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Le Nez

William Kentridge, force et fragilité de l’homme

William Kentridge, artiste sud-africain né à Johannesburg en 1955 et célèbre dans son pays dès les années 1980, bénéficie d’une reconnaissance internationale depuis 1997.

Il est issu d’une famille juive lituanienne de juristes éminents, du nom de Kantorovitz, transformé en Kentridge. Sa grand-mère maternelle, Irène Geffen, fut la première femme avocate en Afrique du Sud Son grand-père paternel, Morris Kentridge, fut avocat parlementaire pour le Labour party et emprisonné parce qu’il était socialiste dans les années 1920. Son père, Sydney, fut un avocat célèbre en Afrique du Sud pour avoir défendu les victimes de l’Apartheid et sa mère, Félicia, une des fondatrices du Legal Ressources Center qui fournit une assistance judiciaire aux personnes démunies.

On comprend mieux le travail de Kentridge lorsqu’on connaît ces origines familiales. Il a cherché à comprendre la violence dans son pays et même s’il n’a pas, en temps que blanc de famille aisée, connu l’Apartheid, il y a toujours été sensible, car il a côtoyé, enfant, les clients de ses parents et ne les a jamais oubliés.

Son entrée dans le monde artistique est inattendue. Après une licence de sciences politiques et d’études africaines puis un semestre d’études en arts plastiques à l’université de Johannesburg, il étudie avec un artiste connu, Bill Ainslie, puis passe un an à Paris à l’École de mime Jacques Lecoq, avant de revenir à Johannesburg où débute sa carrière.

Vers la fin des années 1990 il s’installe dans sa maison d’enfance et fait construire en 2002 un atelier pour travailler chez lui : il fait une grande partie du travail, avec seulement deux assistants, dessine et construit des maquettes de ses mises en scène, ce qui, pour un spectacle, peut prendre six mois. Il collabore avec les compositeurs et les musiciens : « Sounds changes what you see and the images change what you hear, music helps to make images and the narrative clear. » (« Les sons changent ce que vous voyez et les images ce que vous entendez. La musique contribue à rendre claires les images et les histoires. »)

Kentridge utilise diverses techniques : son œuvre passe du dessin à l’estampe, de la vidéo au théâtre et à la mise en scène d’opéra. Avant de réaliser des mises en scènes d’opéra, il a mis en scène plusieurs pièces mêlant film d’animation et document historique, acteurs et marionnettes, dans un dialogue incessant entre culture européenne et culture sud-africaine : Faustus in Africa d’après Goethe, Zeno at 4 pm, présenté au Centre Georges Pompidou en octobre 2001, où il s’inspire du roman  La Conscience de Zeno (1923) d’Italo Svevo, dans un travail en collaboration avec la Handspring Puppet Company. Les tourments intérieurs pour Kentridge deviennent le reflet de la situation sociale de violence et d’oppression. Dans Ubu and The Truth Commission, il met en scène le personnage d’Ubu d’Alfred Jarry, et de mêler encore politique et littérature : cette pièce explore les rapports de la Commission de Vérité, créée après la fin de l’Apartheid, qui visait à recueillir les témoignages des victimes et les confessions des bourreaux.

L’exploration du monde intérieur de l’être humain est exprimée chez Kentridge par deux procédés : l’effacement et les images du corps.

  • La technique qu’il emploie, en particulier dans Le Retour d’Ulysse, mais aussi dans la mise en scène de la Flûte, travaille sur l’apparition et l’effacement permanent de dessins : contrairement à un dessin fixe ou à une photographie, Kentridge utilise le dessin d’animation, le dessin qui se fait sous les yeux du public, se transforme et passe. Dans Le Retour d’Ulysse, les images projetées sur un écran au fond, en guise de décor, sont en perpétuelle métamorphose, elles s’enchaînent et s’imbriquent les unes dans les autres, d’une image intérieure de corps, on passe insensiblement à une fleur, à une image de la nature. Un dessin unique est modifié plusieurs fois pour introduire l’idée de mouvement, le dessin peut être filmé et modifié plusieurs fois : on efface des marques, on en réintroduit d’autres, en filmant chaque infime transformation, pour signifier que chaque dessin porte la trace du dessin précédent, dans un mouvement fluide et permanent. L’image originale n’existe plus mais elle est encore là, comme le moi d’un être humain qui se transforme en permanence au fil du temps mais perdure quand même.
  • L’autre procédé fondamental est l’utilisation de l’imagerie médicale. Sa femme étant radiologue, il a été inspiré par les radios, qu’il utilise en les transformant au gré de sa création. L’exploration psychique et sociale se fait par la représentation de l’exploration du corps, le travail de Kentridge est analogique, et marque ainsi la relation fondamentale chez l’homme entre son corps et son âme. Par ces images, travaillées, transformées, Kentridge approche l’homme et son « irréfragable noyau de nuit ».