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Pour mémoirePour mémoire

Les jeux olympiques : des enjeux multiples

Les Jeux, espace de lutte au sein du bloc communiste

Match de water-polo, Jeux de Melbourne, 1956

Ervin Zador

Le joueur hongrois de water-polo, Ervin Zador, sort de la piscine la tête en sang après avoir été blessé lors de la confrontation avec l’équipe soviétique, le 6 décembre 1956, en demi-finale de l’épreuve de water-polo aux Jeux olympiques de Melbourne. La Hongrie remporta l’or devant la Yougoslavie (2e). L’URSS termina troisième. (© STAFF/INP/AFP)

L’année 1956 est troublée pour l’ensemble du monde. Deux crises politiques majeures se déroulent : l’une au sein du bloc soviétique, l’autre à une échelle mondiale touchant à la fois la guerre froide, la politique des blocs et le tiers-monde émergent. La crise de Suez marque l’enterrement des illusions des anciennes puissances européennes et l’affirmation des revendications de Nasser. L’année est aussi marquée par la radicalisation des comportements en Afrique du Nord, débouchant à la fois sur la décolonisation de la Tunisie et du Maroc mais sur la guerre en Algérie.

En février 1956, le XXe Congrès du parti communiste d’Union soviétique lance la déstalinisation. Les démocraties populaires sont le théâtre de mouvements de libéralisation comme en Pologne par exemple. La Hongrie, marquée par l’arrivée au pouvoir d’Imre Nagy en 1954, son éviction en 1955 par Moscou, puis son retour en 1956, est en ébullition. En proclamant le retrait de ses troupes du traité de Varsovie signé l’année précédente, en proclamant la neutralité hongroise devant la tribune de l’ONU, Nagy et les réformateurs transforment la déstalinisation en sortie du communisme. Le 4 novembre, les troupes soviétiques pénètrent dans le pays.

C’est dans ce contexte difficile que les Jeux olympiques de Melbourne, Jeux des antipodes, démarrent à la fin de l’année 1956. Pour la première fois, des pays décident de ne pas participer comme opposition à la répression soviétique en Hongrie : les Pays-Bas, l’Espagne du général Franco notamment. Avery Brundage, à travers des formules d’une ambiguïté dont il avait le secret parle de « compétitions entre individus, non entre nations ». L’ambiguïté de la formule ne va pas tarder à apparaître aux yeux du monde entier. Lors de la cérémonie d’ouverture, un lourd silence accompagne la délégation soviétique dans le stade de plus de 100 000 places, quand les athlètes et officiels hongrois sont acclamés. Les spectateurs australiens ont choisi leur camp.

Les Jeux révèlent aussi ces troubles internes au monde communiste à travers un match de water-polo de triste mémoire. Le 6 décembre, une demi-finale oppose la Hongrie à l’URSS. Après qu’un joueur soviétique ait ouvert l’arcade sourcilière d’un joueur hongrois, une bagarre générale éclate entre les joueurs des deux équipes dans la piscine olympique « rougie de sang » et nécessite l’intervention de la police australienne pour éviter que les spectateurs surexcités ne s’en prennent aux joueurs soviétiques. « Bain de sang à Melbourne » titrent les journaux occidentaux le lendemain. Le CIO bien embarrassé, déclare la Hongrie vainqueur, elle menait 4 à 0. Elle remporte quelques jours plus tard l’or olympique devant la Yougoslavie. L’URSS obtient la médaille de bronze. Frêle consolation face aux événements de Budapest mais le sport glorifié par le modèle soviétique comme moyen d’affirmation de sa supériorité est instrumentalisé aussi par les satellites de l’URSS comme moyen d’affirmation, d’autonomisation, voire de revanche contre une autorité imposée par l’histoire, par la fin de la Seconde Guerre mondiale.

Le saut à la perche aux Jeux de Moscou, une épine dans le bloc soviétique…

Wladyslaw Kozakiewicz

Le perchiste polonais Wladyslaw Kozakiewicz fait un bras d’honneur au public après avoir établi un nouveau record et gagné la médaille d’or au saut à la perche le 30 juillet 1980 aux Jeux olympiques de Moscou (© STAFF/AFP).

Wladyslaw Kozakiewicz, athlète polonais né en 1953 en Lituanie, occupe les sommets des bilans mondiaux de saut à la perche dans les années 1970. Il accumule les titres nationaux et les médailles internationales. C’est en favori qu’il se présente sur le sautoir de Moscou en juillet 1980. Le concours se résume en un mano a mano avec le sauteur soviétique Konstantin et son compatriote Tadeusz Slusarski. À chaque saut, Kozakiewicz est sifflé, conspué, insulté par le public, déstabilisé par les organisateurs qui ont à plusieurs reprises depuis le début des épreuves d’athlétisme favorisé les athlètes soviétiques. À 5,65 m, il prend la tête du concours ; à 5,75 m, il remporte le titre olympique ; à 5,78 m, il devient recordman du monde.

Ce que la mémoire sportive et politique a conservé, c’est un geste peu convenable dans une enceinte sportive mais qui mérite explication. En se relevant de ce dernier saut, Kozakiewicz adresse un bras d’honneur au public. La photographie qui fait rapidement le tour des rédactions du monde entier lui donne une tout autre dimension.

Soutenu par le peuple polonais qui en fait un geste politique contre l’URSS, excusé comme « spasme musculaire » par son gouvernement, bien embarrassé, le bras d’honneur de Kozakiewicz est à replacer dans l’histoire polonaise de cette année 1980. Il devient un geste de résistance au « grand frère » soviétique qui vassalise l’Europe orientale. Depuis quelques mois, dans une Pologne touchée par la crise économique, des mouvements de travailleurs luttent contre les mesures d’un gouvernement aux ordres de Moscou. La Pologne a toujours manifesté des formes de résistance, des émeutes ont scandé l’histoire du pays comme celles de Poznan de 1956. Mais surtout, des mouvements associatifs ont organisé la lutte. Au mois d’août 1980, Solidarnosc, un syndicat d’un nouveau type, émerge et ébranle le pouvoir polonais ainsi que l’ensemble du bloc communiste. Le geste du perchiste n’est pas à proprement parler précurseur du mouvement, peut-être en est-il annonciateur comme le signe d’un refus, comme une première forme de résistance.

En 1985, Kozakiewicz passe avec sa famille en République fédérale d’Allemagne, pays qui leur offre nationalité et travail : il devient champion d’Allemagne de saut à la perche.

Ces deux événements sont donc à replacer dans les relations entre les démocraties populaires et l’URSS. Le sport est devenu un moyen d’affirmation non seulement du modèle communiste mais aussi au sien du bloc communiste un moyen de revendication de la valeur, voire de l’autonomie des démocraties populaires contre le « grand frère ». La RDA, qui érige le sport en vertu nationale, qui fabrique des champions et championnes (les fameuses Wundermädschen) au prix parfois de leur santé transforme ses victoires de plus en plus nombreuses en moyen de lutte contre l’oppresseur soviétique, comme affirmation de la supériorité germanique. La gymnastique roumaine, l’haltérophilie bulgare tout comme le football hongrois de la génération dorée des années 1950, participent du même phénomène.