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de la résistance et de la déportation

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Transcription dactylographiée, analyse et traitement du message personnel « Verlaine » par l’état-major de la XVe armée allemande, installé à Tourcoing (archives de la XVe armée).

Verlaine ou Trénet ? un exemple de sources divergentes

« … Blessent mon cœur/D’une langueur/Monotone. Je répète : Blessent mon cœur/D’une langueur/Monotone. » Succédant aux trois vers de Paul Verlaine diffusés les premiers jours de juin à la BBC, parmi les messages personnels en français, ces trois autres vers donnent pour consigne au réseau Ventriloque, en Sologne, de passer à l’action la nuit même et de saboter les voies ferrées de la région, afin de contribuer à ralentir l’envoi par les Allemands de matériels et de renforts vers les lieux du débarquement allié. Depuis plusieurs jours, les messages personnels se comptaient par centaines et chaque réseau était destinataire d’un couple de messages spécifiques, comme Ventriloque guettant les deux moitiés de la strophe de Verlaine en écoutant la radio de Londres  : les premiers messages signifiaient une mise en alerte quotidienne au cours de la quinzaine suivante ; les seconds donnaient l’ordre de déclencher aussitôt les actions prévues. Deux points donc à retenir, déjà posés à propos du 1er juin 1944 : le texte de Verlaine était destiné à un seul réseau en lui donnant pour consigne de passer à l’action avec une tâche bien précise.

En revanche, les sources divergent sur le texte exact de la deuxième moitié de la strophe diffusée ce 5 juin 1944 : était-ce « Blessent mon cœur » ou « Bercent mon cœur » ? C’est que Charles Trénet avait, le 30 janvier 1941, sous le titre « Verlaine », enregistré chez Columbia France le poème Chanson d’automne, à quelques variantes près. Dont la violence du motif de la blessure atténuée en bercement... Georges Brassens et Léo Ferré, quand ils reprendront la chanson de Trénet, reviendront au texte original de Verlaine, plus âpre. Au point que Trénet lui-même, par exemple dans une émission de télévision du 28 mars 1968, les imitera. Mais qu’en fut-il le 5 juin 1944, pour lancer les sabotages des voies ferrées en Sologne ?

Il existe un « enregistrement » du message personnel du 5 juin 1944 conforme au texte de la chanson initiale de Trénet, que l’on retrouve sur plusieurs sites web, notamment sur un site personnel dédié à l’histoire de la radio, fréquemment utilisé comme référence ; or, il signale que certains des messages personnels sonores qu’il présente sont reconstitués, sans préciser si c’est le cas pour la strophe de Verlaine qu’il donne à écouter – mais le doute est là. Tel autre site personnel mentionne explicitement qu’il s’agit d’une reconstitution – c’est le même fichier sonore. On sait, de fait, que des « enregistrements » apocryphes de messages personnels ont été réalisés bien après la guerre.

Un reportage sur le musée du 5-juin-1944 de Tourcoing s’ouvre au contraire sur un « enregistrement » conforme au texte de Verlaine. Un document sonore confirmé par une version disponible sur YouTube, qui enchaîne elle aussi les deux parties de la strophe en un seul fichier sonore (mais précédé et suivi de coups de timbale qui paraissent plus récents) ; dans les deux documents, une légère différence d’ambiance sonore est perceptible entre les deux moitiés de la strophe, ce qui est plus vraisemblable (en raison de la diffusion à deux dates distinctes) que l’homogénéité de l’« enregistrement » version Trénet. L’« enregistrement » du reportage est-il une archive sonore authentique ou un objet plus habilement « fabriqué » que les autres – tout en étant fidèle au message réellement diffusé le 5 juin ? Le doute persiste sur la question de l’authenticité, mais il est probable que le message du 5 juin ait bien respecté le texte original de Verlaine.

Le reportage sur le musée de Tourcoing présente en effet une pièce d’archive allemande, reproduite ci-dessous, qui atteste la version Verlaine. L’état-major de la XVe armée allemande, la plus importante du front ouest, était installé dans un bunker souterrain à Tourcoing, qui abrite aujourd’hui le musée du 5-juin-1944 ; il incluait un service de reconnaissance radio, dirigé par le lieutenant-colonel Helmut Meyer, qui écoutait et tentait de décrypter des messages personnels de la BBC. Ce document d’archives révèle donc la transcription dactylographiée (avec deux fautes à « automme » et « longeur » au lieu de « langueur »), l’analyse et le traitement de ce message. En liaison avec les services de renseignement, l’officier allemand connaissait l’articulation entre les deux moitiés de la strophe et leur temporalité respective (alerte de quinzaine ou effet immédiat), ainsi que le lien avec le Débarquement (« die anglo-amerikanische Invasion »), à attendre dans les 48 heures à partir du 6 juin à 0 heure. Mais sans aucun indice sur le  lieu même de l’opération alliée. À noter la réactivité de l’officier : cinq minutes après la diffusion du message, il procède à sa vérification en se concertant avec le commandement militaire allemand de Bruxelles (dont dépendait le nord de la France), puis trois quarts d’heure après prévient l’Oberbefehlshaber West (O. B. West), le commandement en chef des forces allemandes sur le front occidental – c’est-à-dire le quartier général du maréchal von Runstedt à Saint-Germain-en-Laye. Un quart d’heure plus tard, l’alerte est transmise par télex aux états-majors des corps de la XVe armée et par téléphone à la 16eFlak-Division de la Luftwaffe, division de lutte antiaérienne déployée dans le nord de la France et en Belgique. La VIIe armée allemande, en revanche, sur les côtes normandes, ne reçut pas cette alerte...

Dernier détail : l’heure de diffusion du message est notée à 21 h 15, heure d’été allemande et donc heure officielle de la France occupée – mais aussi heure anglaise officielle (en vertu du Double Summer Time en vigueur depuis mai 1941). La France combattante, en revanche, avait gardé l’heure française d’avant juin 1940 : c’est donc à « 20 h 15 » que débutait l’émission de la BBC « Les Français parlent aux Français », qui s’ouvrait rituellement ainsi : « Ici Londres... Les Français parlent aux Français... Veuillez écouter tout d’abord quelques messages personnels... » Et il semblerait bien que « … Blessent mon cœur/D’une langueur/Monotone. Je répète : Blessent mon cœur/D’une langueur/Monotone » fût le premier des 210 messages diffusés le 5 juin 1944...


 

Pour en savoir plus

1. Les « enregistrements » consultables en ligne :

2. La transcription et l’analyse par la XVe armée allemande des deux messages citant Verlaine :

  • reproduction dans Decrypted Secrets: Methods and Maxims of Cryptology, de Friedrich Ludwig Bauer, Berlin Heidelberg, Springer-Verlag, 1997, rééd. 2007, p. 18.