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Churchill et le général de Gaulle, le 13 janvier 1944, passent en revue des troupes françaises libres à Marrakech, où Churchill est en convalescence depuis la conférence de Téhéran.

De Gaulle invité à Londres en urgence par Churchill

Le général de Gaulle, depuis son installation à Alger fin mai 1943, ne voit plus que rarement Churchill. Outre une entrevue le 6 juin 1943 à Alger même, de Gaulle a répondu les 12 et 13 janvier 1944 à une invitation de Churchill à le rejoindre au Maroc ; le Premier ministre britannique était en convalescence à Marrakech, car il était tombé malade après la conférence de Téhéran (27 novembre-1er décembre 1943), où Churchill, Roosevelt et Staline se sont rencontrés pour la première fois : « Nous aurions ainsi l’occasion d’avoir des entretiens dont le besoin se fait sentir depuis si longtemps. » Churchill lui remontre à cette occasion qu’« il est déraisonnable de s’aliéner les sympathies du président Roosevelt » et lui reproche de faire juger d’anciens responsables de Vichy. « Le peuple, réplique de Gaulle, veut châtier les artisans de la capitulation. Et si l’on veut éviter des troubles d’un caractère révolutionnaire, il ne faut pas donner à l’opinion publique le sentiment d’une impunité possible pour les coupables. »

Le 23 mai 1944, Churchill invite de Gaulle à Londres pour discuter de l’administration des territoires qui seront libérés en France – tandis que le 26 mai de Gaulle reçoit une invitation de Roosevelt à venir aux États-Unis. Perplexe, de Gaulle tarde à répondre devant tant d’empressement, inhabituel après les difficultés de l’année 1943 avec les Alliés. Même si, le 24 mai, Churchill s’est exprimé avec des égards à la Chambre des Communes : « Il n’est pas douteux que le Comité français de la libération nationale dirige à l’heure actuelle des forces qui lui donnent la quatrième place au sein de la grande alliance contre Hitler en Europe. […] Bien entendu, c’est le Comité qui présidera au rétablissement de la loi et de l’ordre en France, sous la supervision du commandement en chef allié, pendant toute la durée des combats. »

Or, le 2 juin au matin, de Gaulle reçoit un nouveau message de Churchill, nettement plus insistant : « Venez, je vous prie, avec vos collègues le plus tôt possible et dans le plus profond secret. Je vous donne mon assurance personnelle que c’est dans l’intérêt de la France. » (« Come please now with your colleagues at the earliest possible moment and in the deepest secrecy. I give you my personal assurance that this is in the interests of France. ») Le Premier ministre britannique a même mis son avion personnel à la disposition du président du CFLN. En fin d’après-midi, le CFLN se réunit à Alger jusque tard dans la soirée et émet un vote favorable en faveur de l’invitation de Churchill, avant de décider du changement de nom du CFLN en Gouvernement provisoire de la République française, en réponse au discours de Churchill du 24 mai : « Si les États-Unis et la Grande-Bretagne n’ont pas encore été en mesure de le reconnaître comme gouvernement, ou même comme gouvernement provisoire de la France, c’est parce que nous ne sommes pas sûrs qu’il représente la nation française de la même façon que les gouvernements de la Grande-Bretagne, des États-Unis et de l’Union soviétique représentent l’ensemble de leurs peuples. »

De Gaulle s’envole d’Alger le 3 juin, accompagné de quelques collaborateurs et experts – mais d’aucun membre du nouveau GPRF pour bien signifier qu’il n’a pas l’intention de mener des négociations : « Nous ne demandons rien. Il y a nous ou bien le chaos », écrit-il le 25 mai 1944. Il atterrit en Angleterre le soir à 18 heures. Quel est alors le rapport de forces par rapport à de Gaulle et au Comité d’Alger ? Si Churchill, Roosevelt et les Français antigaullistes des États-Unis (dont le diplomate, Alexis Léger, «  Saint-John Perse » en poésie) leur sont hostiles depuis longtemps, Anthony Eden, à la tête du Foreign Office et la majorité du cabinet de guerre à Londres, mais aussi le Parlement, la presse et l’opinion publique britanniques ainsi que Eisenhower lui-même, qui est le commandant en chef du corps expéditionnaire allié, son chef d’état-major et la délégation militaire américaine au Royaume-Uni sont largement favorables à de Gaulle : « À la fin de mai 1944, une vague profrançaise déferle sur l’Angleterre qui ne comprend pas l’ostracisme imposé au Comité d’Alger. » (J.-L. Crémieux-Brilhac).

Ce sont en fait Eden et Eisenhower, ayant besoin de la mobilisation de la Résistance pour freiner l’acheminement des renforts allemands vers les côtes normandes, qui ont convaincu Churchill d’obtenir l’accord de Roosevelt à la venue de De Gaulle à Londres, pour régler avant le Débarquement le problème de l’administration civile de la France au fur et à mesure de la libération du territoire. Le 3 juin, Eisenhower écrit à Washington : « Tous nos renseignements nous conduisent à croire que la seule autorité que les groupes de résistance désirent reconnaître est celle de De Gaulle et de son Comité […]. Nous sommes tenus de traiter avec lui seul […], si nous voulons nous assurer l’aide maximale des Français, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du pays. » Bref, les responsables militaires du Débarquement ont besoin de De Gaulle, mais ce dernier ignore encore le lieu et la date de l’opération ; il n’a en tête en arrivant à Londres que le sentiment d’avoir été tenu à l’écart depuis des mois par Roosevelt. « Il ne cédera rien, et signifiera ainsi aux Anglo-Saxons qu’on ne se joue pas impunément d’une France toujours vivante. […] Il défiera Roosevelt, ce que le puissant Churchill lui-même se garde de faire. En provoquant l’affrontement, il se placera d’emblée – et la France avec lui – au niveau des Trois Grands. […] De Gaulle, acteur de l’Histoire, va s’imposer une fois de plus en s’opposant. Il soutient ici sa plus grande querelle. Il fera preuve de sa plus grande audace. » (J.-L. Crémieux-Brilhac).

C’est le 4 juin, venant d’apprendre la prise de Rome par des troupes françaises, que de Gaulle retrouve Churchill, qui l’a invité à déjeuner dans son train près de Portsmouth. Churchill lui révèle les modalités du Débarquement tout proche et lui demande de s’adresser aux Français le 6 juin par le truchement de la BBC. L’entente est palpable. Puis Churchill aborde le terrain politique – et c’est l’explosion entre les deux hommes. De Gaulle s’écriant : « Je m’attends à ce que demain, le général Eisenhower sur instruction du président des États-Unis et d’accord avec vous-même, proclame qu’il prend la France sous son autorité. Comment voulez-vous que nous traitions sur ces bases ? Allez, faites la guerre, avec votre fausse monnaie », Churchill lance sa tirade célèbre : « Nous allons libérer l’Europe, mais c’est parce que les Américains sont avec nous pour le faire. Car, sachez-le ! chaque fois qu’il nous faudra choisir entre l’Europe et le grand large, nous choisirons le grand large ! Chaque fois qu’il me faudra choisir entre Roosevelt et vous, je choisirai Roosevelt ! ». Puis les deux hommes rendent visite à Eisenhower, dont le quartier général est proche de là. Le ton se gâte quand Eisenhower montre à de Gaulle le texte de l’appel qu’il compte adresser lui aussi aux Français le 6 juin – un discours inacceptable pour de Gaulle : « Vous, une proclamation au peuple français ? De quel droit ? » De Gaulle conclura dans ses Mémoires de guerre : « Bref, il se donne l'apparence de prendre en charge notre pays pour lequel il n'est, cependant, qu'un général allié habilité à commander des troupes mais qui n'a pas le moindre titre à intervenir dans son gouvernement. »

Le lendemain 5 juin, de Gaulle adresse à Eisenhower les corrections qu’il souhaite à sa proclamation : trop tard, elle est déjà à la BBC, gravée sur un disque, et le texte, imprimé à 40 millions d’exemplaires, est prêt à être largué au-dessus de la France. L’après-midi, de Gaulle n’accepte pas de parler le 6 juin à la radio après les autres chefs d’État des pays occupés et Eisenhower. Le cabinet de guerre britannique se réunit en début de soirée, Eisenhower est averti. Coups de téléphone et télégrammes s’entrecroisent une bonne partie de la nuit entre Londres, le QG d’Eisenhower et Washington, des émissaires vont et viennent entre Churchill et de Gaulle, qui ne décolèrent pas. Le premier est un « gangster » pour le second, qui se sent piégé par cette invitation à venir à Londres, le second trahit « en pleine bataille » aux yeux du premier, qui entend le faire repartir illico : qu’on « mette de Gaulle en avion et qu’on le renvoie à Alger, enchaîné si c’est nécessaire. Il ne faut pas le laisser rentrer en France », telle est la teneur d’un message que Churchill manque d’envoyer à Eisenhower et qu’il finit par détruire sur les instances du ministre britannique de l’information. Et Eisenhower n'est pas en reste : « Qu’il aille au diable ! »… Ce n’est qu’à l’aube, à l’heure où le débarquement est sur le point de commencer sur les plages normandes, qu’un accord se profile : l’appel d’Eisenhower passera à la BBC en début de matinée, de Gaulle sera enregistré à midi et diffusé à 18 heures.

De Gaulle, dans sa proclamation, ne mentionne ni Eisenhower, ni son discours du matin, ni l’armée américaine : « La Bataille suprême est engagée ! […] c’est la bataille de France et c’est la bataille de la France ! […] Cette bataille, la France va la mener avec fureur. Elle va la mener en bon ordre. » De fait, de Gaulle incite les Français à suivre « les consignes données par le gouvernement français et par les chefs français qu’il a qualifiés pour le faire ». Et de conclure : « La bataille de France a commencé. Il n'y a plus, dans la nation, dans l'Empire, dans les armées, qu’une seule et même volonté, qu’une seule et même espérance. Derrière le nuage si lourd de notre sang et de nos larmes, voici que reparaît le soleil de notre grandeur ! ».

« Britanniques et Américains avaient naïvement cru que le chef du GPRF cautionnerait leurs plans. C’était faire preuve d'une étonnnate candeur puisqu'ils étaient, aux yeux de De Gaulle, inacceptables. Ce dernier, non content de les rejeter, s'employa donc à les contrecarrer. [...] Cette stratégie marqua l'inversion du rapport de force. Jusqu’au printemps 1944, le GPRF, quêtant reconnaissance diplomatique et aide matérielle, s’était placé en demandeur vis-à-vis des Alliés – sans au demaurant en obtenir satisfaction. Avec le débarquement, les attaquants avaient désormais besoin de l’aide des Français tant pour progresser dans un pays qu’ils ne connaissaient pas que pour administrer les territoires libérés. Bref, le Gouvernement provisoire n’avait plus à mendier la reconnaissance anglo-américaine. » (Olivier Wieviorka, Histoire du débarquement en Normandie, Seuil, coll. « Points Histoire », 2010, p. 368-369).

 


 

Pour en savoir plus
  • Rencontre de Churchill et de Gaulle à Marrakech, 12-13 janvier 1944, film muet, Office français d’informations cinématographiques, 5 min 26 s (INA). Le général de Gaulle rend notamment visite au pacha de Marrakech, Thami El Glaoui, auquel il remet une décoration.

  • Discours du général de Gaulle diffusé le 6 juin 1944 après-midi sur la BBC : texte et enregistrement sonore, 5 min 45 s

  • Jean-Louis Crémieux-Brilhac, La France Libre II, Gallimard, coll. « Folio Histoire », 2001, p. 1197-1230.