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Les jeux olympiques : des enjeux multiples

Kitei Son ou Sohn Kee-Chung ? Japonais ou Coréen ?

Le vainqueur du marathon des Jeux de Berlin possède la particularité de porter deux noms et de participer à de nouveaux Jeux olympiques douze, puis cinquante-deux années après sa victoire. L’histoire olympique de ce coureur de grand talent est indissociable de celle de l’Asie pendant les années trente. Après la guerre russo-japonaise de 1905, le traité de Portsmouth permet au Japon d’instaurer un protectorat sur la Corée, qui devient annexion en 1910, désignée par les Japonais sous le nom de fusion nippo-coréenne. La politique coloniale conduite est très dure et suscite des résistances. Cependant les Coréens à l’étranger représentent le Japon.

Sohn Kee-Chung est né en août 1914. Étudiant, il conduit en parallèle une carrière exceptionnelle de coureur de fond, vainqueur de neuf marathons sur douze courus avant 1936 et détenteur du meilleur temps jamais réalisé en 1935, en 2 h 26 min 42 s. Il est retenu dans l’équipe du Japon occupant la Corée. Son nom est transcrit en langue nipponne en Kitei Son. Avec l’ensemble de l’équipe du Japon, il a traversé l’Asie puis l’Europe orientale en train. Lors des Jeux, les épreuves n’ont pas toutes la même portée politique ou symbolique. Les marathoniens incarnent des valeurs importantes pour les nazis : volonté, maîtrise de soi, endurance au mal. Le dimanche 9 août, à 15 heures, devant des centaines de milliers de personnes (100 000 dans le stade et peut-être un million sur le parcours), encadrés par 39 000 volontaires, avec la participation d’un service d’ordre portant le brassard à croix gammée, les marathoniens engagent l’une des épreuves les plus attendues. La photographie montre le passage à mi-parcours de deux concurrents : ils courent sur la piste bétonnée du circuit automobile de l’Avus, une longue ligne droite de 17 kilomètres, qui sert aussi d’autoroute, que l’on parcourt dans un sens puis dans l’autre après ce virage serré, dans le bois de Grünewald. La ligne droite donne une dimension particulière aux images de Leni Riefenstahl, car la cinéaste fixe l’effort, l’allure régulière, la foulée droite d’un coureur que le parcours ne distrait pas. Kitei Son remporte l’épreuve devant l’anglais Harper et son compatriote Nan Shoriu, Nam Seun Yong de son véritable nom, lui aussi Coréen courant pour le Japon.

Sur le podium olympique, les deux Coréens médaillés baissent la tête lors de l’hymne japonais. Le lendemain, le journal coréen Dong-A Ilbo titre « Victoire coréenne à Berlin » avec la photographie du podium, photographie truquée, car les écussons au drapeau japonais ont été effacés. Le journal est suspendu de longs mois, ses responsables sont enfermés. Le coureur refuse ensuite de courir pour le Japon et entre en résistance contre l’occupant.

En 1948, il est porte-drapeau de la Corée aux Jeux de Londres et l’un des porteurs de la flamme olympique entrant dans le stade de Séoul lors des Jeux de 1988, sous les applaudissements interminables de la foule sud-coréenne du stade olympique. Pendant ces Jeux, les athlètes japonais ont été régulièrement conspués, tant le passif historique entre les deux pays est lourd, avec à l’époque le refus par le Japon de reconnaître ses responsabilités dans les atrocités de guerre en Corée, notamment celles commises sur des milliers de femmes coréennes, déportées et réduites en esclavage sexuel pour l’armée japonaise en campagne.

Kitei Son abandonne le maillot japonais dans la foulée des Jeux, préférant un autre combat, celui de la liberté de son peuple et l’indépendance de son pays.

Le podium du marathon aux Jeux olympiques de Berlin le 9 août 1936

Le podium du marathon aux Jeux olympiques de Berlin le 9 août 1936. De gauche à droite : NAN Shoryu (Japon/Corée) 3e, SON Kitei (Japon/Corée) 1er et HARPER Ernest (Grande Bretagne) 2e. (© CIO).