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« Témoignage chrétien » n° 12, fin juin 1944, l’un des titres de la presse clandestine de la Résistance qui informa sans tarder sur le massacre d’Oradour.

Témoignage chrétien n° 12, fin juin 1944, l’un des titres de la presse clandestine
de la Résistance qui informa sans tarder sur le massacre d’Oradour.

Le massacre d’Oradour

Dans la mémoire collective, en France, le nom d’Oradour demeure comme LE massacre de civils le plus atroce. Son retentissement fut rapide et sa condamnation très large : l’évêque et le pasteur de Limoges, le préfet de l’administration de Vichy, la presse résistante, la BBC s’émeuvent et s’indignent. Trois raisons au moins confèrent à la tragédie d’Oradour l’aura d’un martyre exceptionnel :

  • c’est un village tout entier qui a été massacré, pas un groupe d’otages issu d’une communauté décimée ;
  • c’est un massacre où femmes et enfants ne sont nullement épargnés : même à Lidice, le village tchèque proche de Prague rasé le 10 juin 1942 après l’attentat contre Heydrich, seuls les hommes de plus de 16 ans et une partie des femmes avaient été fusillés, les autres femmes et les enfants étant déportés (bilan : 340 morts, mais 143 femmes et 17 enfants ont survécu) ;
  • c’est enfin l’église d’Oradour qui a été érigée en lieu de supplice pour ces femmes et ces enfants – et donc profanée. D’où, dans l’après-guerre, la sacralisation du martyre d’Oradour dans les mémoires, la sanctuarisation des ruines et les pèlerinages du souvenir.
Les faits

La 3e compagnie du 1er bataillon du 4e régiment Der Führer de la Panzer-Division Waffen SS Das Reich encercle le 10 juin en début d’après-midi le village d’Oradour-sur-Glane, près de Limoges, dans le département de la Haute-Vienne. Les SS refoulent toute la population du village et des fermes environnantes vers le champ de foire, en prétextant un contrôle d’identité, et ils séparent les hommes des femmes et des enfants. Ils fusillent les hommes dans des granges auxquelles ils mettent le feu, tandis qu’ils poussent dans l’église et mitraillent les femmes et les enfants, avant d’incendier l’édifice et tout le village. Quelques rescapés seulement (cinq hommes de la grange Laudy, trois enfants juifs cachés à l’hôtel Avril, un enfant de 8 ans, une femme ayant pu s’échapper de l’église…), mais 642 victimes, dont 52 seulement ont pu être identifiées en raison des incendies : 221 femmes, 206 hommes, 215 enfants de moins de 14 ans.

Les deux officiers SS faits prisonniers

Or, il n’y avait pas de maquis à Oradour-sur-Glane même. Une confusion avec Oradour-sur-Vayres, où existait un noyau de résistance active, ou avec Oradour-Saint-Genest, également dans le Limousin ?

En tout cas, l’ordre du maréchal Speerle de février 1944, centré sur la lutte contre les maquis, édictait que « la mission prioritaire des prochaines semaines et des prochains mois est la pacification totale des régions infestées par des bandes ainsi que la destruction des organisations secrètes de résistance et la confiscation de leurs armes. […] Des mesures trop sévères ne peuvent entraîner de punitions pour leurs auteurs. » Parmi ces mesures à prendre en toute impunité et sans avoir à en référer préalablement à la hiérarchie (« C’est seulement après l’exécution de ces mesures immédiates, ou d’autres mesures, qu’il sera fait un rapport. ») :

  • « La riposte immédiate par les armes à feu. Si des innocents sont frappés, ce sera regrettable, mais la faute en incombera aux terroristes.
  • L’isolement immédiat de la zone entourant le lieu où l’acte a été commis, et l’arrestation de tous les civils se trouvant dans les parages, sans distinction de condition ou de personne.
  • L’incendie immédiat des maisons d’où les coups de feu sont partis. »

Le général Lammerding, qui commande la division SS Das Reich, revenue début 1944 du front de l’Est et reconstituée dans le Sud-Ouest français, fait accepter le 5 juin par sa hiérarchie la mise en œuvre de mesures répressives analogues à celles du front russe contre les partisans et « ayant pour but de monter la population contre les terroristes ». Ainsi, « pour chaque Allemand blessé, 5 civils seront pendus et pour chaque Allemand tombé, 10 civils seront pendus ».

Le 8 juin, en raison de la multiplication des coups de main des maquis depuis le débarquement en Normandie (voir « Tulle, Guéret et Saint-Amand-Montrond libérées provisoirement par les maquisards »), le maréchal von Rundstedt, commandant suprême des armées allemandes du front ouest, généralise ce programme de répression et prescrit que « pour restaurer l’ordre et la loi, les mesures les plus sévères doivent être prises […] pour lancer un avertissement à l’ensemble de la population ». En clair, il autorise exactions et massacres contre les civils : cette politique délibérée vise à criminaliser la Résistance, à la rendre responsable des représailles et à terroriser la population pour affaiblir la logistique des maquis qu’elle soutient et ravitaille.

Le même jour, Lammerding reçoit de l’état-major régional de Clermont-Ferrand l’ordre de « passer immédiatement à la contre-offensive pour frapper avec la plus grande puissance et la plus extrême rigueur, sans aucune faiblesse. Le climat d’insécurité qui règne dans ces régions du Massif central doit être radicalement supprimé. […] Les forces de la Résistance doivent être anéanties rapidement par des manœuvres d’encerclement. Dans ces régions, infestées en permanence, il faut user de mesures d’intimidation contre les habitants. Il faut, par des exemples, frapper l’esprit de la population. Il faut lui faire passer l’envie d’aider les maquis et de se plier à leurs exigences. »

Ce seront ainsi les 99 pendus de Tulle dès le lendemain et le massacre d’Oradour le 10 juin, crimes de guerre commis dans les deux cas par des unités du régiment Der Führer de la division Das Reich, qui ratisse le Limousin les 9 et 10 juin, multipliant les massacres, les incendies et les pillages.

En particulier, la veille d’Oradour, le 9 juin, les FTP de Georges Guingouin (dont les troupes s’élevaient à près de 7 000 hommes, soit la moitié d’une division allemande) ont capturé séparément, au cours d’embuscades, deux officiers du régiment Der Führer : le commandant Helmut Kämpfe, exécuté quelques heures plus tard, et le lieutenant Karl Gerlach, qui réussit à s’échapper. C’est un autre commandant SS, Adolf Diekmann, très proche de Kämpfe, qui organise méthodiquement depuis Saint-Junien, avec la Gestapo de Limoges et des miliciens, la destruction le 10 juin d’Oradour-sur-Glane (situé à une cinquantaine de kilomètres du lieu où Kämpfe fut fait prisonnier…) et donne des instructions précises aux officiers et sous-officiers de la 3e compagnie, choisie pour ses spécialistes en explosifs et en projectiles incendiaires.

Ce même 10 juin, Lammerding, qui a reçu la veille l’ordre de faire mouvement avec sa division vers la Normandie, constate dans un rapport à sa hiérarchie qu’« il est désormais impossible de lancer des incursions profondes dans cette région sans encourir des pertes plus sérieuses. […] Si les mesures les plus déterminées, les plus draconiennes, les plus impitoyables ne sont pas adoptées, la situation dans cette région va dégénérer à un point dont le danger, semble-t-il, n’a pas encore été compris. Dans cette région, un nouvel État communiste, dit-on, est en train de s’installer ». Oradour a bien été un « exemple » pour terroriser la population, victime des méthodes extrêmes dont la division Das Reich avait usé sur le front soviétique. Le Limousin n’a-t-il pas été surnommé la « Petite Russie » par le commandement allemand ?

Un rapport interne à la division Das Reich signalera, le 17 juin, « la salutaire influence produite sur le moral des troupes par le commencement des mesures de représailles »…

Les deux procès et les enjeux mémoriels

« La transformation de cet événement exceptionnel en symbole est un des vecteurs de la reconstruction de l’unité nationale après la Libération. Elle permet de compléter l’hommage spécifique aux martyrs de la Résistance par la reconnaissance des souffrances de la communauté nationale tout entière durant l’Occupation : “Oradour est le symbole de ce qui est arrivé à la patrie elle-même”, déclare le général de Gaulle en mars 1945 lors de sa visite au village. […] Cependant, l’unanimité commémorative ne survit pas aux débuts de la guerre froide. […] À cette fracture se superpose, à partir de 1953, celle qui oppose le Limousin à l’Alsace, lors du procès des bourreaux d’Oradour. » (« Oradour-sur-Glane [mémoire] », Bruno Leroux, dans Dictionnaire historique de la Résistance, François Marcot (dir.), Robert Laffont, coll. « Bouquins », 2006, p. 1014).

À Bordeaux, en effet, s’ouvre le 12 janvier 1953 le procès des bourreaux d’Oradour. Mais sans aucun officier présent, notamment pas le général Lammerding qui commandait la division Das Reich et n’avait pu être extradé en France. Diekmann, lui, le responsable direct du massacre, avait été tué le 29 juin au cours de la bataille de Normandie. 21 accusés présents, donc, dont deux sergents, un caporal et 18 soldats : des exécutants. Surtout : les deux tiers d’entre eux étaient Alsaciens. En effet, conséquence de l’annexion de l’Alsace par le IIIe Reich en novembre 1940, 19 jeunes Alsaciens, âgés pour la plupart de 18 ans, donc mineurs, une fois incorporés dans les forces armées allemandes, avaient été affectés depuis le printemps 1944 à la 3e compagnie du 1er bataillon du 4e régiment Der Führer.

Cinq d’entre eux étant considérés comme disparus, ce sont donc 100 % des Alsaciens survivants qui ont été jugés en 1953 à Bordeaux, contre seulement sept Allemands de la 3e compagnie (sur plus d’une centaine d’hommes). Ce procès ne pouvait plus être celui de « la barbarie d’un peuple » (Oradour-sur-Glane : vision d’épouvante, de Guy Pauchou et Pierre Masfrand, Comité officiel du Souvenir et Association nationale des familles des martyrs d’Oradour-sur-Glane, 1945), mais celui d’Alsaciens ayant participé au massacre d’Oradour : nés Français, devenus Allemands en 1940, ils avaient été enrôlés parmi les SS (sauf un volontaire nazi, croix de fer en Russie), avant de redevenir Français en 1945 – deux d’entre eux avaient même ensuite intégré l’armée française et combattu en Indochine, un autre était devenu inspecteur de police. Parmi leurs victimes : 44 Lorrains, 9 Alsaciens [dont 7 juifs] et 5 juifs non alsaciens, 15 républicains espagnols, 8 Italiens – tous réfugiés à Oradour.

Un mois plus tard, le tribunal de Bordeaux rendit son verdict :

  • 43 condamnés à mort par contumace, dont le général Lammerding, déjà jugé et condamné à la même peine en 1951 pour les pendaisons de Tulle – il est mort en 1991 en Allemagne, à la tête de l’entreprise qu’il créa dès… août 1945 – et le capitaine Otto Kahn, commandant en second des SS d’Oradour, jamais retrouvé en 1953 – il vivait en fait en Allemagne où il est mort en 1977 ;

  • un Allemand et un Alsacien (l’engagé volontaire) présents au procès, condamnés à mort : ils virent leur peine commuée en réclusion à perpétuité et ont été libérés en 1958 ;

  • les autres Allemands (sauf un, acquitté, car absent à Oradour), condamnés aux travaux forcés (entre huit et douze ans) – ils furent libérés au cours de l’année 1953 –, tout comme les autres Alsaciens (entre quatre et huit ans), très vite libérés une semaine plus tard grâce à une loi d’amnistie aussitôt votée dans l’urgence par le Parlement, au nom de la réconciliation nationale (« La patrie est une mère. Elle ne peut admettre que des enfants se déchirent en son sein », déclara Édouard Herriot, le président de l’Assemblée).

La mémoire de l’événement s’est donc alors déchirée entre Alsaciens soutenant les condamnés et les « malgré-nous » en général (« Toute l’Alsace se déclare solidaire avec ses treize enfants condamnés à tort à Bordeaux et avec les 130 000 incorporés de force », proclama l’association des maires du Haut-Rhin), et Limousins et résistants protestant contre l’amnistie et la clémence du verdict (« Une injure aux morts d’Oradour » titra un quotidien régional).

Un autre procès eut lieu à Berlin-Est en 1983, contre le sous-lieutenant Heinz Barth, déjà condamné à mort par contumace au procès de Bordeaux trente ans plus tôt, condamné cette fois à la réclusion à perpétué, puis libéré en raison de son état de santé en 1997 et mort en 2007. Enfin, une enquête judiciaire est actuellement en cours au parquet de Dortmund, en Allemagne, à partir de documents découverts dans les archives de la Stasi ; elle concerne six SS allemands ayant participé au massacre d’Oradour et encore vivants.

« Au-delà du travail sur la mémoire effectué dans les deux régions [Alsace et Limousin], Oradour est peut-être aussi en train de perdre son statut de symbole national : en France se multiplient les musées et les mémoriaux représentatifs des différentes victimes et formes de la répression sous Vichy et l’Occupation, symptômes d’une mémoire des victimes qui domine désormais la mémoire combattante. » (Bruno Leroux, op. cit., p. 1015).

Laissons le dernier mot à Robert Hébras, l’un des rescapés du massacre d’Oradour, alors âgé de 18 ans : « J’ai longtemps éprouvé de la haine pour ceux qui ont fait ça. […] Avec le temps, j’ai réussi à admettre que le peuple allemand n’était pas responsable, et encore moins les générations suivantes. Aussi pour moi, Oradour, ce sera toujours ni haine ni oubli. »

 


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