Concours National
de la résistance et de la déportation

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Himmler et son cortège, après être passés devant des déportés, traversent la place d’appel de Mauthausen, le 27 avril 1941 (photo prise par un SS). Derrière, en imperméable clair, August Eigruber, Gauleiter (gouverneur) de la Haute-Autriche.

Des photos de dignitaires nazis visitant Mauthausen détournées par des déportés espagnols

Les visites des camps de déportation et d’extermination par de hauts responsables nazis étaient un rituel soigneusement mis en scène. C'est ainsi que Himmler, chef des SS (Reichsführer-SS) depuis 1929 et de la police du Reich (dont la Gestapo) – il ne deviendra ministre de l’intérieur qu’en 1943 –, a mené au moins trois inspections au camp de concentration (Konzentrationslager ou KZ) autrichien de Mauthausen ou à Gusen, l'un de ses 60 sites annexes : les 27 avril 1941, 31 mai 1941, 17 octobre 1942. À chaque fois, un sous-officier SS a pris force photos de l’événement et suivi le cortège dans ses déplacements au sein du camp principal, de la carrière de granit ou du camp annexe. Pourquoi Himmler est-il venu en personne, à deux reprises et à un mois de distance, au printemps de 1941, en exigeant du commandant du camp que le taux de mortalité des déportés augmente nettement ? Sans doute dans le cadre de la préparation de l’invasion de l’URSS, qui sera lancée le 22 juin : les dirigeants nazis prévoyaient d’avoir à traiter un grand nombre de prisonniers soviétiques, parmi lesquels ils voulaient éliminer les communistes – de fait, une chambre à gaz fut installée à Mauthausen en octobre 1941.

Mauthausen, le camp des déportés politiques

L’Anschluss, l’annexion de l’Autriche par l’Allemagne, remonte au 12 mars 1938. Dès le 8 août, des déportés du camp de Dachau furent envoyés pour bâtir un camp de concentration sur une colline de Mauthausen, au bord du Danube, à une vingtaine de kilomètres de Linz. Le site fut choisi au-dessus d’une des plus grandes carrières de granit d’Europe, les Wiener Graben, qui avaient fourni la plupart des pavés de Vienne. Le camp ressembla peu à peu à une forteresse, dotée d’un mur d’enceinte en granit, avec remparts, tours, chemins de ronde ; le sol de la place d’appel est lui aussi en pierre (voir la photo ci-dessous), ainsi que les casernements des SS et les bâtiments de l’administration.

Le camp de Mauthausen a été la destination principale des ennemis politiques « incorrigibles » du régime nazi, classés pour la plupart « Nacht und Nebel » (« Nuit et brouillard ») et qui devaient disparaître sans laisser de traces : socialistes, communistes, objecteurs de conscience et homosexuels allemands et autrichiens ; républicains espagnols (60 % des déportés de Mauthausen en mai 1941) ; élite intellectuelle polonaise ; officiers soviétiques (notamment les commissaires politiques) ; aviateurs alliés, agents britanniques du SOE ou américains de l’OSS ; juifs ; Roms... Soit une trentaine de nationalités. Le camp n’a cessé de croître, devenant le centre surpeuplé d’un vaste complexe d’une soixantaine de camps ou de commandos annexes, répartis dans toute la moitié orientale de l’Autriche. Il fut libéré par des troupes de la 3e armée américaine de Patton, le 5 mai 1945. La destruction par l’administration du camp d’une bonne partie des archives, quelques jours auparavant, rend difficile un chiffrage précis : on estime à 200 000 le nombre de déportés à Mauthausen et dans ses kommandos (dont 9 400 Français-es, à partir de 1942) et, parmi eux, à 120 000 le nombre de morts – morts de faim, d’hypothermie provoquée, par exécution ou gazage, ou victimes des sévices multiples, perpétrés notamment à la carrière. Dernier libéré, ce fut sans doute le camp de concentration le plus cruel et le plus meurtrier, hormis les camps uniquement voués à l’extermination.

L’Erkennungsdienst, son labo photo et ses tirages faits en cachette

Les photos de Himmler et des autres dignitaires nazis à Mauthausen valent qu’on s’y attarde. Plus d’une centaine de clichés des deux visites d’avril et mai 1941 nous sont parvenus, sur les milliers qui ont alors été pris : « Rien que pour la seconde visite de Himmler en 1941 [celle du 31 mai], pas moins de 4 000 photos furent prises ; à d'autres moments, une seule pellicule pouvait offrir une diversité de sujets sidérante : une cérémonie de mariage, une électrocution sur la clôture, une réception donnée par un officier SS, une pendaison dans les latrines » (David Wingeate Pike, Spaniards in the Holocaust: Mauthausen, Horror on the Danube, p. 125). Mauthausen est un camp qui, en effet, a été abondamment photographié. Ce matériel nous est en partie parvenu : nous disposons aujourd’hui de davantage de photos de la vie et de la mort au camp de Mauthausen que de clichés pour l’ensemble des autres camps de déportation nazis. Pourquoi tant de photos à Mauthausen et comment ont-elles été partiellement préservées ?

Un service spécialisé, l’Erkennungsdienst (service de l’identification photographique), y avait été créé, comme dans les autres camps, chargé de photographier chaque déporté à son arrivée – sous trois angles (de face, de demi-profil, de profil), avec son numéro en évidence sur une pancarte tenue devant la poitrine – ainsi qu’à son décès, mais aussi les visites officielles, les photos d’identité des personnels SS. À ces tâches se sont vite ajoutés des clichés de la vie quotidienne du camp, le développement des pellicules personnelles des SS du camp… Chaque photo était tirée à cinq exemplaires, au format 13 cm x 18 cm. Une épreuve était conservée sur place, les quatre autres envoyées aux quartiers généraux SS de Berlin, Oranienburg (siège de l’Office central de l’administration et de l’économie SS, incluant la gestion de l’ensemble des camps), Vienne et Linz. Les photos des visites officielles étaient très prisées des SS du camp et donnaient lieu à de multiples retirages et agrandissements.

L’Erkennungsdienst était dirigé, au moment des visites de Himmler de 1941, par l’adjudant SS, Friedrich Kornacz, seul autorisé à prendre les photos, remplacé peu après par l’adjudant-chef SS, Paul Ricken. Avec pour adjoint le sergent SS Hermann Peter Schinlauer. Six déportés travaillaient au labo photo sous leurs ordres en mai 1941 : un socialiste autrichien, Hans, était le Kapo, secrétaire du service et responsable de la transmission des tirages à l’administration SS. Un jeune républicain espagnol, Antonio García Alonso, fait prisonnier sous l’uniforme français en juin 1940, sur la ligne Maginot, et transféré début avril 1941 d’un Stalag autrichien à Mauthausen en même temps que 300 autres Espagnols, travaillait depuis début mai au labo photo : c’est lui qui était exclusivement chargé du développement des pellicules en chambre noire, tout en supervisant les tirages et les agrandissements. Stefan Grabowski, le « Polonais rouge », qui avait combattu en Espagne dans les Brigades internationales, gérait les planches-contacts ; Miroslav Lastowka, un autre Polonais, s’occupait des retouches ; Johann Gralinski aidait le Kapo dans le travail documentaire (légendes des photos, classement et rangement des négatifs) ; enfin un autre Espagnol, Ruiz, veillait à la propreté des lieux.

García s’est vite rendu compte que Grabowski, responsable avant son arrivée du développement, tirait clandestinement un sixième exemplaire de certaines photos et cachait cette collection dans le labo. Il continua lui-même ce travail qui, découvert, leur aurait valu une mort atroce, et a probablement mis de côté quelques clichés de la visite de Himmler du 31 mai. Fin 1942, García demanda un assistant, étant donné la surcharge de travail due aux arrivées massives de déportés, et proposa à Paul Ricken un nom, choisi en fait par les dirigeants clandestins à Mauthausen du parti communiste espagnol : un autre Catalan, Francesc Boix Campo, appelé couramment Francisco Boix, lui aussi combattant dans l’armée française et prisonnier de guerre, transféré comme García en tant que prisonnier politique à Mauthausen, un camp non géré par l’armée allemande – une double violation de la convention de Genève. Plus tard, en 1944, arriva dans le service photo un dernier Espagnol : José Cereceda.

La sortie des photos hors du camp

Trois déportés étaient au courant de la collection secrète : Grabowski, mort fin 1944, García et Boix. Très malade, García fut hospitalisé au Revier (hôpital) de février à mars 1945. À son retour, la collection, d’environ 200 clichés, avait disparu de sa cachette. Boix, devenu dans l’intervalle Kapo du labo (mais il le nia au procès de Nuremberg), finit par dire à García l’avoir remise aux dirigeants communistes clandestins, qui l’avaient dispersée et camouflée dans le camp. Après le suicide de Hitler le 30 avril, annoncé à la radio le lendemain, le commandant de Mauthausen ordonna à Paul Ricken de détruire l’ensemble des négatifs et des photos de l’Erkennungsdienst, pour effacer les traces de l’esclavage et de la barbarie à l’œuvre dans le camp. García et Boix réussirent alors à soustraire encore des négatifs et des photos.

L’organisation clandestine espagnole avait, quelques semaines avant, décidé de faire sortir du camp les clichés cachés depuis quatre ans, grâce à deux jeunes communistes catalans, Jacinto Cortés et Jesús Grau, qui portaient chaque jour ses repas à un Kommando d’Espagnols travaillant au village de Mauthausen. Ils avaient sympathisé au fil des mois avec Anna Pointner, une habitante voisine du chantier, qui accepta de dissimuler les photos dans une lézarde du mur de son jardin. Et le 5 mai, donc, le camp fut libéré.

Boix, apparemment, récupéra le lot de clichés et l’emporta en France où il travailla pour la presse communiste : le 1er juillet, l’hebdomadaire Regards publia 21 des photographies ; le 1er août, le quotidien Ce soir leur consacra un numéro spécial. En 1946, Boix s’attribua le mérite d'avoir sauvé 20 000 photos… Mais « sa » collection fut éclatée : García récupéra certains tirages, Boix en vendit à des agences de presse, notamment tchèques, avant sa mort survenue en 1951, à l'âge de 31 ans, de tuberculose – il est enterré au cimetière parisien de Thiais. Boix devint ensuite un héros porté par la mémoire du Parti communiste espagnol, clandestin sous Franco, et du PCF. García, lui, soupçonné de sympathies trotskystes, n’a pas bénéficié de la même valorisation. L’historien américain David Wingeate Pike, qui a très longuement interviewé García, décédé en 2000, a réhabilité aujourd’hui son rôle dans la soustraction et le sauvetage des photos.

Des photos SS présentées comme preuves aux procès de Nuremberg et Dachau

Francisco Boix fut le seul Espagnol appelé à témoigner devant le tribunal militaire international de Nuremberg, les 28 – le même jour que Marie-Claude Vaillant-Couturier – et 29 janvier 1946. Six photos apportées par Boix furent projetées devant le tribunal et versées au dossier des preuves. Dans sa déposition, il certifia, par le biais des photos développées et tirées à l’Erkennungsdienst, la présence de Kaltenbrunner (en compagnie de Himmler) et de Speer (en mars 1943) lors de visites officielles de Mauthausen ou de l’annexe de Gusen – alors que les deux accusés niaient connaître le camp. C’était là la raison d’être de la comparution de Boix, cité comme témoin de l’accusation par Charles Dubost, procureur adjoint de la délégation française.

C’est à Dachau qu’eut lieu, du 7 mars au 13 mai 1946, le procès de 61 responsables, médecins, gardes et Kapos du camp de Mauthausen. Ils furent jugés par un tribunal militaire américain, bien que Mauthausen fît partie de la zone d’occupation soviétique : c’était en effet l’armée américaine qui avait libéré le camp. Francisco Boix témoigna de nouveau, le 11 mai, et fournit 30 photographies qui furent versées au dossier d’accusation comme preuves. Tous les accusés plaidèrent non coupables ; tous furent jugés coupables de violation des lois de la guerre et de la convention de Genève, 58 étant condamnés à mort (mais 9 virent leur sentence commuée en prison à vie) et 3 à la prison à vie. 49 furent donc pendus les 27 et 28 mai 1947, à la prison de Landsberg, dont August Eigruber, le Gauleiter de la Haute-Autriche, qui accompagnait Himmler lors de ses visites du camp en avril-mai 1941. Paul Ricken, de son côté, qui dirigea l’Erkennungsdienst de mi-1941 à début 1944, puis fin avril-début mai 1945, fut condamné à la prison à vie le 23 juillet 1947, sur la base de faux témoignages de Kapos. On le libéra en novembre 1954.

 


 

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