Concours National
de la résistance et de la déportation

Des ressources pour participer
MENU
« Liste des aryennes internées au camp des Tourelles pour avoir manifesté leur sympathie pour les juifs, et soumises au port de l’étoile de David et de l’inscription “AMIE DES JUIFS” » (Préfecture de police, juin 1942).

Port de l’étoile jaune obligatoire en zone occupée

Le Militärbefehlshaber in Frankreich ou MbF, le commandement militaire allemand en France, est dirigé depuis le 13 février 1942 par Carl-Heinrich von Stülpnagel, qui a succédé à son cousin Otto. Il signe le 29 mai la 8e ordonnance qui rend le port de « l'étoile juive » obligatoire en public à partir du 7 juin 1942, pour les juifs de zone occupée de plus de six ans, français ou étrangers. « L'étoile juive », selon le discours officiel allemand ou de la presse collaborationniste, sinon « l’étoile jaune » (en anglais, « yellow badge »), est définie comme « une étoile à six pointes ayant les dimensions de la paume d'une main et les contours noirs. Elle est en tissu jaune et porte, en caractères noirs, l'inscription “Juif”. Elle devra être portée bien visiblement sur le côté gauche de la poitrine, solidement cousue sur le vêtement. »

Cette mesure discriminatoire, à la fois d’humiliation et de marquage, avait été mise en place en Pologne le 1er décembre 1939 (sous forme d’un brassard blanc avec une étoile de David bleue), en Allemagne même depuis un « arrêté de police relatif à l’identification des juifs », signé par Reinhard Heydrich le 1er septembre 1941 (étoile jaune « Jude »). En France, Otto von Stülpnagel, encore à la tête du MbF, avait signifié au gouvernement de Vichy dès décembre 1941 (note G 78 du 15 décembre) qu’il entendait imposer l’étoile jaune aux juifs en zone occupée. Elle est instaurée aux Pays-Bas fin avril 1942 (« Jood »), en Belgique par une ordonnance du 1er juin 1942 (« J », en raison du bilinguisme).

Ce sont les forces de l’ordre françaises – les commissariats de police en région parisienne – qui, en zone occupée, ont été chargées par les autorités allemandes de procéder à la distribution matérielle des étoiles, imprimées à 400 000 exemplaires (trois par personne), et de mettre en œuvre les mesures répressives en cas de non-respect de l’ordonnance allemande. Il est à noter que le port de l’étoile jaune n’a pas été étendu à la zone sud après son invasion par les forces allemandes le 11 novembre 1942 – mais, le 11 décembre 1942, le gouvernement de Vichy imposa aux juifs de faire porter à l’encre rouge la mention « Juif » sur leur carte d’identité et leur carte d’alimentation. Vichy qui, dès le 22 juillet 1940, avec la loi sur les dénaturalisations depuis 1927 (6 000 juifs sur les 15 000 personnes dénaturalisées), et les 3 et 4 octobre 1940 – premier statut des juifs et internement de 40 000 juifs étrangers dans des camps de la zone sud –, avait inauguré une politique foncièrement antisémite.

Marque jaune ou marque rouge : il s’agit en fait du retour de pratiques médiévales, instaurées à partir du XIIIe siècle en France, en Allemagne, en Angleterre… Aussi bien des souverains (en France : Philippe Auguste, Louis IX, Philippe III, Philippe le Bel, Louis X, Jean le Bon) que des papes (Innocent III, Alexandre IV, Innocent IV) imposèrent aux juifs le port de signes vestimentaires distinctifs : rouelle jaune ou rouge, chapeau, cape rouge. Le jaune (couleur du soufre) et le rouge (couleur du feu) étaient en effet au Moyen Âge des couleurs liées au diable, au Malin, donc à la trahison (robe jaune de Judas), à la tromperie (ruses du renard roux), à la folie (vêtements rouges et jaunes des bouffons et fous du roi). Ces pratiques de marquage pour la plupart disparurent à la Renaissance. L’étoile, quant à elle, reprend la tradition de l’étoile de David (en hébreu : « maguen David » ou « bouclier de David), symbole du judaïsme.

 

Exceptions et exemptions…

« Mon attention vient d'être attirée à plusieurs reprises sur la situation douloureuse qui serait créée dans certains foyers Français si la récente Ordonnance des Autorités d'Occupation, instituant le port d'un insigne spécial pour les juifs, était appliquée sans qu'il soit possible d'obtenir des discriminations naturelles et nécessaires. Je suis convaincu que les Hautes Autorités Allemandes comprennent parfaitement elles-mêmes que certaines exemptions sont indispensables ; le texte de la 8e ordonnance les prévoit d'ailleurs.  Et cela me semble nécessaire pour que de justes mesures prises contre les israélites soient comprises et acceptées par les Français. Je vous demande donc d'insister auprès du général commandant les troupes d'occupation en France pour qu'il veuille bien admettre le point de vue que vous lui exposerez de ma part pour que M. le Commissaire Général aux Questions Juives puisse promptement obtenir la possibilité de régler par des mesures individuelles et exceptionnelles certaines situations particulièrement pénibles qui pourraient nous être signalées. » Ainsi s’exprime Pétain le 12 juin 1942 dans une lettre à Fernand de Brinon, son ambassadeur à Paris auprès desdites autorités allemandes. Une lettre en fait ad hominem : en tête de liste des personnes exemptées, à titre exceptionnel et temporaire, figurera… Mme de Brinon elle-même, dispensée de l’étoile jaune le 13 juillet 1942. Trois jours avant la rafle du Vél’d’Hiv’… Cette liste de quelques personnes a été formalisée dans une note de Heinz Röthke, chef du service juif de la SS à Paris, en date du 25 août 1942 (voir « Quelques rares exemptions d’étoile… » pour le détail des situations énoncées dans cette note).

Mais il n’y eut pas que des exceptions individuelles. Un additif à la 8e ordonnance du 29 mai 1942 mentionne le fait que, afin d’éviter « les représailles contre les ressortissants allemands, ainsi que les interventions des pays neutres », plusieurs nationalités étaient exemptées de l’obligation du port de l’étoile jaune : les juifs étrangers de Grande-Bretagne, des États-Unis, du Canada, de certains pays d'Amérique centrale ou du Sud, des pays neutres (Suisse, Espagne, Brésil), des alliés de l’Allemagne (Italie, Grèce, Turquie). Selon Léon Poliakov, se basant sur les chiffres envisagés par la préfecture de police pour la région parisienne, près de 10 % des juifs bénéficièrent ainsi de cette exemption – pour certaines nationalités brièvement (ainsi les Hongrois, les Roumains et les Bulgares).

De « bons Français », volontiers anonymes, ne manquèrent pas de se plaindre des étrangers exemptés ou de dénoncer des juifs français ne portant pas l’étoile. Ainsi, le 25 juillet 1942, une Versaillaise signale à la Kreiskommandantur que « les filles du juif suédois Liegmanson ne portent pas l’étoile jaune ». Une lettre transmise à la Gestapo à Paris. Début septembre 1942, Louise Jacobson, lycéenne de 17 ans, fut ainsi dénoncée et déportée.

 

Formes de résistance

Trois sortes de refus de l’étoile jaune sont à relever :

  • la décision de certains juifs de ne pas porter l’étoile : le poète Max Jacob, le professeur Robert Debré, Françoise Giroud (de même que sa mère et sa sœur), ou des anonymes comme la famille maternelle de la future philosophe Élisabeth de Fontenay, la famille de Robert Burac (futur éditeur de Péguy dans « La Pléiade »)… Être contrôlé sans port de l’étoile valait arrestation, voire déportation : Berthe Steinberg (8 juin 1942), Albert Morhaim, 18 ans (8 décembre 1942), Simone Lackenbacher, 32 ans (26 octobre 1943)… ;

  • les gestes de solidarité : ils ont été anticipés le 5 juin par une circulaire d’Émile Hennequin, directeur de la police municipale de Paris à ses services : « S’il vous est signalé que des jeunes gens aryens porteurs de l’étoile jaune font une démonstration sur la voie publique en se formant en monômes, intervenez immédiatement. Vous procéderez à leur arrestation, établirez s’ils sont juifs ou non, les garderez à la disposition de la gendarmerie. » De fait, des personnes non juives arborèrent en public l’étoile jaune, en signe de solidarité avec les juifs stigmatisés. Certain-e-s pratiquèrent même des détournements : jeunes arborant l’étoile à Rouen avec les mots « catholique » ou « protestant » ; les « zazous », volontiers provocateurs par leurs goûts musicaux et vestimentaires ; ou encore Françoise Siefridt, une étudiante en classe préparatoire, membre de la Jeunesse étudiante chrétienne féminine (JECF), qui le 7 juin 1942 avait remplacé sur une étoile jaune « Juif » par « Papou » ; arrêtée par un policier, placée en garde à vue, elle est enfermée au centre d’internement de la caserne des Tourelles, boulevard Mortier, à la porte des Lilas, puis transférée avec les autres « Amis des juifs » au camp de Drancy jusqu’au 31 août 1942 ; 35 personnes sont ainsi arrêtées à Paris entre le 6 et le 10 juin ;

  • les protestations contre une mesure discriminatoire isolant et humiliant les juifs : le pasteur André-Numa Bertrand, vice-président du Conseil de la Fédération protestante de France, non seulement écrit au nom de la Fédération à Pétain le 12 juin 1942, « afin de lui exprimer la douloureuse impression éprouvée […] devant les nouvelles mesures prises par les autorités d’occupation à l’égard des israélites » – c’est l’une des rares protestations officielles d’un haut responsable d’une Église contre le port de l’étoile jaune –, mais il affirmait dans son sermon du 7 juin même, « Notre parole », qu’« il convient de parler des événements du jour, sur lesquels l’Église de Jésus-Christ ne saurait garder le silence. Depuis ce matin, nos compatriotes israélites sont assujettis à une législation qui froisse dans leur personne et dans celle de leurs enfants, les principes les plus élémentaires de la dignité humaine. Nous ne sommes pas ici pour protester ou pour récriminer, encore bien moins pour condamner et pour maudire; nous sommes ici pour aimer, pour prier et pour bénir. Ce sont des droits que personne sans doute ne nous contestera, et dont personne, dans tous les cas, ne peut nous dépouiller sans notre propre consentement. Nous sommes ici pour demander à Dieu qu'il fortifie le cœur de ces hommes et de ces femmes, afin que ce dont on a voulu faire pour eux un signe d’humiliation, ils soient rendus capables d’en faire un signe d’honneur. » Le 11 juin, le pasteur Bertrand, dans une lettre à tous les pasteurs de France, occupée ou non, leur rappelle la conférence œcuménique de 1937 : « Il ne saurait donc y avoir, chez le chrétien, de mépris pour une race différente ou pour un membre de cette race ; les races sont toutes l’objet de la même sollicitude de Dieu. Le péché de l’homme se manifeste en orgueil de race, en haine de race, en persécutions et en exploitations d’autres races. L’Église est appelée par Dieu à s’exprimer sur ce sujet sans équivoque. » – une démarche à la fois collective et nationale. Du côté de l’Église catholique, citons entre autres initiatives : à la Sainte-Chapelle le 7 juin, à Sainte-Clotilde le 14 juin, à Saint-Germain-des-Prés, à Saint-Sulpice… –  et même à l’église Saint-Louis de Vichy. À la messe de minuit de Noël 1942, Jean Flory, curé de Montbéliard, dota l’enfant Jésus, Marie et Joseph d’une étoile jaune, en présence d’Allemands ; il ne fut pas poursuivi.

En revanche, le Consistoire central, qui représentait sur le plan religieux les juifs de France et était présidé par Jacques Helbronner, ne réagit pas à l’obligation du port de l’étoile jaune. Pour plusieurs raisons : il était affaibli depuis la création de l’Union générale des israélites de France (UGIF) par Vichy (loi du 29 novembre 1941) – or, les dirigeants de l’UGIF invitaient les juifs à « porter l’insigne dignement et ostensiblement » ; il se trouvait à Lyon, en zone non occupée et n’a donc pas vécu de plain-pied l’humiliation du port de l’étoile ; il s’agissait d’une ordonnance allemande et le Consistoire n’intervenait guère dans ce cas de figure, craignant des représailles pour les juifs de la zone occupée. C’est seulement le 30 juin que le Consistoire central évoque en interne, dans un courrier à ses représentants régionaux, « le dessein de préserver les israélites de la zone occupée des persécutions que constituent le port de l’étoile et ses répercussions ».


 

Pour en savoir plus
  • « Polizeiverordnung über die Kennzeichnung der Juden » (« arrêté de police relatif à l’identification des juifs »), signé par Reinhard Heydrich, chef du Reichssicherheitshauptamt (RSHA) ou Office central de la sécurité du Reich le 1er septembre 1941, Reichsgesetzblatt (RGBI)/Bulletin législatif du Reich n° 100 Ire partie, 5 septembre 1941, applicable à partir du 19 septembre 1941 en Allemagne et dans le protectorat de Bohême-Moravie.
  • « Achte Verordnung über Maßnahmen gegen Juden. Vom 29. Mai 1942 »/« 8e ordonnance, du 29 mai 1942, concernant les mesures contre les Juifs », du Militärbefehlshaber in Frankreich ou MbF, signée par Carl Heinrich von Stülpnagel, Verordnungsblatt des Militärbefehlshabers in Frankreich (VOBIF)/Journal officiel contenant les ordonnances du Militärbefehlshaber in Frankreich n° 63, 1er juin 1942.
  • Gaël Eismann, « Le Militärbefehlshaber in Frankreich : les transformations de la mémoire savante », Histoire@Politique. Politique, culture, société n° 9, septembre-décembre 2009.
  • Léon Poliakov, L’étoile jaune, Éditions Jacques Grancher, 1999. Regroupe trois textes de L. Poliakov : « L'étoile jaune » (1949), « La situation des juifs en France sous l’Occupation » (1968) et « Les législations nazie et vichyssoise » (1980).
  • Henri Szwarc, « Souvenirs : l’étoile jaune », Annales. Économies, Sociétés, Civilisations vol. 48, n° 3, 1993, p. 629-633.
  • Renée Poznanski, « Porter l’étoile jaune à Paris », Revue historique tome 292, fasc. 1 (n° 591), Presses universitaires de France, juillet-août 1994, p. 53-71.
  • Serge Klarsfeld, L’étoile des juifs, L’Archipel, 2002.
  • Maurice Rajsfus, Opération étoile jaune, Le Cherche Midi, 2002.
  • « Quelques rares exemptions d’étoile… », article du 27 mai 2012, La face cachée de l’étoile jaune, blog de Thierry Noël-Guitelman sur les dérogations à la 8e ordonnance du 29 mai 1942.
    À noter aussi l’article posté le 15 mars 2013 : « Pourquoi le Consistoire n’a pas réagi contre l’étoile jaune ».
  • J’ai voulu porter l’étoile jaune, journal de Françoise Siefridt, chrétienne et résistante, Robert Laffont, 2010. Le témoignage d’une lycéenne chrétienne, qui a décidé de porter l’étoile jaune le 7 juin 1942 et a été arrêtée, sur ce qu’elle entend et voit pendant sa détention et sur l’internement des juifs pendant l’été 1942.
  • Amis des juifs : les résistants aux étoiles, de Cédric Gruat et Cécile Leblanc, éd. Tirésias, 2005.
  • « Notre parole », sermon du pasteur A. N. Bertrand, 7 juin 1942, temple de l’Oratoire du Louvre.
  • « L’Oratoire du Louvre dans les années 1940… », article de Patrick Cabanel, université de Toulouse-Le Mirail.
Erreur | Concours National de la Résistance et de la Déportation

Erreur

Message d'état

  • ctools_cron: Launched in thread 1
  • field_cron: Launched in thread 1
  • canope_cron: Launched in thread 1
  • queue_views_bulk_operations: Launched in thread 1
Le site Web a rencontré une erreur inattendue. Veuillez essayer de nouveau plus tard.