sera même libéré en novembre 1943…

Quels sont les liens du 9 juin avec l’affaire de Caluire ?

Tout d’abord, la réunion de Caluire avait précisément pour but de choisir le successeur du général Delestraint à la tête de l’Armée secrète. Aussi le niveau hiérarchique des participants était-il des plus élevés. En outre, plusieurs acteurs sont liés aux deux affaires: Henri Aubry, « Thomas » ; René Hardy alias « Didot », passé, en raison de son arrestation du 8 juin, de ses contacts volontaires et involontaires avec l’Abwehr aux griffes du SD, qui allait se servir de lui pour Caluire ; sa maîtresse Lydie Bastien, travaillant en fait pour l’Abwehr ; Moog « K 30 », agent de l’Abwehr et du SD

La capture du général Delestraint le 9 juin à Paris n’a pas pour autant enclenché un engrenage aboutissant inexorablement à Caluire : c’est bien l’arrestation de Hardy la veille à Chalon qui a joué ce rôle (sans être pour autant la cause de celle du général) – ce que nous verrons à propos de la date du 21 juin 1943 : en bref, le 9 juin a provoqué la réunion de Caluire, nullement l’arrestation de ses participants par Barbie.

Qu’est devenu le général Delestraint après son arrestation ?

Interrogé à maintes reprises (sans être torturé) dans les immeubles de la Gestapo, rue des Saussaies et avenue Foch à Paris, mais aussi à Neuilly, le général Delestraint est tout de suite identifié sous son état-civil véritable, puisqu’il porte sur lui ses vrais papiers. En revanche, il ne reconnaît qu’il est « Vidal », et donc le chef de l’AS, qu’après plus de cinquante heures d’interrogatoire. Il est confronté début juillet à Jean Moulin gisant inconscient sur une civière – sommé de le reconnaître, « Vidal » s’est récrié, selon André Lassagne, adjoint de Joseph Gastaldo et présent lors de la scène : « Comment voulez-vous que je reconnaisse cet homme dans l'état où il se trouve ? ». Le général est ensuite incarcéré à la prison de Fresnes. Il comparaît devant le tribunal militaire allemand du grand Paris fin 1943, au terme d’une instruction qui a mêlé les hommes arrêtés les 9 et 21 juin, à Paris et Caluire : en particulier le docteur Dugoujon, le commandant Gastaldo, le colonel Lacaze, André Lassagne, le colonel Schwarzfeld, Jean-Louis Théobald. Le général ne cesse de minimiser ou de dégager la responsabilité de ses coïnculpés et prend le maximum de l’accusation à sa charge. Delestraint, Gastaldo, Lassagne et Schwarzfeld sont inculpés et doivent être renvoyés devant le Tribunal du peuple de Breslau, en Allemagne.

En attendant, le général est déporté le 10 mars 1944, sous le statut « Nacht und Nebel » (« Nuit et brouillard »), au camp du Struthof en Alsace, puis, en raison de l’avance des forces alliées dans l’est de la France, évacué le 1er septembre 1944 avec les 6 000 autres déportés vers le camp de Dachau, en Bavière. Sur ordre exprès de Berlin, il y est exécuté d’une balle dans la nuque le 19 avril 1945, dix jours avant la libération du camp par l’armée américaine. Son corps est aussitôt incinéré au four crématoire du camp avec ses affaires personnelles et ses papiers – pour faire disparaître toute trace de son passage à Dachau.

Il a été fait Compagnon de la Libération le 17 novembre 1945 et son nom a été gravé sur la paroi du transept sud du rez-de-chaussée du Panthéon, le 10 novembre 1989, et donné l’année suivante à une promotion de l’École spéciale militaire de Saint-Cyr.


 

Pour en savoir plus
  • Charles Delestraint (1879-1945), ministère de la défense, direction de la mémoire, du patrimoine et des archives, coll. « Mémoire et citoyenneté » n° 33.

  • Le général Delestraint, premier chef de l'Armée secrète, de François-Yves Guillin, thèse pour le doctorat d’histoire soutenue devant l'université Lumière-Lyon II le 17 octobre 1992.

  • « Les enjeux de la lutte armée », de François Marcot, Dictionnaire historique de la Résistance, F. Marcot (dor.), Robert Laffont, coll. « Bouquins », 2006, p. 574-584.